Hantise

Michelle Jaffe · Chapitre 34 sur 35

Pages du PDF

Hantise

Chapitre 33

 

 

J’aurais dû savoir pour Ollie depuis le début. La réponse était évidente.

– Je ne voulais pas avoir à faire ça, dit-il.

Il garde la seringue hypodermique à la main et un seul regard à son visage m’informe qu’il est sincèrement partagé.

– Tu sais, je ne voulais pas cela. J’ai essayé de t’avertir. J’ai essayé de te dire d’arrêter de poser des questions. Plusieurs fois. Mais tu ne m’as pas écouté.

– Je sais.

– Et maintenant.

– Tu n’es pas obligé de le faire, Ollie. Tu peux arrêter.

– Je ne peux pas. J’ai donné ma parole. Je dois être un homme.

– Tu ne dois rien à personne. On t’utilise.

– Personne ne m’utilise. Je sais exactement ce que je fais. C’est mon choix.

– C’était ton idée d’envoyer les fleurs ? Vraiment ? Réfléchis et dis-moi que ce n’est pas quelqu’un d’autre qui te l’a suggéré. Ton idée de mentir sur le fait que tu as essayé de m’embrasser ? Nous savons tous les deux que je ne t’intéresse pas, amoureusement parlant.

– C’était mon idée. Tout était mon idée. Je l’ai fait pour protéger…

Un cri suivi de bruits de course perce l’atmosphère de la pièce. La porte s’ouvre avec fracas et quatre agents de la sécurité solidement charpentés, armés et munis de talkies-walkies se précipitent à l’intérieur, suivis de Langley qui hurle :

– Arrêtez-le, vous devez l’arrêter. Je vous ai dit qu’il venait la tuer. Arrêtez-le !

Le chef de la sécurité ordonne :

– Posez la seringue.

Ollie la regarde comme s’il ne savait pas ce que c’était.

– C’est seulement du sérum physiologique. Ce n’est rien du tout.

– Posez-la.

– Je voulais juste faire peur à Jane, pas lui faire de mal. Pour qu’elle…

Les agents de sécurité entourent Ollie, qui a les yeux exorbités. Tout son corps frémit mais il ne semble pas voir les hommes autour de lui. Il se retourne et demande :

– Langley ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Langley l’ignore et se précipite vers moi, prenant délicatement ma tête dans ses mains.

– Je vous l’ai dit. Je vous ai dit qu’il voulait lui faire du mal. Elle m’embrasse sur le front.

– Tu vas bien, Dra-J-Bus ?

– Oui.

– Dieu merci, on est arrivés à temps, dit-elle en pleurant.

– Oui, Dieu merci, répété-je.

Ollie regarde les agents à présent, ses lèvres retroussées dans un grognement.

– Ne m’approchez pas.

Il fléchit les genoux, adoptant une pose de combat, les bras tendus devant lui, la seringue toujours à la main. Sa respiration paraît laborieuse.

Le déploiement de sécurité l’encercle lentement.

– Posez la seringue, répète le chef.

– Venez me la prendre.

Ollie tente de le frapper mais le rate.

– Je sais me battre. Mon père m’a appris avant de mourir.

– Monsieur, s’il vous plaît, posez la seringue par terre.

– Vous pensez que je n’ai pas le cran ? Non ? Regardez-moi, exige Ollie.

Il est en sueur et frotte sa main libre contre sa blouse ; il semble perdre sa concentration, et titube.

– Je peux…

– Il a un couteau ! s’écrie Langley, et l’un des agents se jette sur Ollie, fauche ses pieds et l’envoie au sol.

Ollie essaie de se mettre à quatre pattes.

– Arrête, dit-il, les yeux rivés sur Langley. Je…

L’un des agents met un genou sur son dos et le maintient à terre.

– Ne bougez pas, dit-il.

– Mais…

La voix d’Ollie est faible à présent, comme s’il avait épuisé toute sa volonté.

– La ferme !

Les hommes s’affairent à le menotter et à parler dans leurs radios, puis le sortent de ma chambre. Avant d’être poussé dehors, il se tourne vers Langley et moi, marmonnant :

– Je n’ai jamais eu de couteau. Tu le sais. Je hais les couteaux. Les couteaux… pour les trouillards.

Et, les yeux à demi ouverts, trébuchant, il disparaît.

– Nous avons des questions de routine pour vous deux, dit le chef de la sécurité en se rapprochant de mon lit. La plupart peuvent attendre mais vous, mademoiselle, comment avez-vous su que M. Montero allait attaquer votre amie ?

