Hantise
Chapitre 1
Difficile de parler quand un garçon vous embrasse. La première fois c’était avec Liam Marsh, en troisième. Et là, en première, je me retrouve dans la même situation avec mon petit ami, David Tisch, devant le lycée de Livingston, à 2h45 de l’après-midi, le JEUDI précédant Memorial Day, le dernier lundi de mai.
C’est pour ça que j’ai prévu une surprise le soir même. Car j’ai beau aimer le goût boule-de-gomme-et-marijuana de ses baisers et la façon dont il ouvre mes lèvres avec sa langue en tenant mes épaules dans ses grandes mains, il faut que je lui parle de quelque chose d’important.
Je m’éloigne. Ses yeux s’ouvrent à moitié, lentement, et se posent sur moi.
– Qu’est-ce que tu fais, bébé ?
– Je t’ai dit. Je me réserve. Pour ce soir.
– Ah oui. Pour la surprise.
Il enroule une mèche de mes longs cheveux noirs autour de son index.
– J’aurais préféré que tu n’organises pas tout ça. On pourrait juste être tous les deux, comme d’habitude.
Ses doigts massent les muscles de mon cou, presque trop durement. Il ne réalise pas à quel point ils sont forts, après toutes ces heures passées sur sa batterie.
– On est vraiment obligés de conduire jusqu’à la côte pour aller à une fête stupide ?
– Ça en vaut la peine, le taquiné-je en lui jetant un regard que je veux à la fois mignon et aguichant. Promis.
Il secoue la tête mais semble plus amusé qu’énervé.
– Toi et tes idées.
Il a plu presque non-stop cette semaine, mais aujourd’hui le temps est clair, doux et le soleil brille tant que la bordure blanche des briques scintille sur la façade. Le grand orme au-dessus de nous balance tranquillement ses feuilles vert printemps dans la brise. Des flaques d’ombre nous entourent. C’est le genre de journée, le genre d’instant où tout peut arriver.
Les terminales ont prévu de rallonger encore le week-end de trois jours en séchant le vendredi et bien sûr, par solidarité, les premières suivent leur exemple. Toutes les VIP du lycée vont donc se rendre à la soirée organisée par Jocelyn Gunter ce soir-là, à Deal, sur la côte du New Jersey.
Le soleil fait apparaître des reflets blonds dans les cheveux mi-longs-mi-frisés de David, une auréole de lumière miroitante qui le place à mi-chemin entre Jésus et Jim Morrison, une comparaison qui lui plairait sûrement.
David tourne mon visage vers lui, une main sur mon menton. Il me regarde dans les yeux par-dessus ses lunettes noires.
– Hé, bébé, t’es partie où ?
– Je suis là, réponds-je en le frôlant avec ma hanche.
Mais la vérité, c’est que je n’ai pas écouté. Pas que je veuille éviter quoi que ce soit, contrairement à ce que prétend ma mère. J’étais en train d’essayer d’imaginer la façon dont je prendrais la photo, à quoi la scène ressemblerait dans le viseur de mon appareil, regrettant que David ait posé le sac de ses baguettes : l’image serait plus intéressante si ses épaules étaient inclinées. Je suis photographe, je n’y peux rien si mon esprit prend toujours du recul pour visualiser les choses.
Et puis, si j’étais en train de faire l’autruche, est-ce que j’aurais organisé un dîner spécial pour lui parler ?
– J’ai hâte qu’on soit sous la tente cet été, bébé, dit-il avec un sourire indolent. Dans les verres de ses lunettes, j’aperçois mon reflet, flou et distordu.
– Juste toi, moi et la nature sauvage. Personne d’autre, pas de distractions, pas de…
Je monte sur la pointe des pieds pour l’embrasser sur la bouche. Il en déduit que je suis d’accord avec lui, pas que je tente de changer de sujet.
– On en reparlera ce soir, insisté-je.
Il soupire et glisse une mèche de cheveux derrière mon oreille.
– Tentatrice. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir me contrôler si tu continues. Il vaut mieux que j’y aille.
Je ris. Il me lance un sourire de lunatique assorti d’un : « Reste cool » (sa façon de dire au revoir) et s’éloigne nonchalamment.
J’aime sa façon de bouger, fluide et détendue, ses doigts pianotant sur sa jambe. Il tape dans la main de Dom, le guitariste de son groupe, en guise de salut et entoure de son bras Chelsea, la chanteuse. Je serais peut-être un peu jalouse s’il ne se retournait pas à ce moment-là pour me sourire et me faire signe par-dessus son épaule.
Mon Dieu, que je suis chanceuse !
