Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 10 sur 35

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Hantise

Chapitre 9

 

 

L’insulte envahit mon cerveau comme un raid extra-terrestre et me laisse aussi ébranlée et troublée que si je m’étais réveillée dans un vaisseau spatial. Quelque chose me titille, flottant aux abords de ma conscience comme une image aperçue du coin de l’œil, mais je n’ai aucune idée de ce que c’est ni d’où ces mots sont sortis, eux et la rage qui les accompagne. J’aime Langley et Kate. Elles sont tout pour moi.

Un instant plus tard, la colère a disparu. Mais un reste d’étrangeté s’attarde, comme l’arrière-goût d’un mauvais traiteur chinois, et au même moment je comprends que je suis en train de perdre la boule. Si je peux penser ce genre de choses de mes deux meilleures amies, le message du miroir que j’ai imaginé n’est rien en comparaison. Langley et Kate ont toujours l’air parfaites. Elles sont comme ça. Moi aussi. Ça fait partie de ce que j’aime chez elles et moi.

Langley porte un tee-shirt à manches bouffantes orné de cerises brodées, une mini-jupe évasée en jean, de grandes chaussettes en dentelle et les sandales Marc Jacobs jouées à pile ou face quand on les a trouvées en solde il y a deux semaines. Son gloss brille, ses cheveux sont décoiffés juste ce qu’il faut. Elle ressemble à une Boucles d’or légèrement punk.

Même habillée simplement d’une simple robe gris – vert à manches longues assortie à ses yeux et chaussée de bottes de motard marron, Kate déborde de grâce. Ses cheveux ondulés sont maintenus en arrière par des lunettes de soleil et, à chacun de ses mouvements, la dizaine de bracelets dorés à son bras tinte doucement.

Bien sûr, c’est Langley qui réagit la première et se précipite vers moi en s’écriant :

– Oh mon Dieu, Dra-J-Bus, je suis si heureuse que tu sois réveillée !

Elle me prend dans ses bras comme elle peut et me serre contre elle.

Kate s’approche de moi de l’autre côté, plus lentement, et me caresse la main du bout des doigts.

– Il faut que tu arrêtes de nous faire des frayeurs, me réprimande-t-elle en se penchant pour m’embrasser sur la joue.

Sa voix, sa contenance ont quelque chose de forcé, comme si son insouciance était feinte. De près, je remarque une coupure sur sa lèvre. Elle sourit et soupire.

– Franchement, j’ai l’impression d’avoir pris dix ans. Ma mère ne te pardonnera jamais si je dois me mettre au Botox à dix-huit ans.

– Non, ce ne serait pas acceptable, acquiescé-je. Qu’est-ce qui est arrivé à ta…

– Tout le monde parle de toi ! interrompt Langley.

Il n’y a rien de forcé ni de bizarre chez elle. Elle s’est assise sur le rebord de la fenêtre et, à présent, elle soulève l’ours en peluche en débardeur qui est arrivé plus tôt. Elle tire sur le teeshirt pour le lire et grimace.

– « Re-miel-toi vite » ? Qui t’a donné ça ?

– Un admirateur secret. Qui m’a aussi offert les roses.

– Est-ce que ce n’est pas un peu de mauvais goût ? s’enquiert Kate.

– L’ours ? Ou envoyer des roses ? En fait, oui aux deux.

– Je trouve ça mignon, commente Langley.

Elle pousse les fleurs pour asseoir l’ours au milieu du montant.

– Voilà, comme ça tu peux le voir de n’importe où dans la pièce.

– Quelle chance ? se moque Kate.

– Oui, j’ai l’impression d’être la chouchoute de la bonne fortune en ce moment.

Kate éclate d’un rire sonore et sincère et, pendant un instant, la tension disparaît.

– Au moins, tu es jolie avec tes cheveux tirés ? Très Française et androgyne.

– Tu veux des frites avec ce bobard ? demandé-je.

Langley sourit.

– C’est ma réplique. Mais puisque tu es éclopée je te la laisse.

Elle saute de son perchoir et sort un DVD de son sac.

– Assez bavardé, on a quelque chose à te montrer.

