Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 30 sur 35

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Hantise

Chapitre 29

 

 

La jetée avance sur l’eau lisse du lac comme la langue d’une bouche ouverte en un cri, les arbres jaunis la cernant telles des dents. Sous mes pieds, les planches usées sont chaudes et irrégulières, je sens des échardes. Mes orteils me picotent.

– Qu’est-ce que tu attends, Jane ? dit la jolie monitrice, flottant dans l’eau un mètre devant moi. Allez viens, elle est délicieuse.

Je saute. Au début l’eau est agréable, fraîche et accueillante. Les algues dont Bonnie m’a parlé me caressent comme des langues amicales, me frôlent, m’accueillent. Je me tourne sur le côté et nage vers la bouée au milieu du lac.

Les mouvements des algues se font plus vifs, moins doux. À présent elles me fouettent, chaque passage plus dur, plus mordant. Elles m’enveloppent, m’engloutissent et m’attirent vers le fond. Elles semblent dire : « Tu es à nous maintenant, tu ne peux pas nous échapper. » J’ai le sentiment d’entendre des centaines de voix me critiquer, moqueuses. « Qu’est-ce qui est arrivé à ta frange ? Regarde les trous dans ses collants. »

Des voix tout autour de moi, m’oppressant, me faisant perdre courage. Je suis si fatiguée. Je veux qu’elles se taisent. Détends-toi, capitule, tout ira bien, me disent-elles.

Des mensonges. Je sais que ce sont des mensonges. Je nage de toutes mes forces, tirant sur chaque muscle, usant tout mon souffle. Au-dessus de moi, à travers les algues, j’aperçois une main. Quelqu’un me tend la main pour me sauver.

J’ai beau nager, je n’arrive pas à l’atteindre. Chaque brasse me rapproche, mais pas assez. J’ai l’impression que mes poumons vont exploser, que je ne peux pas continuer. Et à cet instant je la vois, à travers les algues emmêlées. Elle me regarde, ses yeux rivés sur les miens.

Des yeux remplis de haine, de méchanceté et de dégoût. Des yeux qui veulent ma mort. Des yeux que je reconnais.

– Comme tu dis, fait Loretta en entrant dans ma chambre.

– Qu’est-ce que j’ai dit ?

Je me réveille à peine, j’ai dû parler dans mon sommeil. Je regarde la pendule.

Il est 8 heures du matin.

– Ça ressemblait à « mes yeux ». Tu as vu ça ?

Je m’assieds dans mon lit et constate que Loretta porte une énorme couronne de fleurs.

– On est presque au maximum, prévient-elle. Tu as intérêt à aller mieux et rentrer bientôt chez toi car on va manquer de place.

Elle me passe la carte.

La couronne est faite de roses jaunes et rouges arrangées en deux cœurs entrelacés, entourés d’un ruban de satin blanc sur lequel est écrit « TU NOUS MANQUERAS ! » en lettres d’or.

– Ils se sont trompés de message, non ? demande Loretta.

J’ouvre la carte. Ne t’inquiète pas, Jane, nos destins sont liés. Je prendrai soin de toi où que tu ailles. Bien à toi, Ton Admirateur Secret.

Mon expression a dû me trahir car Loretta secoue la tête.

– N’essaie pas de me convaincre que c’est une menace. Ce sont des cœurs.

Les cœurs ne sont pas menaçants. Deux cœurs entrelacés représentent l’amour.

– Bien sûr. Vous avez raison.

À ce moment-là, ma mère appelle pour me dire qu’elle et Joe ne viendront que plus tard dans la journée car Annie a une légère fièvre. Quand je raccroche, le Dr Tan, dans un autre costume brun, apparaît.

Il est la jovialité incarnée.

– Bonjour, mademoiselle Freeman. J’ai appris qu’ils avaient attrapé le chauffeur de la voiture qui vous a renversée.

– Si vous y croyez.

Il paraît lutter pour contenir un soupir.

– Vous n’y croyez pas ?

