Hantise
Chapitre 11
Nicky m’avait été assignée comme partenaire de biologie au début de l’année et, la deuxième semaine des cours, elle m’avait invitée chez elle pour travailler sur un projet pouvant nous rapporter des points en plus. Ça m’avait étonnée car je ne la pensais pas assez concernée par ses notes pour faire ce genre de truc, contrairement à moi. Nicky di Savoia était tellement cool qu’elle transcendait la notion de popularité. Son père, un célèbre producteur, sa mère, une ancienne top model, et les enfants Savoia apparaissaient régulièrement dans les pages des magazines que ma mère laissait traîner dans la cuisine.
La maison Savoia était invisible de la rue, dissimulée derrière d’épaisses haies et un haut mur. De l’autre côté se trouvait un château en pierre, flanqué de vraies douves.
– Vous avez votre propre pont-levis ? m’étonnai-je, incrédule.
– Ouais. On en a besoin, il y a un alligator dans l’eau.
– Tu plaisantes !
– C’est un crocodile nain. OK, un croco invisible. Mais prétendre qu’il existe fait obéir les jumeaux au doigt et à l’œil.
Les jumeaux étaient les frères de Nicky, Marc Antonio et Gian Luca, âgés de cinq ans. Tout comme elle, ils venaient d’un orphelinat pour enfants réfugiés, à la différence près que Nicky était brésilienne et ses frères vietnamiens. Ils coururent vers elle dès que nous entrâmes dans l’immense cuisine style Tudor et, si j’avais été surprise que Nicky veuille gagner des points en option, je le fus encore plus en la voyant avec ses frères.
– Qu’est-ce que tu as préféré à l’école aujourd’hui ? demandait-elle d’abord à Marc Antonio.
– J’ai attrapé une coccinelle.
– Dis-lui ce que tu as fait avec, intervint Gian Luca, condescendant.
– Je l’ai mangée. Ça ressemblait à du poulet.
– Marc Antonio est le chef cuistot de la famille, expliqua Nicky. Il goûte tout au moins une fois.
Elle était incroyable avec eux, leur posant des questions sur leurs amis et leurs professeurs, leur préparant un goûter, les débarbouillant et examinant solennellement un genou écorché ou une écharde invisible. Les voir ensemble me donna envie de faire plus attention à Annie. Ou de faire attention à elle tout court.
M. et Mme di Savoia entrèrent dans la cuisine « pour prendre part à la rigolade » et je ne pus m’empêcher de les fixer, bouche bée. Non parce qu’ils étaient tous deux d’une beauté exotique – lui, moitié amérindien moitié italien et elle, américo-somalienne – ou parce que le père arborait des tatouages sur chaque centimètre de peau visible.
Je les fixais parce qu’ils étaient pieds nus et main dans la main.
Impossible de me rappeler la dernière fois que j’avais vu ma mère pieds nus en dehors de la salle de bains et, même là, elle mettait généralement des chaussons en sortant de la douche. Et des adultes se tenant la main ? Jamais.
Nicky et moi montâmes dans sa chambre, laissant ses parents en grande discussion avec les jumeaux sur le menu du soir. La pièce ne correspondait pas du tout à ce que j’attendais : elle n’était pas remplie de posters de boys-bands, mais de poupées Corolle.
– Je n’y peux rien, je les adore, me dit-elle en guise d’explication.
Je fis mine d’en toucher une et la vis tiquer légèrement.
– Désolée. C’est juste que d’habitude, je mets des gants pour les manipuler, s’excusa-t-elle, gênée. Oh mon Dieu, je suis tellement maniaque que je me fais honte.
– Pas du tout. Ma mère a toujours les robes de ses Barbie dans des housses qu’elle avait fabriquées spécialement.
– Waouh. Il faut que je me souvienne de ça la prochaine fois que David me reprochera d’être si coincée. Il m’oblige à fermer les yeux des poupées quand on s’embrasse ici.
David était encore son petit ami à l’époque et ils formaient le couple le plus cool du lycée, alors c’était assez marrant de les imaginer s’embrassant cernés de poupées, yeux fermés ou pas.
– Depuis quand êtes-vous ensemble ?
– David et moi ? Sept mois, cinq jours et seize heures, énonça-t-elle en regardant sa pendule. On s’est rencontrés dans la queue du cinéma pour voir Casablanca à la séance de minuit.