– Il m’a rendu visite aujourd’hui et s’est comporté… vraiment bizarrement. Finalement il a déclaré qu’il allait me protéger, qu’il m’aimait et allait s’occuper de Jane. Je ne savais pas ce qu’il voulait dire, mais apparemment il s’était imaginé que j’étais responsable de son accident.

Elle secoue piteusement la tête et me sourit.

– Tu peux croire ça ?

L’agent, lui, ne peut pas.

– Enfin bref, je suis venue directement ici, j’ai essayé d’entrer pour avertir Jane mais bien sûr le service était fermé, alors j’ai tourné en rond en criant à qui voulait bien m’entendre. Dieu merci ça a marché.

– Vous savez comment il s’est procuré la blouse ? Ou la drogue dans la seringue ?

Langley pince les lèvres.

– J’ai bien peur que ce ne soit de ma faute. Mon grand-père est… malade et il a des infirmières privées. Ollie est venu aider ma grand-mère à installer un système de surveillance dans la chambre de mon grand-père et j’imagine qu’il lui a été facile de dérober ce dont il avait besoin.

L’officier hoche la tête.

– Merci.

Il me regarde.

– Vous avez beaucoup de chance d’avoir une amie si pleine de ressources.

– Ça, elle l’est, dis-je.

– Monsieur l’agent ?

Il s’arrête et Langley se jette sur lui pour le serrer dans ses bras.

– Merci. Merci d’avoir sauvé mon amie.

Il a l’air surpris et ravi.

– De rien, mademoiselle.

Il sort en rougissant.

Je regarde Langley, qui me sourit.

– Pourquoi as-tu fait ça ? demandé-je.

– Fait quoi ?

– Empêché Ollie de me tuer alors que tu prévois de le faire toi-même ?

Ç’aurait été tellement plus propre.

Son sourire s’évanouit et une ride apparaît entre ses sourcils.

– De quoi tu parles, Dra-J-Bus ? Je t’aime. Je ne te ferais jamais de mal.

Sa voix sonne tellement sincère que pendant un instant je doute de tout. Mais je la regarde dans les yeux et là. il n’y a rien. Le néant.

Je ne me trompe pas.

– Je sais tout, dis-je. Je sais que c’était toi depuis le début.

Elle fronce davantage les sourcils et retrousse les lèvres, troublée.

– Moi depuis le début ?

– Le message sur le miroir. Les appels. Les cadeaux de l’admirateur secret. Toi au volant de la voiture. Tu as tout fait.

– Comment ai-je pu mener à bien tout cela ? Je dois être très intelligente. J’acquiesce.

– Tu l’es.

Il y a un moment de silence. Puis, comme si elle ne pouvait plus s’en empêcher, elle sourit. Un sourire si rayonnant qu’il n’en rend que plus horrible ce qui suit.

– C’est vrai, n’est-ce pas ?

Elle soupire, complaisante, puis continue, réfléchissant tout haut.

– Est-ce qu’Ollie n’était pas mignon ? Étonnant à quel point les gens peuvent être loyaux quand on trouve la bonne manière de les harnacher. Ils sont exactement comme des chevaux.

Son ton est si désinvolte qu’elle pourrait être en train de présenter la météo.

– Mais tu ne pouvais pas laisser la meilleure partie à quelqu’un d’autre.

– Non. J’avais juste besoin d’un moyen pour traverser la barrière de gardes dehors et me débarrasser de toute la sécurité. Je voulais pouvoir parler en privé à ma meilleure amie une dernière fois.

Ses lèvres parfaitement brillantes s’étirent toujours en un sourire. D’une main, elle écarte tendrement une boucle de cheveux de mon front. À cet instant, j’ignore ce qu’elle est en train de faire avec l’autre.

– Tu comprends, n’est-ce pas, Dra-J-Bus ?

Avant de pouvoir répondre – qu’aurais-je pu dire ? – la ride entre ses sourcils réapparaît. Elle demande :

– Si tu savais, pourquoi t’être tue ?

J’ai une réponse à ça.

– Parce que je voulais savoir comment tu avais organisé tout ça, lui expliqué je, mais ce n’est pas la vraie raison.

La vraie raison : c’est le seul moyen pour que ça s’arrête. Si je l’avais accusée d’essayer de me tuer, tout le monde aurait mis ça sur le compte de ma folie. L’une de nous est vraiment folle, mais pas moi. De cette façon, au moins, il y aura une preuve.