– Je me souviens de quelqu’un se penchant sur moi quand j’étais coincée dans le rosier, me disant : « Tu es foutue, Jane Freeman. » Les Barney Brothers – les cambrioleurs de la supérette – ne connaissaient pas mon nom, donc ça ne pouvait pas être eux.

– Ou peut-être que c’est un autre souvenir fictif. Un indice de plus pour notre stock.

– Pourquoi mon inconscient voudrait-il que ce ne soit pas les Barney Brothers ?

– On y travaille encore. D’autres illusions ? Des hallucinations ?

– Le tueur a appelé hier soir pour m’annoncer que j’allais le rencontrer aujourd’hui.

– C’est intéressant, dit-il, faisant semblant de me croire. Quand ?

– Il a appelé à 10 h moins 10.

– Eh bien, dans ce cas il faut que nous vous gardions à l’œil, spécialement aujourd’hui. Le chiffre 10 a-t-il une signification particulière à vos yeux ?

Oh, ça, c’est pas bon. Comment n’y ai-je pas pensé ?

– Mon anniversaire tombe le 10 octobre.

Il me regarde un moment, surpris, puis retourne à ses notes.

– Et comment vous sentez-vous aujourd’hui ? Ce jour est-il important, d’une manière ou d’une autre ?

– À part le fait de rencontrer mon meurtrier ? Non.

– Et la bague ? Elle vous a joué d’autres tours ? Elle a changé de doigt ?

– Non. Parce que je ne suis pas folle.

Je ne le suis pas. Je ne le suis pas.

– Bien sûr que non.

Il ferme le dossier et part en promettant de revenir plus tard. Mon visiteur suivant est le lieutenant Rowley.

– Est-ce que les cambrioleurs ont avoué ? demandé-je.

– Non. Mais ils ont plus ou moins changé leur version. Ils proclament qu’ils ont aperçu votre sac à main et votre téléphone sur le bord de la route, que c’est pour ça qu’ils se sont arrêtés.

Si on les croit, ils ne vous ont même pas vue. Et notre équipe médico-légale a trouvé ceci dans un caniveau à côté du rosier.

Elle me passe une photo.

– Cela ressemble à une boucle de quelque chose. C’est à vous ? L’image montre deux C entrelacés incrustés de brillants.

Absolument pas.

– Vous l’avez déjà vue ?

– Oui.

– Où ?

– Sur un mannequin dans la vitrine du magasin Chanel, au centre commercial de Short Hills, proposé-je, serviable.

C’est vrai. Elle ne m’a pas demandé la dernière fois que je l’ai vue. J’ai appris à mes dépens que coopérer ne servait pas ma cause. Et la boucle m’a donné une idée.

Youhou, Jane.

Une idée qui pourrait peut-être tout résoudre. Mais je dois poser quelques questions avant de la mettre à exécution.

– J’ai été autorisée à vous rendre ceci, dit-elle en me glissant un sac plastique de la police avec mon téléphone à l’intérieur.

C’est bizarre de le voir comme ça. Pendant si longtemps je me suis sentie enchaînée à mon portable, je n’étais rien sans lui. À présent ce n’est qu’un objet.

La vue du sac de la police me donne une autre idée.

– Vous avez une photo de la scène ? Quand j’étais encore dans le rosier ?

J’aimerais voir à quoi ça ressemblait.

– Pourquoi ?

– Je suppose que je suis assez vaniteuse, dis-je, pressentant qu’elle est prête à me croire. Et je suis photographe.

– Je verrai si je peux vous en avoir un exemplaire.

Elle se lève.

– Merci. Pouvez-vous demander à Pete de venir m’aider si vous le voyez ?

Le temps que Pete arrive, quinze minutes plus tard, il est 10 heures passées et j’envisage sérieusement d’essayer de m’installer moi-même dans le fauteuil.

– Où étais-tu ? Je t’ai attendu.