– Trop mignon. Il doit être le meilleur petit ami du monde.
– Il l’est. Vraiment.
Je dînai avec la famille di Savoia et après nous descendîmes à la cave pour profiter du mini-golf, installé depuis peu et agrémenté d’un volcan crachant de la vapeur. « Je préfère que mes garçons se tapent dessus ici avec des bâtons plutôt qu’ils n’attaquent les autres enfants en public » était l’explication de M. di Savoia pour le mini-golf, et je l’aurais cru si Mme di Savoia n’avait pas ricané à ce moment-là, laissant entendre que le cadeau était autant pour lui que pour eux. Il fallait effectuer une danse spéciale avant de pouvoir jouer à chaque trou et certains d’entre eux nécessitaient une poignée de main secrète : ça faisait une éternité que je ne m’étais pas autant amusée. En partant, Mme di Savoia me prit la main et m’embrassa sur chaque joue en disant avec son léger accent :
– J’espère qu’on te reverra. C’est rare que Nicole amène une amie à la maison. Reviens bientôt.
Nicky rougit.
– Maman.
– Avec grand plaisir, répondis-je, complètement sincère.
Le lendemain matin, au lycée, Langley et Kate me rejoignirent à mon casier.
– Où étais-tu hier, Dra-J-Bus ? interrogea Langley en déballant une barre au chocolat.
L’une de ses nombreuses qualités : elle pouvait manger ce qu’elle voulait sans jamais grossir.
– On n’a pas arrêté de t’appeler.
– J’étais chez Nicky di Savoia pour réviser la bio. Vous saviez qu’il y avait un mini-golf dans la cave de leur maison ? Avec un volcan ?
– Sérieux ? s’étonna Kate en sirotant son café au lait. Ne dis rien à mon père, il en ferait construire un, avec une statue de lui à la place du volcan. Bien sûr, ça pourrait être marrant de la bombarder de balles, ajouta-t-elle après réflexion.
– Ou de la déguiser.
Je pris mon sac et nous nous dirigeâmes vers le cours d’histoire américaine.
Langley mordillait les bords de sa barre au chocolat. Elle la mangeait toujours de la même façon : mordille, lèche, mordille, lèche, des extrémités vers le centre.
– Tu as l’air de t’être bien amusée.
– Oui, vraiment.
– Je ne traînerais pas trop avec elle, si j’étais toi.
– Pourquoi, demandai-je en m’arrêtant.
– Tu n’as pas entendu les rumeurs ? répondit Langley en s’arrêtant aussi.
Nicky-la-Langue ? Qui aime lécher les manches ?
– Je n’ai jamais entendu ça, intervint Kate.
– Moi non plus, ajoutai-je. De quoi tu parles ? Elle sort avec David Tisch.
– Il faut croire que lui non plus n’a pas entendu les rumeurs, dit Langley en haussant les épaules et en reprenant sa marche.
Après ça, je commençai à entendre les rumeurs de Nicky-la-Langue, peut-être parce que je les attendais. Au début c’était juste un murmure, mais bientôt cela fit le tour de l’école. Un garçon racontait qu’elle lui avait taillé une pipe devant l’un des disques d’or de son père, un autre parlait d’une chaude nuit passée sur le volcan du mini-golf. Ce genre de détails authentifiaient la rumeur. Un jour, j’étais dans le hall et j’entendis un terminale l’interpeller :
– Hey, Nicky, tu as faim ? Combien de coups de langue pour terminer celui-là ? dit-il en agrippant son entrejambe.
Elle devint plus réservée, je la vis de moins en moins puis, quand notre partenariat en bio prit fin, plus du tout. J’appris que David et elle s’étaient séparés, sans connaître les détails.
Notre dernière discussion eut lieu au début du mois de décembre. Le weekend étant anormalement chaud pour la saison, j’avais emmené Annie au parc et Nicky y était avec les jumeaux. Je sortais avec David depuis un peu plus d’un mois et j’avais peur qu’elle m’ignore mais, lorsque je lui fis signe nerveusement, elle me rejoignit et entama la conversation :
– Alors, il paraît que David et toi…
– Oui.
– Profites-en bien, me dit-elle avec un regard étrange.
– Euh, merci ?
Elle se retourna pour partir et je l’arrêtai.
– Tu veux qu’on aille prendre un café plus tard ?