– C’est si flatteur. Mais j’ai pris mes précautions, au cas où tu changerais d’avis.

Je sens quelque chose de pointu sur mon biceps et, en baissant les yeux, je découvre une seringue pressée contre mon bras. Je retiens ma respiration.

– Je veux vraiment qu’on ait d’abord une conversation agréable, mais si tu commences à rendre les choses difficiles je devrai appuyer sur ce pressoir et ce sera « Bye, bye, Jane ». Alors tu vas être sage, OK ?

Mon estomac se retourne. Reste calme, me dis-je.

– Ou… oui, bredouillé-je.

Langley hoche la tête, ses cheveux blonds tombant en avant et encadrant parfaitement son visage angélique, et me touche la joue avec la main qui ne tient pas la seringue mortelle.

– Ta peau est si belle, Jane. Tu sais que c’est la première chose que j’ai remarquée le jour où on s’est rencontrées ? Ta peau. Et ton regard hanté. On se ressemblait tellement. On avait toutes les deux de si lourds secrets. Tu avais besoin de moi, c’était évident. Je pouvais t’aider. Et je l’ai fait, n’est-ce pas ?

Elle se penche en avant et ses yeux brillent d’excitation, comme si elle attendait ma réponse avec délice.

J’acquiesce.

Elle soupire et secoue tristement la tête.

– C’est vraiment dommage qu’on en soit arrivées là. Mais, tu sais, quelqu’un doit payer.

Ces derniers mots me prennent par surprise.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

Elle écarte ma question de la main, comme si j’avais insisté pour diviser l’addition en deux et qu’elle voulait m’inviter.

– Raconte-moi depuis le début. Comment as-tu su que c’était moi ?

– Beaucoup de petites choses.

J’essaie d’avoir l’air sûre de moi, mais ma voix n’arrête pas de trembler et l’aiguille de la seringue me fait mal. Peut-être que si j’arrive à garder son attention, quelqu’un passera et remarquera… quelque chose. C’est ma seule chance.

– Quand j’ai compris l’écriture sur le miroir, qu’il n’était pas nécessaire que quelqu’un soit là pendant que j’étais dans la douche, mais que le message avait pu être tracé avant, n’importe quand, alors que le miroir n’était pas embué, le champ des possibilités s’est rétréci, expliqué-je. Puis je me suis souvenue de la seule chose que Nicky, Sloan et moi avions en commun.

– À savoir ?

– Du gloss.

Enfin, j’ai une vision d’ensemble de ce qui s’est passé.

– Le soir de la fête, tu m’as droguée avec le gloss, mais ça n’agissait pas assez vite.

– Oui ! Cette pétasse de Nicky te l’a enlevé quand elle t’a embrassée. Pur vrai, j’aurais pu tuer cette grosse vache.

Elle a la voix plaisante, enjouée, comme si nous échangions des potins parfaitement anodins.

–… donc tu m’as convoquée à l’étage pour m’en remettre.

– Ouais, et heureusement que j’en avais prévu un de rechange parce que, comme une quiche, tu avais perdu le tien.

J’enchaîne.

– Après ça je me suis évanouie quelque part et quand je me suis réveillée, Kate m’a traînée dans la pièce où se trouvaient David et Sloan. J’ai enlevé ma bague et la lui ai jetée à la tête. Je suis sortie en titubant et suis rentrée dans Elsa, qui m’a repoussée.

Contre quelqu’un. Contre…

Je suis dans le couloir, frénétique, et je vois Langley.

– Dieu merci ! C’est David. Il était…

– Viens-là, Dra-J-Bus, dit-elle en me tirant dans la salle de bains.

Je raconte à Langley ce qui s’est passé et déclare :

– Je ne peux plus le supporter. C’est fini. J’en ai assez, c’est fini. Je veux juste y mettre fin.

Langley examine ses ongles.

– Tu râlais, encore et encore, et t’étais si barbante, jusqu’au moment où tu as sorti : « David est une véritable excroissance. » C’était la goutte d’eau.

Je sanglote, le visage dans les mains. J’aperçois quelque chose bouger dans le miroir devant moi et je lève les yeux. Langley est là, au-dessus de moi, son visage barré d’un sourire terrifiant. « Adieu, Jane », dit-elle, avant d’abattre sur mon crâne le porte-savon en forme de chérubin.