La lumière entrant par les fenêtres paraît l’éblouir et, si sa chemise à motif boisé n’était pas si bien repassée, je dirais qu’il a dormi dans sa voiture. Il a des cernes sombres sous les yeux et une légère barbe sur le menton et les joues.

– Je ne savais pas qu’on avait rendez-vous.

– Ta chemise est vraiment cool.

Il me regarde, soupçonneux.

– Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Rien. Je me réjouis juste à l’idée de passer du temps avec toi.

– Non, tu n’es pas réjouie. Et moi non plus.

– Peux-tu m’emmener voir une de mes amies qui est patiente ici ?

– Non.

– Tu as la gueule de bois ?

– Non.

– On dirait que si. Tes yeux sont rouges, tout petits, et tu es plutôt susceptible.

– Pas du tout. Mes yeux ne sont ni petits, ni rouges.

– Comme un lapin. Ou peut-être que c’est un cochon. Quel animal a de petits yeux méchants ? le provoqué-je.

– Pourquoi est-ce que tu me parles ?

– J’essaie juste d’être aimable.

Je souris, réveillant la douleur des coupures sur mon visage.

– Sois moins aimable.

– D’accord, si tu m’emmènes voir Elsa Blanchard. Tu ne m’as jamais dit où tu trouvais tes chemises. Tu les achètes à Manhattan ?

– C’est du chantage ? Si je fais ce que tu veux, tu te tais ?

– Tu vois que t’es malin.

– Très bien, dit-il en me déplaçant dans le fauteuil. On va aller voir Elsa Blanchard.

– Tu t’…

– Chut.

– J’allais juste te faire un compliment, chuchoté-je.

– Les meilleurs compliments s’expriment silencieusement.

Il s’engage dans le couloir menant à l’ascenseur en me poussant devant lui.

La petite fille aux nattes et aux coloriages est partie avec sa grand-mère, mais le costaud buveur de Gatorade est de retour. Il a beau être plongé dans le Post, j’ai l’impression qu’il nous observe quand nous passons devant lui.

– Dans quelle chambre se trouve Elsa ? demande Pete.

– Je ne sais pas. Je pensais que tu pourrais te renseigner.

Il me gare au milieu du couloir et traîne les pieds vers un ordinateur. Quand il revient, il nous fait faire demi-tour et me ramène vers ma chambre.

– Où allons-nous ?

– Ton amie est dans le service psychiatrique. La partie fermée.

– Et alors ? Ça rend les choses plus excitantes, non ?

– Non. Ça rend les choses impossibles.

– Impossible est juste un autre mot pour dire : « Tu es une poule mouillée qui abandonne. »

Il continue à me pousser vers la chambre.

– Tu as vraiment arrêté le lycée ?

– Oui.

– Pourquoi ?

– Pour poursuivre une carrière de lanceur de Frisbee professionnel.

J’éclate de rire. Je ne peux pas m’en empêcher, sa réplique est trop inattendue.

– Ne me fais pas rire, j’ai mal.

– Crois-moi, je ne l’ai pas fait exprès. T’entendre rire me donne la migraine.

– Alors, c’est quoi la vraie raison pour laquelle tu ne vas plus en cours ?

Il vient se placer devant moi, se penche pour que son regard soit à hauteur du mien et, les mains sur les bras de mon fauteuil, demande :

– Ma belle, tu fais ça juste pour m’embêter, ce numéro de tueur à gages conversationnel, ou c’est vraiment important pour toi de voir cette personne ?

Mon cœur saute dans ma poitrine. Ma belle ? Tu me trouves vraiment belle ? ai-je envie de demander. Ne sois pas ridicule, me réprimandé-je. Il dit probablement ça à tout le monde. Tu as l’air d’une idiote.

Au lieu de quoi je demande :

– Qu’est-ce qu’un tueur à gages conversationnel ?

– Tu sais, le protocole de l’assassin ?

Je fais non de la tête.

– Quand un tueur à gages vise quelqu’un se tenant derrière une fenêtre, il a besoin de deux balles. La première pour briser le verre, l’autre pour passer à travers le trou et toucher la cible.