– Pourquoi ? Pour que toi et tes amies puissiez détruire encore davantage ma réputation ? Il y a plus facile comme technique pour piquer le petit ami de quelqu’un.
– De quoi tu parles ?
– Je sais d’où viennent ces rumeurs de Nicky-la-Langue. Je ne voulais pas y croire au début mais quelle autre explication ? Quand les « détails » ont commencé à filtrer, le mini – golf venait d’être terminé et tu étais l’une des seules personnes à l’avoir vu.
– Tu penses que j’ai lancé ces rumeurs ?
Elle resta silencieuse, se contentant de me regarder d’un air impassible.
– Pourquoi est-ce que je ferais une chose pareille ?
– Ne fais pas la naïve. « Il doit être le meilleur petit ami du monde », imita-t-elle, le regard dur. Et à présent tu l’as. Quoique, je devrais plutôt te remercier. Je cherchais un moyen de le quitter et tu m’as facilité la tâche.
– Nicky, tu dois me croire, je n’ai lancé aucune rumeur.
– Je ne dois rien du tout. Et je ne suis certainement pas obligée de rester plantée là à te parler.
Elle commença à s’éloigner, puis se retourna pour me regarder.
– Le plus triste, c’est que je t’aimais bien, vraiment. Je te trouvais cool.
Maintenant, tu me fais juste pitié. Est-ce que tu n’en as pas marre d’être un pion entre ces deux-là ? Leur petite poupée, qui fait tout ce qu’elles veulent ?
– Je ne suis pas comme ça.
– C’est ça. Un jour tu te réveilleras et tu réaliseras tout ce que ça t’a coûté.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Tu découvriras le vrai prix que tu as dû payer pour ton petit ami et ta popularité.
Quelqu’un d’autre m’avait déjà délivré un avertissement semblable. Elles se trompaient toutes les deux.
– T’es pas un peu jalouse, non ? lui criai-je, à elle mais aussi à une autre, à un souvenir, à quelqu’un qui ne pouvait plus entendre.
Elle l’était. Elle était jalouse de moi et David, de mes amies.
Elle éclata de rire, me fit un doigt d’honneur par-dessus son épaule et continua à marcher.
Ce fut la dernière fois que Nicky me parla.
À la fête, elle m’a embrassée en disant qu’elle voulait être mon amie. Et elle m’a passé un verre.
Suspect. Mais, sans savoir pourquoi, je ne peux imaginer que Nicky ait voulu me droguer.
À moins que David et elle.
Non.
Mais David n’était pas sur le DVD. Et Nicky non plus. Ça n’a aucun sens. Mais il est vrai que, vu mon hallucination du message sur le miroir et mon étrange réaction en voyant Kate et Langley, je ne suis peut-être pas le meilleur juge de ce qui a, ou non, du sens.
Les fleurs, les cadeaux et les cartes, ça c’est réel. N’est-ce pas ?
J’ai envie de crier ma frustration. Et ça augmente quand le téléphone se met à sonner.
J’ordonne à mon bras de bouger, sans arriver à le soulever.
– Aidez-moi ! Quelqu’un.
Loretta entre en faisant la moue et en secouant la tête.
– On ne devrait pas te transférer les appels.
Elle décroche le téléphone.
– Chambre 403, qui est à l’appareil ?
Elle fronce les sourcils, écarquille les yeux de surprise et sourit.
– Merci bien, votre voix n’est pas mal non plus. Laissez-moi vérifier que Mlle Freeman est bien disponible.
Loretta tient le combiné contre sa poitrine.
– Un certain David Tisch aimerait te parler.
La façon dont mes yeux s’illuminent quand elle mentionne son nom doit être une réponse suffisante car elle pose le combiné près de mon oreille.
– David ! m’écrié-je, probablement plus fort que nécessaire.
– Hé, bébé. Comment… comment tu vas ?
Sa voix de basse familière me submerge d’une vague de joie pure. Et de quelque chose d’autre, inattendu, qui ressemble à… du soulagement ? Je ne sais pas de quoi j’avais peur, mais sa voix dissipe toutes mes craintes.
– Ça va mieux, maintenant. Est-ce que tu vas venir me voir ?
Je ne veux pas avoir l’air trop dépendante même si, à présent que je l’ai au téléphone, je me rends compte à quel point j’ai besoin de lui. Besoin de le voir.
