Hantise
Chapitre 30
Quand nous arrivons à la chambre, Scott est en train de faire les cent pas.
– Où étais-tu ? J’étais très inquiet.
Il jette un coup d’œil à la pendule. Il est 23h15.
– Hors de question, dit Pete en s’arrêtant à la porte et me tirant en arrière.
Hors de question que je te laisse seule avec ce mec.
– C’est mon ami. Je ne risque rien.
Je souris à Scott et lui fais un petit signe.
– Tu es folle ? Il est beaucoup trop beau ! Dégage, mon pote.
Scott éclate de rire.
– Il plaisante, non ? me demande-t-il.
– Je suppose. On ne sait jamais avec lui. Pete, dis-je pardessus mon épaule, ça va, tu peux y aller.
Il secoue piteusement la tête, soupire : « Et moi qui pensais que j’étais canon », se penche pour me murmurer : « Ne dis pas que je ne t’avais pas prévenue », fait le geste de s’en laver les mains et disparaît.
Scott le regarde partir.
– C’est qui, ce mec ?
Il s’approche lentement, un sourire se dessinant sur son visage.
– Laisse tomber, ça m’est égal. Mon Dieu, je suis dingue de toi. Même si parfaitement imparfaite, comme maintenant.
– J’en suis ravie, dis-je.
Je souris, mais pendant un dixième de seconde je suis consciente de quelque chose qui atténue très légèrement mon sourire.
Scott se penche, pose ses mains sur les bras du fauteuil et ses lèvres sur les miennes.
– Et tu es délicieuse, aussi.
Mon malaise se volatilise.
Un instant plus tard, il se dégage.
– Comment vont tes orteils ?
– Ils picotent, déclaré-je. Et ils se tortillent aussi.
– Merveilleux. Tu te sens d’attaque pour une sortie ?
– Bien sûr. Où allons-nous ?
– Il y a une petite salle à manger administrative au deuxième étage qui n’est pas utilisée aujourd’hui, jour férié, dit-il. Il se trouve qu’elle serait parfaite pour un pique-nique.
– Comment tu as réussi à organiser ça ?
Il me fait un clin d’œil.
– J’ai un truc.
Je peux imaginer sans peine toutes les responsables de l’emploi du temps de l’hôpital succombant à son « truc ».
– J’ai l’autorisation de Loretta, du moment que tu prends ton portable avec toi. Si tu es prête, on peut y aller.
– J’aimerais bien avoir quelque chose à me mettre qui fasse un peu moins « collection hôpital ».
– Ne t’inquiète pas, je t’aime pour ton esprit.
Le fait qu’il me dise « je t’aime », même pour rire, produit dans tout mon corps un pincement bizarre. Je veux dire, on est amis, et peut-être que Kate avait raison en disant qu’il était déjà amoureux de moi à l’automne, mais on s’est embrassés pour la première fois hier seulement. Ce n’est pas comme si lui ou moi savions ce qui va se passer.
Scott m’installe dans la salle à manger chic et se dirige vers la cuisine au bout du couloir pour aller chercher ce qu’il appelle des « provisions ». Pendant son absence, mon téléphone sonne.
Le numéro de l’appelant clignote : David. Mon cœur s’emballe une seconde, par habitude, puis s’écrase au sol. J’hésite à répondre, le revois sur le pas de la porte et finalement cède à la tentation.
– Hey, bébé. Comment tu te sens aujourd’hui ?
– Mieux.
– Écoute, je sais que les choses se sont envenimées hier, mais je voulais te dire que je te pardonne. Je sais que tu es juste stressée. Mais on est trop bien ensemble pour laisser ça s’éteindre.
– Tu me pardonnes ?
– Bien sûr, bébé.
L’ancien moi aurait laissé passer ça, n’aurait pas voulu générer de conflit. Le nouveau moi est en colère.
– Je n’ai rien fait de mal. Je n’arrive pas à croire que tu te sois mis avec Sloan simplement parce qu’Elsa t’a parlé du stage.
– Du stage ? De quoi tu parles ?
– Mon stage cet été ? À New York ?
– Tu prends de nouveaux médicaments ?
– Que t’a dit Elsa ? Qui t’a fait me lâcher et flirter avec quelqu’un d’autre ?
– Tu rabâches encore ça ? C’est du passé, bébé.
– Je veux juste savoir.
– Elle te cherchait parce que ton cher copain Scott était dehors à t’attendre. Je ne pouvais pas rester assis là à me faire humilier, si ?
Il continue, mais je n’écoute plus. Scott était à la fête ? C’est pour ça que David était si furieux : il pensait que je le trompais avec Scott.
Une seconde. Si Scott était à la soirée, pourquoi ne me l’a-t-il pas dit ? Pourquoi a-t-il prétendu qu’il n’était pas là ? Pourquoi.