– En quoi est-ce que ça me ressemble ?

– Tu poses des questions faciles jusqu’à ce que boum ! une difficile se faufile au travers et me frappe là où ça fait mal.

Il désigne son front.

– Et aujourd’hui, c’est là. Alors, est-ce que tu veux juste me tourmenter ou bien cette Elsa est importante à tes yeux pour une raison quelconque ?

Il me regarde avec un tel sérieux, ses yeux bleus me dévisageant lentement. Il sent l’adoucissant, le savon et quelque chose d’ineffable – l’essence de son être. Son regard et l’effet de Celui-ci sur l’emballement de mon pouls sont aussi sérieux l’un que l’autre.

Qu’est-ce que tu fabriques ? me morigéné-je. Tu ne l’intéresses pas. Tu as un rendez-vous avec Scott. Et probablement un meurtrier aux trousses. Je cligne des yeux pour m’éclaircir les idées.

– Elle est importante.

Il inspire profondément, marmonne : « Je sens que je vais le regretter », fait le tour du fauteuil et me pousse à nouveau vers l’ascenseur.

– Alors.

– Silence.

Le silence se prolonge jusqu’au huitième étage.

Une infirmière terrifiante monte la garde juste devant l’ascenseur, assise à côté d’une porte fermée à double tour.

– Mon père m’a demandé de monter cette patiente pour qu’elle voie une amie ? Elsa Blanchard, chambre 808 ? dit-il avec un sourire doucereux.

– Les visites ne sont pas autorisées pour Mlle Blanchard.

– Je fais juste ce que mon père m’a demandé. Vous pouvez l’appeler si vous voulez.

Pete regarde son poignet.

– 10h25. Il doit être au huitième trou, à cette heure-ci. L’infirmière fait la moue, réfléchit puis se décide.

– Vas-y, entre, mon joli.

– Merci.

Une fois la porte refermée derrière nous, je commente :

– Tu es doué.

– Je te l’ai dit, les femmes tombent toutes amoureuses de moi.

– Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ?

– Avocat.

– Ma mère dit que tu as été trouvé en possession de drogue et que c’est pour ça que tu es assigné à résidence.

– Je croyais que tu devais garder le silen… ah, on y est. La fin de notre visite. La chambre d’Elsa est comme la mienne, sauf qu’il n’y a pas de fenêtres et que tout est attaché, y compris elle-même sur le lit. Elle lève la tête quand Pete me pousse à l’intérieur et je suis choquée. Je n’ai jamais vu Elsa sans eyeliner noir et rouge à lèvres écarlate, mais là elle ne porte pas de maquillage et ça lui donne l’air incroyablement jeune et innocent. Ses joues semblent douces comme celles d’un bébé et ses yeux sont immenses. Si l’on ignore le bandage blanc maintenant deux électrodes sur son front, voilà des lustres que je ne l’ai pas vue aussi en forme.

Elle nous observe un moment et dit finalement :

– Vous êtes réels ou une hallucination ? Ils me donnent tellement de trucs, je ne fais plus la différence.

À cet instant, si je pouvais, je la prendrais dans mes bras.

– Je suis réelle.

Elle s’agite un peu.

– Tu es sûre ? Ton visage est complètement bizarre.

Pete se racle la gorge.

– Je ne sais pas combien de temps nous avons avant que Nurse la Fouine dehors ne décide d’appeler mon père.

–… Mais tu as dit qu’il jouait au golf.

– Mon père abhorre le golf. Il est dans son bureau. C’est pourquoi tu devrais abréger les politesses et aller droit au but.

Je regarde Elsa.

– Qu’est-ce qui s’est passé après la fête ? Comment es-tu arrivée ici ?

Ses yeux se posent dans un coin de la pièce et elle hoche la tête d’avant en arrière. Elle dit d’une voix chantante :

– Comment tu appelles une herbe qui n’est pas à sa place ?