Elle pose l’ordinateur portable de ma mère sur la tablette à côté de moi, insère le disque et appuie sur « play ». L’intro de la meilleure chanson du groupe de David, « Highway Man », sort des haut-parleurs. Avec cette musique en toile de fond apparaît à l’écran une vidéo de tous mes amis me priant d’aller mieux, de guérir et de me dépêcher de revenir. Les jumeaux Bryson exposant leurs fesses à la caméra, T. C., Marla et Poppy, nos petites sœurs de seconde, lisent un poème, Vivian et Boz beat-boxent tandis que Winston danse comme un robot : presque tout le monde dans notre promo et celle d’en dessous est filmé faisant quelque chose pour moi. Elles ont même réussi à prendre Ollie – qui refuse que je le photographie car « on ne sait jamais dans les mains de qui cette photo finira » – debout devant sa Range Rover dans l’allée de Kate en train de me dire : « Répare-toi et ramène-toi vite. » Apparemment, au lieu de passer la journée au Country Club, Langley et Kate ont ratissé chaque centimètre carré de Livingston pour interviewer nos amis, et ça me touche plus que je ne peux l’exprimer. Qu’elles l’aient fait, et que tous aient accepté de participer. Tu vois, ai-je envie de rétorquer à la voix mystérieuse. Tu te trompes.

Ils ont tous l’air heureux, parfaits, comme s’ils sortaient d’un clip ou d’un catalogue branché. Une de ces doubles pages où l’on a l’impression de surprendre un groupe de jeunes absurdement beaux, les garçons vêtus seulement de jeans stratégiquement déchirés et de colliers en cuir, les filles en shorts kaki, chemises froissées et bottes en caoutchouc, des tiares posées négligemment sur leurs tresses dénouées, tout ce beau monde courant dans un ruisseau au milieu de nulle part, en chemin vers un fantastique pique-nique bohème où ils boiront des sodas dans des bouteilles vintage, seront intelligents, pleins d’esprit et s’amuseront comme des fous.

Ça me fait de nouveau penser à Scott, à cette série de photos qu’il avait prises, Natures mortes avec aspirations.

– Des gens qui jouent des rôles sans s’en rendre compte, m’avait-il expliqué quand je l’avais questionné sur le thème. Tu sais, ces photos dans les cadres que tu achètes en magasin ?

Elles montrent les vacances parfaites, la femme parfaite, l’enfant parfait. C’est comme aligner toutes ces photos sur la commode et prétendre qu’elles t’appartiennent.

– Mais tu prends des portraits spontanés. De personnes réelles.

– Qui se font passer pour ce qu’elles ne sont pas. Qui jouent à être réelles, vivent de la façon qu’elles croient être la bonne, espèrent que si elles arrivent à rendre l’extérieur conforme, l’intérieur suivra.

– Ce n’est pas un peu cynique ? avais-je demandé. Pourquoi est-ce qu’ils ne seraient pas simplement heureux ?

Les yeux de Scott étincelaient. Contrairement à la plupart des gens, il aimait que l’on mette ses théories en doute.

– Comment sais-tu qu’ils sont heureux ? Je pense que chaque sourire cache un secret. C’est quand les gens ne savent pas que tu les observes que tu en apprends le plus sur eux.

Il avait continué à passer les photos en revue pour me souligner les détails révélant la distance entre les apparences et la réalité, des choses troublantes, invisibles au premier abord, qui suggéraient que la perfection pouvait s’écrouler à chaque instant.

– Ces images sont comme des décorations de Noël, jolies et chatoyantes, reflétant ce que les gens ont envie de voir. Mais elles sont creuses. Elles sont superficielles.

Son regard, sombre et intense, me déstabilisait parfois, et c’était le cas à ce moment-là.

– J’aime le superficiel, avais-je répliqué parce que c’était vrai et parce que je voulais désamorcer son sérieux. Je veux croire dans la possibilité d’une perfection.

– C’est peut-être pour ça que tu prétends que les sujets de tes photos sont morts, avait-il dit, plus une affirmation qu’une question. Parce que seuls les morts peuvent être parfaits.

– Ce n’est pas vrai !

– Aucune tension frémissant sous la surface, J. J. ? Pas de failles cachées prêtes à déclencher un tremblement de terre ?

– Non, avais-je répondu, convaincue.

J’y crois encore. J’aimerais qu’il soit là à cet instant pour voir mes amis parfaits et leur vidéo parfaite. C’est possible. Ma vie est vraiment comme ça. Le DVD en est la preuve.