À ce moment, Scott arrive silencieusement derrière moi. Il prend le portable et coupe l’appel.
– Je sais que tu étais obligée de l’apporter, mais je ne pense pas qu’on ait envie d’être dérangés.
Sa voix est différente. Plus pincée.
– Je veux qu’il n’y ait que toi et moi. Seuls.
Il tourne mon fauteuil de façon à ce que je me retrouve face à lui et pose ses mains sur mes jambes. Je me rends compte que je commence à recouvrer mes sensations. Je ne peux pas encore bouger mes membres inférieurs, mais je sens la légère pression de ses paumes.
Ses yeux bruns profonds scintillent étrangement.
– J’attends cela depuis si longtemps, Jane. Tellement d’attente pour t’avoir toute à moi. Regarde, j’ai une surprise pour toi.
Il désigne une série de photos étalées sur la table. L’une d’elles montre un Kleenex, une autre l’emballage d’une paille. Il y a une trace de rouge à lèvres sur une carte de vocabulaire espagnol, une chaussette trouée et une rose fanée.
– Tu sais ce que c’est ?
Je fais non de la tête.
Il respire par saccades.
– Ce sont mes trophées. De toi.
Je me rappelle ce qu’a dit Ollie à propos de Scott. Qu’il avait des trophées bizarres d’une de ses ex-petites-amies. C’était de moi ?
– Celui-là, dit Scott en désignant la photo du tube en papier blanc, c’est l’emballage de ta paille, que tu as écrasé le jour où on était à New York. Ça – en désignant la carte d’espagnol – tu l’as fait tomber un jour au Starbucks, où tu étais avec des amies. J’en ai récupéré certains dans tes poubelles.
– Tu as fouillé mes poubelles ?
J’ai envie de vomir. Comment ai-je pu rater ça ? Comment ai-je pu ignorer tous ces avertissements ? Scott. Scott était à la soirée.
Il penche la tête.
– Pourquoi n’as-tu pas l’air heureuse ?
– Pourquoi as-tu essayé de me tuer ?
– Te tuer ? Je t’aime. Tu… tu es tout pour moi. Regarde tout le temps et l’énergie que j’ai dépensés à apprendre à te connaître. Je sais tout sur toi.
Il tend la main vers moi.
– Ne me touche pas. Si tu t’approches, je crie.
Cela le fait rire, un rire froid sur les bords.
– Qui t’entendrait ? Comme tu l’as remarqué, on est assez isolés ici.
– Tu y étais ce soir-là. À la soirée. Tu m’as menti.
– Tu veux dire le soir où je t’ai téléphoné quatre fois sans que tu prennes la peine de me rappeler ?
– Je suis désolée, je ne savais pas que c’était important. En une seconde, il se détend.
– C’est pas grave. Je sais que c’était difficile à ce moment-là, avec ce nul de David encore dans ta vie. As-tu la moindre idée de l’enfer que c’était pour moi, ces nuits passées sous ta fenêtre en sachant qu’il était dans la chambre avec toi ? Mais ça n’arrivera plus.
Ses yeux me transpercent de leur intensité coutumière. Mais maintenant, au lieu de m’intriguer, elle me déstabilise. Beaucoup.
– Non. Ne l’énerve pas, me dis-je. Bien sûr que non. Pourquoi est-ce que tu m’appelais ?
– J’avais entendu des mecs de Livingston qui essayaient de trouver des roofies pour droguer les verres des filles à la soirée, qu’il allait y avoir un genre de concours, à celui qui se ferait le plus de filles, donc je voulais t’avertir d’être vigilante.
– Pourquoi tu ne m’as pas laissé de messages ?
Il m’adresse un sourire penaud.
– Je suppose que je voulais aussi entendre ta voix. Mais tu ne m’as pas rappelé, ni répondu quand je t’ai envoyé des textos. J’allais chez toi quand tu es passée dans l’autre sens, à l’arrière de la voiture rouge de Langley.
– Comment sais-tu quel genre de voiture conduit Langley ?
– Je sais tout sur toi. Tout. La photographie et toi êtes mes sujets d’étude principaux. Et j’apprends vite. Je sais que tu n’aimes pas quand David t’embrasse dans le cou, même si tu fais semblant. Surtout au cinéma.
Les yeux de Scott se posent sur mon cou, puis reviennent à ma bouche. Je me sens complètement nauséeuse.
– Tu vois. Je suis un expert de Jane Freeman. Ce qui veut dire que je sais exactement comment te rendre heureuse.
J’essaie de cacher mon dégoût. La seule chose qui compte maintenant est de découvrir ce qu’il sait d’autre.
– Je suis impressionnée, dis-je en espérant que ma voix sonne plus vraie pour lui qu’à mes oreilles. Qu’as-tu fait en voyant la voiture de Langley ?
– J’ai fait demi-tour, vous ai suivies jusqu’à Deal et me suis garé à côté de la fête, en me demandant quoi faire.