Elle ne s’adresse pas à moi, je ne réponds donc pas. Mais elle me fixe à nouveau.

– Comment tu l’appelles ? redemande-t-elle.

– Je ne sais pas.

– Une mauvaise herbe. C’est la même chose avec les pensées. La pensée qui n’est pas à sa place, ils l’appellent « folie ».

Son regard est intense.

– Mais je ne suis pas folle, Freeman.

– Je sais cela.

Elle se met à hocher la tête.

– Je ne suis pas folle. C’est les médicaments. Ils me rendent un peu zinzin dans ma caboche, si tu vois ce que je veux dire.

J’entends Pete étouffer un éclat de rire.

– Je ne plaisante pas, mec.

– Qu’est-ce qui s’est passé après la fête ? demandé-je.

– La fête. Plutôt une thérapie de groupe. Tout le monde en train de crier et de pleurer. Ça, c’était fou. Il fallait que je me tire. Had to ease on down, ease on down the road.

Elle se met à chantonner, marquant le rythme avec sa tête.

– Ease on down… tu sais que c’est mon oncle qui a écrit cette chanson ?

– Non, dis-je.

Pete tapote son poignet, là où se trouverait sa montre s’il en avait une.

– Tu as pris ta voiture, lui proposé-je.

Dans un souffle elle continue :

– Je suis montée dans ma voiture, je suis partie et puis j’ai aperçu quelque chose sur le bord de la route alors je me suis rangée et j’ai été voir.

Elle prend une inspiration.

– C’était toi, Freeman. Dans ce buisson. Freeman freeman freeman, répète-t-elle. Tu n’étais pas free, par contre.

Elle se met à rire.

– Et après ?

– Tu étais assez mignonne blottie là-dedans bien au chaud, mais je me suis dit que tu devrais probablement bouger. Alors je me suis penchée et j’ai essayé de te réveiller.

– Est-ce que tu as dit « Youhou, Jane » ?

– Oui !

Elle s’anime et son regard se concentre pour la première fois.

– Carrément. Je me souviens de ça.

– Et « Tu es foutue » ?

– J’ai dit ça aussi !

Elle a l’air contente, comme une enfant qui découvre un nouveau jouet.

– Quand je n’arrivais pas à te réveiller. Tu gémissais en disant « J’ai mal, aidez-moi, s’il vous plaît », donc je savais que tu avais besoin d’aide, mais pas le genre que je pouvais t’apporter, oh non. Une vraie aide costaude. De la part de vrais mecs.

Elle regarde Pete.

– Tu n’aurais pas du tout fait l’affaire. Pas assez fort.

– Merci.

– Tu as appelé du secours ? demandé-je.

– J’ai essayé, OK ? J’ai cherché mon téléphone mais je ne l’ai pas trouvé, alors je me suis remise à rouler. Et à rouler. Je cherchais quelque chose mais il pleuvait, on n’y voyait rien et puis.

Elle se concentre à nouveau.

– Une cabine téléphonique. C’est ça que je cherchais. Mais j’ai trouvé un poteau à la place. Je suis rentrée droit dedans. Oups, au temps pour moi.

Elle rit.

– Mais ça a marché, hein ? Parce que tous ces grands costauds sont arrivés, tous ces am-bul-an-ciers.

Elle décompose le mot, s’interrompt.

– Ambul-en-acier. Est-ce que ça veut dire qu’ils sont en acier ? Comme Iron

Man ?

– Non, dit Pete.

Elle prend le temps d’intégrer ça.

– Eh bien, j’ai dit aux ambul-en-acier qu’ils devraient aller t’aider toi, pas moi. Je n’arrêtais pas de leur répéter « Allez aider mon amie, allez aider mon amie ». Mais ils ne comprenaient rien.

Elle regarde à nouveau Pete.

– Tu es sûr que ce ne sont pas des superhéros ?

– Oui.

Une de ses jambes se met à vibrer légèrement.