Aucune de ces personnes ne me droguerait. Aucune ne veut me faire de mal. Ce sont des amis.

La dernière minute du DVD montre le soir de la fête, au moment où Kate, Langley et moi nous préparons dans l’immense salle de bains en marbre rose des parents de Kate. Nous portons nos costumes de fée assortis – Langley en mauve, Kate en jaune, moi en bleu – et Langley nous filme dans le miroir au cadre doré. Je regarde ces trois filles et leur amitié profonde, spontanée – je coupe un fil qui dépasse du costume de Kate, Langley me prête son gloss car je ne trouve pas le mien – et cela me fait sourire. Je suis privilégiée.

Nous saluons, petits doigts joints, et nous envoyons des baisers vers la glace, comme à un public invisible. Puis l’image change, nous sommes à la fête et nous dansons, la caméra tressaille avec nous. Langley tourne sur elle-même, filmant l’océan de corps, et lorsqu’elle revient sur Kate et moi, Nicky di Savoia est là, un bras autour de mes épaules. Elle me dit quelque chose, m’embrasse sur la bouche et me glisse un gobelet en plastique rouge.

Mon esprit revient à la soirée.

Nous entrons dans la pièce et Nicky, une vraie force de la nature, se fraie un passage vers nous à travers la piste de danse. C’est presque comme si elle nous attendait. Elle porte une robe jaune courte ornée de minuscules perles argentées sur le devant, une étole en lynx drapée autour du cou et des bottes de motarde grises. Elle ignore Kate et Langley et m’attrape par le bras, un gobelet en plastique rouge dans une main.

De l’autre, elle me tapote le nez.

– Je te dois des excuses. Je me suis trompée sur toi. OK ?

Elle me serre d’assez près pour que je remarque que son étole est en vraie fourrure, puis m’embrasse carrément sur la bouche.

– Je sais qu’on n’a pas été très proches ces derniers temps, et je suis désolée. Soyons de super amies.

– Bien sûr, OK.

– Bien, dit-elle en caressant mon visage. Ta peau est si douce, comme un bébé.

J’adore. Trinquons à nous deux.

Elle lève son verre, déclame « À Nicky et Baby Jane », et me le tend.

– Toi d’abord.

J’avale une gorgée et vais pour lui rendre le verre mais elle est déjà en train de danser tout en tripotant le visage de Todd Quigley. Elle me dit : « Baby, tu me le gardes, OK ? Je suis occupée », et se remet à molester son cavalier.

– Elle devrait prendre de l’ecsta tous les jours, commente Kate. Elle a l’air tellement plus en paix.

– Si on peut appeler ça comme ça, répond Langley en inclinant la tête vers Nicky et Todd, en pleine séance de pelotage. Moi j’appelle ça le comportement « Tu-donnerais-tout-pour-oublier-le-lendemain-matin ». Venez.

Nous traversons la piste vers la salle vidéo d’où, à notre approche, un groupe de filles de seconde surgit comme des mites à peine écloses jaillissant d’un placard.

Je garde le verre de Nicky.

J’ai gardé le verre de Nicky.

Est-ce que ça veut dire que Nicky m’a droguée ? Puis tenté de m’écraser ?

– Nicky ? dis-je tout haut sans le vouloir.

– Je sais. Elle était complètement déchaînée hier soir.

La vidéo est terminée et Langley sort le DVD de l’ordinateur avant de le poser sur le rebord de la fenêtre avec mes autres cadeaux.

– La façon dont elle s’en est prise à Ollie, c’était surréaliste.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? Elle lui a crié dessus ? demandé-je.

– Pas seulement crié, répond Langley, les yeux écarquillés. Elle n’arrêtait pas de répéter : « Alors, comment trouves-tu Nicky-les-Jambes ? » en lui filant des coups de pied dans les tibias.

Kate se penche pour me confier, avec un large sourire :

– Ce qui était assez rigolo à regarder, je dois admettre.

– Pour une fille de pasteur, tu as un côté vraiment diabolique. Tu le sais, ça ? commente Langley.

– Ça fait partie de mon charme, minaude Kate en battant des cils.

– À ton avis, qu’est-ce qui a fait exploser Nicky ? questionné-je.

– C’est Nicky, réplique Langley en haussant les épaules comme si ça expliquait tout. On l’a cherchée aujourd’hui, mais quelques personnes ne nous ont jamais rappelées pour être sur la première partie de la vidéo.