Il disparaît dans la foule ; je repère Langley et Kate déjà installées dans la BMW de Langley, une décapotable rouge, cinq mois et demi, et pas une rayure. Je suis sur le point de les rejoindre quand j’aperçois Ollie, appuyé sur la porte du côté passager. Je devrais peut-être attendre un peu et prendre quelques photos de la façade de l’école. La lumière est vraiment parfaite et ça n’arrive presque.
– Dra-J-Bus, appelle Langley alors que je sors mon appareil. Elle me fait signe.
– Allez viens, on a plein de trucs à faire.
Je glisse l’appareil dans mon sac et me dirige vers la voiture. Alors que je m’approche, les yeux vert olive d’Ollie me jaugent de la tête aux pieds.
Oliver Montero, surnommé Ollie, est le meilleur ami de David, et tout son contraire. David porte des tee-shirts « James Brown vous aime » et des Converse, Ollie, des chemises boutonnées jusqu’en haut et des mocassins Gucci. David m’aime, Ollie non. En général, je me sens nulle quand je parle avec lui, comme s’il avait commandé un filet mignon et qu’on lui avait servi un hamburger à la place.
Là, il bloque mon accès au siège arrière de Langley.
– Tu viens à la fête de Joss ce soir ? questionné-je, pour dire quelque chose. J’ai toujours l’impression qu’Ollie peut sentir ma peur, comme les chiens, et qu’il s’en amuse.
Son regard s’attarde un peu trop longtemps sur moi.
– Je n’ai encore jamais participé aux soirées du lycée de Livingston, pourquoi est-ce que je commencerais aujourd’hui ?
Si l’on en croit les rumeurs, Ollie ne sort qu’avec des filles de New York, élèves d’écoles privées dont les noms de famille sont presque aussi longs que la ligne de zéros sur leur compte épargne.
– Serait-il indiscret de vous demander avec qui vous avez rendez-vous ce soir, monsieur Montero ? s’enquiert Kate d’une voix traînante depuis le siège passager, en adressant un sourire doucereux à Ollie et en battant des cils.
C’est son imitation de Scarlett O’Hara, sa favorite, qu’elle assortit généralement d’une pique.
– Blair ? Muffy ? Brent ?
Contrairement à moi, Kate n’a aucun problème avec Ollie. Avec ses longs cils bordant des iris gris cernés de bleu foncé et ses boucles mordorées, Kate est un vrai canon. Elle est la reine du Club Théâtre du lycée et a joué tous les rôles principaux depuis qu’elle fréquente l’établissement. Elle a aussi ce que ma consultante politique de mère qualifie rêveusement de « parfait profil de la femme de politicien », une façon de vous regarder comme si vous l’intéressiez, comme si vous étiez la seule personne au monde à qui elle ait envie de parler. Elle a un style plutôt bohème. Elle ne se presse jamais, semble ne s’inquiéter de rien et pourtant elle est toujours l’image même de la perfection, sans tache, sans accroc, sans miettes-tombées-du-cupcake-englouti-avant-le-cours-d’anglais.
Contrairement à moi, véritable aimant à bordel.
Kate a aussi un côté tête brûlée dont je n’ai pas vraiment parlé à ma mère. Il se manifeste sur scène, dans son rire et quand elle conduit n’importe quel véhicule à moteur.
Raison pour laquelle Langley est notre chauffeur attitré.
Des Vikings seraient sûrement prêts à se battre pour cette dernière : des cheveux clairs comme de la glace, des yeux pareils au bleu limpide de l’océan Arctique, un visage sculpté dans l’albâtre et une bouche mutine qui semble toujours au bord de l’éclat de rire. Cette impression, à moitié vraie, est renforcée par la cicatrice à peine visible barrant sa joue droite. Petite et mince, Langley paraît beaucoup plus grande, le genre de personne qui remplit la pièce quand elle entre quelque part. Le rouge est sa couleur préférée, ce qui explique sa voiture, sans parler du béret, du pull, de la jupe et des bottes qu’elle porte aujourd’hui.
Accoudé à la porte de la BMW, Ollie écarte les mains dans un geste de fausse consternation.
– Si seulement l’une de vous acceptait de sortir avec moi, je n’aurais pas besoin d’aller chercher si loin. Bande de harpies !
– Je pense qu’aucune d’entre nous n’est intéressée par ce que tu as à proposer, dit Langley.
– Et quoi donc ? demande Ollie. Du charme ? Du charisme ?
– Des morpions ? ajoute Kate, doucereuse.
– C’est toujours un plaisir de discuter avec toi, Ollie, lance Langley en embrayant. Mais pour l’instant j’aimerais que tu bouges ton caleçon Ralph Lauren de là pour que Jane puisse entrer dans la voiture.
– Tu te trompes, mon ange. C’est un John Varvatos.
Langley lève un sourcil.