– Parce qu’ils ne comprenaient rien du tout. Ils n’arrêtaient pas de dire « Il n’y a personne d’autre dans la voiture avec vous, mademoiselle », et je disais « Je sais bien, idiots, c’est mon amie qui a besoin d’aide », en va-et-vient, comme ça, encore et encore.

Elle fait des cercles avec sa tête sur les derniers mots. Puis elle la ramène droite d’un coup.

– Ils ne voulaient pas m’écouter, alors j’en ai giflé un. Elle fronce le nez.

– Même pas fort, juste une mini gifle. Comme on donnerait à un Chihuahua.

Hé hé. Mais il n’a pas aimé. C’était une brute, il m’a enfermée. Je pense qu’il a dû prendre mon collier de perles, aussi.

– Il s’est cassé. La police a trouvé le fermoir près du rosier.

– Dis-leur de me le rendre. Il a été fait pour moi sur mesure par Karl. Elle regarde Pete, charmeuse.

– Je connais Karl personnellement.

– Ah.

– Ha ha ! dit-elle, l’air expectatif. Maintenant tu dis « ha ha ha ha ». Comme un jeu.

À la place, Pete s’adresse à moi.

– On devrait y aller.

– Ne partez pas ! s’écrie Elsa, paniquée. Restez un peu. Prenez du thé et des gâteaux.

C’est assez effrayant de la voir comme ça, aussi barrée. Je ne peux m’empêcher d’espérer fébrilement que ce n’est pas ainsi que les autres me voient.

– Il faut vraiment qu’on y aille, lui dis-je. Mais tu as été super utile.

Malgré sa folie, c’est plus vrai qu’elle ne peut l’imaginer. Parce qu’à présent je sais qui a dit que j’étais foutue. Ce n’était pas quelqu’un essayant de me tuer. Ce qui signifie que les Barney Brothers peuvent être ceux qui m’ont renversée. Et malgré le fait que ça veuille également dire que j’ai inventé les appels – sans doute à cause des médicaments – je me sens extraordinairement soulagée.

– Mais, tu n’as pas encore vu mes photos.

– Quelles photos ?

– Les photos de la soiréééééée, chante-t-elle.

Elle penche la tête vers Pete.

– Je suis sûre que tu veux les voir, n’est-ce pas, bad boy ?

– Pete aimerait beaucoup voir tes photos, réponds-je pour lui. Il regarde la pendule. Il est 22h59.

– Rapidement.

Elsa lui lance un regard méprisant et désigne un appareil photo sur une étagère près du mur.

– Apporte-le-moi.

Il obéit et elle parcourt d’une main les clichés sur l’écran de l’appareil.

– Elles sont toutes de la fête.

Elle fait une grimace faussement évasive.

– Ne montre pas ça à Jane.

– Quoi ? demandé-je.

Pete tient l’appareil de manière à ce que je voie la photo. C’est David avec Sloan sur les genoux. Ses yeux ont l’air vitreux et sa tête part en arrière comme si elle était inconsciente. Charmant.

Elsa reprend l’appareil et continue à faire défiler les images, chantonnant pour elle-même.

– Oooh, celle-là est bonne.

Pete penche l’écran pour que je puisse la voir. Elle montre Langley à quatre pattes, comme un chien à la recherche d’un os.

– Ouaf ouaf, commente Elsa.

– Qu’est-ce qu’elle était en train de faire ? demandé-je.

– Revenir à sa vraie nature ?

Elsa rit à sa propre blague mais s’assombrit soudain. Elle a l’air plus saine d’esprit, plus concentrée qu’elle ne l’a été depuis notre arrivée.

– Je suis désolée d’avoir pris celle-là. Je n’aurais pas dû. Pete me tend l’appareil.

Sur l’écran, je suis effondrée contre un mur, les yeux à demi ouverts. J’appuie mon front sur ma main gauche et je tends la droite vers l’objectif pour le repousser.

Ma bague d’amitié n’est nulle part en vue.

Apparemment, je ne suis pas au bout de mes questions.