– Probablement encore au lit, à récupérer d’hier, dit Kate. Je parie qu’ils sont nombreux.

Je rêve ou Langley et Kate viennent d’échanger un regard entendu ?

Langley continue, un peu trop empressée.

– Le docteur nous a conseillé de te parler pour t’aider à te souvenir de ce qui s’est passé hier soir.

– Quoique franchement, si j’étais toi, j’éviterais, ajoute Kate.

– Pourquoi ça ?

– Ben, vu qu’on a eu droit à Crippen en train de faire du break.

– Littéralement, interrompt Kate, puisqu’il a cassé la table basse et un vase.

–… Et beaucoup de secondes en robes particulièrement vulgaires, il vaut mieux pour toi que tu ne t’en souviennes pas. Dans l’ensemble, la soirée était plus fausse que fun.

– Mes souvenirs sont si vagues. Je me rappelle notre arrivée, qu’on cherchait les garçons.

– On les a trouvés dans la pièce vidéo, en train de regarder en fumant un docu sur les mœurs sexuelles des bonobos, me rappelle Langley. Tu t’es assise sur les genoux de David, mais vu que ni Kate ni moi ne sommes fans de Discovery Channel, on est parties chercher des boissons et Dom nous a accompagnées.

– Je me souviens de ça. Et aussi d’être assise, en train de parler à David et Ollie.

Je passe mes souvenirs en revue. Un truc sur les araignées ?

– Attendez, je me rappelle une salle de bains de folie où je suis avec vous parce que.

L’attitude d’Alex me revient soudain en mémoire.

– Oh, je suis désolée, ma belle. Alex est un idiot, dis-je à Langley.

– Non, ça va. En fait le gouvernement autrichien décore son père ce weekend-là, c’est pour ça qu’il ne peut pas venir, pas parce qu’il ne veut pas me voir.

– Alors vous êtes de nouveau ensemble ?

Souvent, la situation entre Alex et Langley change du jour au lendemain, c’est un peu difficile à suivre. Surtout si l’on considère qu’aucune de nous ne l’a jamais rencontré et que leur couple n’existe qu’à travers le téléphone et MSN.

Langley nous a confié un jour qu’Alex pourrait être Le Bon, c’est-à-dire celui qu’elle aimerait assez pour dépasser son horreur de toutes choses « salissantes » et avec qui elle accepterait de faire l’amour. Ce qui signifie qu’elle l’adore sincèrement.

– Je ne sais pas. Il est en période de probation pour m’avoir inquiétée. J’éclate de rire, les coupures de mon visage s’étirent douloureusement mais ça m’est égal. C’est bon de ressentir quelque chose, agréable ou pas.

Langley continue :

– Mais ça n’a pas d’importance. De quoi d’autre te rappelles-tu ?

– Après la salle de bains, c’est le néant.

– Tu ne te souviens de rien ? demande Kate. Comme de là où tu es allée ?

Elle est penchée en avant, les sourcils froncés. Son regard, son intonation me paraissent trop intenses pour cette simple question.

– Non. Le médecin pense que ça peut venir aussi bien du stress post-traumatique que du coup que j’ai pris sur la tête.

Je ne mentionne pas ce que m’a dit le lieutenant Rowley, que j’ai peut-être été droguée.

– Est-ce que l’une de vous m’a vue, une fois sortie de la salle de bains ?

– Non, répond Langley en secouant la tête. Kate et moi sommes restées ensemble tout le temps, mais tu as disparu.

Kate hoche la tête.

– On pensait que tu étais avec David, mais à ce moment-là on l’a vu et il…

–… te cherchait aussi, finit Langley. C’est là qu’on s’est inquiétées et qu’on s’est mises à rouler autour du pâté de maisons, mais tu t’étais volatilisée.

Pourquoi ai-je l’impression qu’elles parlent trop vite ? Qu’elles me cachent quelque chose ? Le sourire de Langley est trop grand et les yeux de Kate hésitent à se poser, toujours en mouvement entre moi, Langley et la porte. Y a-t-il eu un drame ce soir-là que tout le monde essaie de dissimuler, quelque chose qui…

La voix de Langley interrompt mes pensées.

– Excusez-moi, mais qu’est-ce que cette fille fait ici ?

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