– Pur vrai, c’est toi qui te trompes si tu penses que ça m’intéresse.
Ollie rit, répond « Touché », et s’éloigne d’un pas chaloupé vers la Mercedes avec chauffeur qui l’attend au bord du trottoir.
Je monte à bord et nous croisons nos petits doigts, notre salut d’amitié. Langley commence : « OK beautés, allons. », mais s’interrompt pour regarder Kate. Elle soupire.
– Tu sais ce qu’il te reste à faire.
– Non.
Kate secoue la tête et ouvre de grands yeux.
– C’est pour ça que Dieu a créé les pare-brise.
– Pour que tu puisses passer à travers ? demande Langley. Mets ta ceinture. Kate soupire.
– Vu comment tu conduis, Miss Prévention Routière, c’est pas vraiment nécessaire ?
– C’est très simple, énonce Langley, un doigt en l’air. La première règle des Taxis Langley est : « Ne pas contredire Langley ». La deuxième règle des Taxis Langley est : « Ne pas contredire Langley ». La troisième règle des…
– Attends, j’ai besoin d’un stylo pour noter tout ça.
Cinq bracelets tintent au poignet de Kate lorsqu’elle tire la ceinture de sécurité sur la veste en fausse fourrure qu’elle porte par-dessus sa minirobe en coton.
– C’est triste que tu le prennes de haut alors que je n’ai pas d’autre option.
– Tu avais l’option de ne pas rentrer dans la devanture de Mme Wong avec la deuxième Mercedes que tes parents t’ont achetée cette année. La livraison à domicile, ça existe, tu sais.
– Magnifique ! s’écrie Kate, sarcastique, en battant des mains. J’ignorais que tu savais imiter mon père. Encore, encore ! Oh, s’il te plaît ?
Langley secoue la tête. Ses yeux bleu pâle se posent sur moi dans le rétroviseur.
– Jane ?
– Parée, m’dame, acquiescé-je en assortissant ma réponse d’un salut militaire et en tirant sur la courroie qui barre mon tee-shirt à volants.
– Lèche-bottes, commente Kate en levant les yeux au ciel.
– Non, juste une citoyenne respectueuse des lois, riposté-je. Langley reprend :
– Voilà le programme. On va chez moi chercher les costumes, puis…
Mon portable sonne, l’interrompant. Je regarde le numéro et grimace intérieurement : déjà deux fois aujourd’hui. J’active le répondeur. Langley n’aime pas qu’on la coupe et de toute façon je n’ai pas envie de parler à ce correspondant.
– Désolée. Continue.
– Une fois qu’on aura récupéré les costumes, on ira se changer chez Kate, dans sa maison sur la plage, puis on finira la route à pied, comme ça pas besoin de choisir entre boire ou conduire. Joss va obliger tout le monde à laisser ses clés à l’entrée et il est hors de question que qui que ce soit touche à mon bébé.
Une voiture klaxonne derrière nous. En me retournant je vois Nicky di Savoia se pencher par la fenêtre de sa Volkswagen jaune de collection. Nicky est l’ex de David, pas vraiment une de mes fans. Je lui fais signe.
Elle nous salue d’un rictus méprisant.
– Vous serait-il possible de poursuivre ailleurs votre débat sur le brillant à lèvres ou je ne sais quel autre sujet capital, espèces de pétasses superficielles ?
– C’est celle qui le dit qui l’est, lui lance Langley avec un grand sourire. Nicky continue à klaxonner mais Langley ne lui prête aucune attention. Elle boutonne soigneusement ses gants en cuir rouge, met son clignotant et sort lentement du parking.
Nicky nous double en faisant un doigt d’honneur.
– Tss-tss, chauffarde, commente Langley.
DJ Kate, l’antenne est à vous.
Kate allume la radio et Blondie se met à chanter. En écoutant les hautparleurs déverser « Heart of Glass », je ferme les yeux et tente de nous visualiser de l’extérieur. Dans mon esprit je cadre la photo, elles devant, avec leurs cheveux de deux blonds différents, moi derrière, mes mèches sombres étalées sur le cuir crème de la banquette, dans la décapotable rouge, le ciel bleu et les arbres verts flous en arrière-plan. L’image est idéale, la photo parfaite de trois filles populaires en route vers un weekend de fête. Je suis heureuse, plus heureuse que je ne l’ai jamais été. Je voudrais pouvoir figer ce moment pour toujours, « clic-clac », pour être sûre qu’il a bien existé.
Parce que j’ai encore du mal à m’inclure dans la photo. Kate Valenti et Langley Winterman sont au sommet de la pyramide sociale. Même après deux ans, je n’arrive pas à croire que je suis amie avec elles. La popularité, ce n’est pas naturel pour moi. J’ai dû y travailler. Et la payer.
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