J’ai l’impression qu’il soupire, comme si lui aussi était soulagé.
– Ce soir je ne peux pas, mais je serai là dès demain matin. Je voulais juste te dire que je pensais à toi. Et bébé ?
– Oui ?
– Plus que les cupcakes. C’est le numéro 139.
– Tu rigoles ? dis-je, un sourire scotché au visage malgré la douleur.
– Pas du tout.
Je suis si heureuse. Je me sens normale. Tout est normal.
Derrière lui, j’entends des voix et une sirène se met en marche. Ou peut-être est-ce de mon côté.
– Où es-tu ? On dirait que tu m’appelles d’un parking.
– Quelque chose comme ça. Écoute, je dois y aller, mais je te vois bientôt.
– Tu promets ?
– Promis juré. Je t’aime, bébé. Prends soin de toi. Rêve de moi.
– Je t’aime aussi.
Je l’entends dire « Hé, attendez. » et la ligne est coupée. Avec qui est-il ? Qui a la chance de le voir aujourd’hui ?
Ça n’a pas d’importance. Je vais le voir demain.
Je m’entends dire à Nicky : Il a l’air d’être le meilleur petit ami du monde. Il l’est.
Je souris à Loretta.
– Mon Dieu, encore une ou deux doses de ce garçon et tu sortiras d’ici en faisant la roue, dit-elle en me rendant mon sourire. Je parie que tu ne l’aimes presque pas.
– À peine.
– Tu as fini juste à temps, ta mère est sur le point de devenir une star. Loretta monte le volume au moment où les nouvelles de 17 heures commencent.
Mon affaire est le premier titre. Une ambulance surgit, sirène hurlante, puis la caméra se fixe sur ma mère. Je m’attendais à un podium – elle aime les podiums pour ses candidats – mais non, elle est debout sur les marches de l’hôpital, Annie et Joe à sa gauche, comme la famille parfaite. À sa droite, là où elle me place généralement (« pour équilibrer l’image »), se tient la petite Sloan. Mais ça ne me dérange pas. Rien ne peut m’atteindre.
Tout en regardant, je pense aux Natures mortes avec aspirations de Scott et à la façon dont chacune présente un détail révélateur. Je remarque les chaussettes dépareillées d’Annie, la façon dont ma mère serre les poings, Sloan qui n’arrête pas de regarder par-dessus son épaule et… minute, est-ce que ce ne serait pas un suçon sur son cou ? Joli. C’était l’une des habitudes de David, à laquelle j’ai dû mettre un terme, ma mère pouvant avoir besoin de moi pour une séance photo familiale à n’importe quel moment. Dommage pour toi, Sloan, tu ne me remplaces pas encore tout à fait.
Après eux, il y a un reportage sur un pompier ayant sauvé un enfant d’un couguar échappé d’une réserve privée d’animaux sauvages, une interview avec un dresseur d’animaux sauvages expliquant pourquoi on ne devrait pas collectionner les animaux sauvages et un passage sur le cambriolage d’une épicerie au cours duquel les voleurs, utilisant des iPods déguisés en tasers, ont dérobé un paquet de Twix, cent quarante-trois dollars et soixante-douze cents et plusieurs exemplaires de Playboy.
Ils diffusent la promo du concours du Meilleur Hot Dog du week-end de Pentecôte, avant de lancer la pub.
Du jus d’orange. Des vacances dans le Michigan. Deux boissons pour le prix d’une chez Walmart. Je nous imagine, David et moi, profitant de tout ça, dans les bras l’un de l’autre, avec derrière nous un coucher de soleil perpétuel.
Je passe le reste de la soirée à regarder la télé et à penser à tout ce que nous ferons ensemble quand j’irai mieux.
La dernière pub avant que j’éteigne est pour une crème appelée Magicatrol. « Débarrassez-vous des cicatrices disgracieuses en seulement dix jours, satisfait ou remboursé. » Mon moral remonte en flèche. David m’aime. Mes cicatrices peuvent devenir invisibles. Tout va redevenir comme avant.
Mais j’allais apprendre que certaines cicatrices ne peuvent pas être effacées par une crème miracle. Des cicatrices enfouies si profondément qu’on ne peut ni les voir ni les atteindre ni en atténuer la douleur. Des cicatrices qui peuvent vous tuer.
Samedi
OceanofPDF.com