– Pourquoi tu n’es pas entré, tout simplement ?
– Pas vraiment mon genre de fréquentations, J. J., tu sais bien. Mais à ce moment-là Elsa est sortie et a essayé de m’embrasser.
– Elsa ?
– Elle me draguait depuis la colo. On en était arrivés au stade où elle me disait : « Tu attends Jane mais tu ne l’auras jamais » et autres vacheries du genre. Je savais qu’elle avait tort.
Il tend la main pour me caresser les cheveux, mais je l’intercepte.
– Qu’est-ce qui s’est passé après ?
Il me regarde, étonné.
– Mais tu adores qu’on te caresse les cheveux.
J’ai l’impression que mon estomac essaie de se faire la malle par ma gorge. Je déglutis, violemment.
– Dans un moment. Dis-moi, qu’est-ce qui s’est passé avec Elsa ?
– Je lui ai demandé de te dire que j’étais dehors et que je voulais te parler, mais tu n’es pas venue. J’allais lancer un assaut du château moi-même quand je t’ai vue sortir avec une de tes amies, alors j’ai supposé que tout allait bien et suis parti. Mais je te jure, je me suis senti mal le lendemain quand j’ai su ce qui était arrivé. Je savais que j’aurais dû rester. Que tu avais besoin de moi.
– J’étais avec quelle amie ?
– Une de celles avec des ailes. Pourquoi les gens riches s’habillent-ils si bizarrement ? Je me demande.
– Mais laquelle ?
– Je n’ai pas vu. Il faisait sombre et il pleuvait.
Il se lève et se met à faire les cent pas.
– Ça rime à quoi, cet interrogatoire ? Je suis parti après ça. Et je n’ai fait que t’aider. Tu es tellement importante pour moi.
Il se penche pour m’embrasser mais je me dégage.
– Qu’est-ce qui ne va pas, J. J. ?
– Ça. Ce qu’on est en train de faire. Je ne peux pas continuer.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Je ne vais pas sortir avec toi. C’était une erreur. Je l’ai fait pour de mauvaises raisons. Il vaut mieux qu’on reste amis.
On dirait que je l’ai giflé, il se frotte même la joue.
– Tu n’es pas sérieuse. Tu ne peux pas être sérieuse. On est parfaits ensemble. Il s’interrompt, une expression sauvage dans le regard.
– Attends une minute.
Il attrape mon téléphone et vérifie le journal d’appels.
– Je le savais. Ce connard de David. Le mec « reste cool ». Il t’a appelée et tu te remets avec lui.
– Non. Ça n’a rien à voir avec lui. Tu… tu m’as traquée.
Il rit.
– Traquée ? J’ai essayé de te protéger. Je t’ai mémorisée, j’ai appris tout de toi pour pouvoir t’aimer comme tu le mérites. C’est exactement ce que fait un bon photographe avec ses sujets. C’est un crime ?
– C’est juste que mes sentiments pour toi sont différents de ceux que tu as pour moi.
Je lis de l’incrédulité sur son beau visage, et quelque chose d’autre. Une goutte de sueur apparaît sur sa tempe.
– Non. Tu n’as pas de sentiments, point. Tu es terrifiée à l’idée de ressentir quoi que ce soit, n’est-ce pas ?
Il se penche et approche son visage du mien, son expression, méchante.
– Tu as peur de te laisser emporter. C’est pour ça que tout est froid et mort dans tes photos. Parce que toi, tu es froide et morte. Ou presque.
– Je suis désolée, Scott. Ce n’est pas juste.
– Pas juste ? Tu veux savoir ce qui n’est pas juste ?
Il transpire vraiment à présent et ses yeux sont exorbités. Il n’est plus beau du tout. Il se dirige vers un grand sac à dos qu’il a posé sur une chaise et fouille dedans jusqu’à trouver ce qu’il cherche.
– Ce n’est pas moi le méchant. Je suis le gentil. Tu veux savoir qui est le méchant ? Regarde ça.
Il jette une feuille de papier sur la table.
– J’espère que tu es contente, dit-il en sortant, furibond.
Me laissant seule avec la photocopie d’un devis de garagiste datant du lendemain de la fête pour le pare-chocs d’une Audi A4 appartenant à David Tisch.
Le véhicule a heurté un poteau, soi-disant. Je me rends compte que c’est vrai. J’ai été vraiment stupide.
« Apparemment, vous étiez agenouillée au milieu de la route, attendant que la voiture vous heurte, a dit le lieutenant Rowley le jour où je l’ai rencontrée. Il n’y a généralement que deux explications pour ce genre de comportement. »
Mais elle avait tort. Il y en a une troisième. Vous resteriez agenouillée dans la rue sans bouger si vous connaissiez la personne conduisant la voiture et aviez toutes les raisons de croire qu’elle allait s’arrêter.
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