– C’était original, commente Pete en me ramenant vers ma chambre. Tu as vraiment des amis intéressants. Je vais peut-être regarder ce DVD qu’ont fait tes potes, finalement.

– Normalement elle n’est pas comme ça.

– Tu me rassures. Est-ce que tu as découvert ce que tu voulais ?

– Je ne sais pas.

Comment une bague peut-elle disparaître puis réapparaître sur le mauvais doigt ?

– Est-ce que tu as déjà eu l’impression de devenir fou ? Ou que tout le monde autour de toi le devient ?

– Ouaip.

Il manœuvre mon fauteuil dans l’ascenseur et, oppressée, je prends une longue inspiration.

Alors que les portes se referment, il s’éclaircit la gorge.

– La drogue qu’on a trouvée chez moi, celle que ta mère a mentionnée, elle appartenait à une fille que je connaissais.

– Tu n’es pas obligé de me raconter. Ce ne sont pas mes affaires.

– J’en ai envie. En plus, c’est de circonstance. Cette fille essayait d’arrêter et m’a demandé de passer son appart au peigne fin pour trouver toutes ses cachettes, pour qu’elle ne puisse pas rechuter. J’ai tout passé en revue, absolument tout, et même après avoir trouvé assez de drogue pour approvisionner une pharmacie, je savais que je ratais quelque chose. Finalement, j’ai trouvé : ses deux derniers grammes de coke. Elle les avait cachés dans la prothèse de son chien.

Je me dévisse le cou pour le regarder. Il contracte la mâchoire. Ses cheveux sont un peu ébouriffés et, pendant un instant, je suis distraite par tant de sex-appeal. Puis je me souviens de ce que je voulais dire.

– Tu ne plaisantais pas en parlant de cette histoire ?

Il pose sa main sur ma tête et la remet en position « droit devant ».

– Regarde en face. On ne se tord pas dans le fauteuil. Non, je ne plaisantais pas. Entièrement vrai. Et tu ne m’as pas cru.

Il a l’air blessé.

– Ce n’est pas juste, protesté-je. Ça semblait… fallacieux.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent et il me pousse dehors.

– Je plaisante. Mais mon père ne m’a pas cru à propos de la drogue. Il pense que j’essaie de lui faire gober l’éternel « je la gardais pour un ami ».

– Mais c’est vrai.

– Impossible à prouver.

– Tu ne peux pas faire en sorte qu’elle parle à ton père ?

– Lui, croire la parole d’une toxico ? Tu plaisantes ! En plus, elle n’est plus dans le coin.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? Elle a déménagé après s’être désintoxiquée ?

– Elle est restée clean pendant trois mois. Puis elle a disparu ; je doute que ce soit pour mener une vie merveilleuse et sobre.

– Je suis désolée.

– Oui, moi aussi.

Sa voix est plus tendue que d’habitude, différente de son autodérision constante, et incroyablement touchante.

– Maintenant, c’est toi qui es en galère. Alors ça ne valait pas le coup.

– Ça vaut toujours le coup de faire ce qui est juste, même si tu échoues.

Il rit, d’un rire profond et sexy. La tension a disparu.

– Mon Dieu, je parle comme un enfoiré. En plus, sans cela, quelle excuse aurais-je pour justifier la relation pourrie avec mon père ?

– Es-tu en train de dire que tu aimes ta relation nulle avec ton père ?

– Les gens trouvent les habitudes réconfortantes, même si elles sont malsaines. Il faut être très courageux pour admettre qu’on a tort et essayer d’arranger les choses.

Je laisse cette idée faire son chemin avant de répondre.

– Alors c’est pour ça que tu veux aller en fac de droit ? Pour permettre aux gens d’être entendus ?

– Peut-être. Ou je suis peut-être un enfoiré qui veut gagner des sommes indécentes en profitant de la misère du monde.

– Ton enthousiasme quand tu dis ça me fait peur.

Je ne peux m’empêcher de sourire, malgré la douleur.

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