Je me réveille allongée sur le sol de la salle de bains. Il fait sombre et mes yeux refusent de coopérer. Je m’appuie sur le lavabo pour me lever et tout ce que je vois, reflétés dans le miroir, sont des yeux. Des yeux remplis de haine et de dégoût. Mes yeux. Furieux contre moi-même d’avoir été une telle imbécile.

Il faut que je sorte de là.

– Excroissance. Tu ne l’as même pas utilisé correctement. Trop énervant. – Tu m’as assommée avec un porte-savon parce que j’ai utilisé un mot que tu n’aimes pas ?

– Non non non. C’était juste tellement… tellement inapproprié. Quand tu crânais comme ça, ce n’était pas toi, qui tu étais vraiment. Qui tu aurais dû être. Je voulais juste que tu changes d’attitude.

Mon expression doit trahir ma pensée car elle ajoute : « Arrête de me regarder comme ça », et enfonce un peu plus l’aiguille dans mon bras.

– Tu ne te comportais pas bien. Mais ça n’a rien à voir avec moi. Comment as-tu su que c’était moi ?

Je me creuse la cervelle, emboîtant les pièces frénétiquement, comme si j’étais à un concours de puzzles.

– Elsa m’a prise en photo dans la salle de bains alors que je me réveillais. Après ça j’ai couru dehors. Kate m’a rejointe pour s’excuser mais j’ai… j’ai été horrible avec elle.

Tu n’es pas la seule à avoir été blessée ce soir, avait-elle accusé. À présent je comprends. Les hum, gens de Sloan, c’est Kate. Kate était bouleversée que David ait fait du mal à Sloan car elle est amoureuse d’elle. Sloan et Kate sont en couple. Ce que je l’ai entendue dire à David ne me concernait pas, ne l’approche pas… tranquille, elle parlait de Sloan.

Pendant un instant je ressens une pointe d’envie. Non parce qu’elles sont ensemble, mais parce que Kate ne s’est pas sentie assez en confiance pour me le dire.

J’essaierai de réparer ça plus tard. Si je survis.

– Tu gagnes du temps, réprimande Langley. Parle de moi. Toi et moi.

– J’ai couru dans la rue pour m’éloigner de la maison. Et…

Je m’interromps et un sourire se dessine sur les lèvres de Langley.

Clairement, j’ai atteint la partie du récit qu’elle a envie d’entendre. Je continue :

– Toi. Tu m’as appelée du téléphone d’Ollie. Puis tu lui as demandé de témoigner que c’était lui auprès de la police. C’est pour ça qu’il s’est trompé dans les détails. Il te couvrait. C’est pour ça qu’il a envoyé les fleurs, aussi, pour rendre plus crédible l’hypothèse qu’il ait essayé de m’embrasser, qu’il soit amoureux de moi. Il pensait te faire une faveur.

– J’ignore d’où il a sorti cette idée, dit-elle avec un sourire heureux. Ruben passe la tête par la porte à ce moment-là et s’enquiert :

– Tout va bien ici, mesdemoiselles ?

C’est ma chance, pensé-je. Puis je sens la pointe de la seringue pressée plus fort contre mon bras. Ou pas.

– Oui, dis-je, mon cœur battant à cent à l’heure, complètement paniquée. Réfléchis, m’ordonné-je. Sois maligne.

– Tout va bien.

– Qu’est-il arrivé au garçon qu’ils ont emmené ? demande Langley en ouvrant de grands yeux.

– Ils allaient l’arrêter pour agression, mais il s’est évanoui. Alors maintenant il est aux urgences, attaché jusqu’à ce que la police arrive. Tu es drôlement chanceuse, princesse, me dit Ruben. Ton amie t’a sauvé la vie.

– Oui, en effet.

Je fais un grand sourire à Langley.

Elle me caresse les cheveux et enfonce la seringue un peu plus dans mon bras.

– Je ne sais pas ce que je ferais sans Jane.

– Oui, je suis un vrai tueur à gages conversationnel.

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Demande à Pete, il t’expliquera.

Ruben sourit.

– Vous voir toutes les deux me réchauffe le cœur. Toutes les filles devraient avoir autant de chance.

Il s’en va et Langley dit :

– Tu devrais être folle pour ne pas être du même avis.

Elle rit.

– Bien sûr, selon l’avis général, tu l’es.

– C’était magistralement orchestré. Convaincre tout le monde que j’étais folle.

– C’était tellement marrant. Surtout inventer les cadeaux de l’admirateur secret. Avoue-le, tu l’as cru aussi.

– Jusqu’à ce que je réalise à quel point ce serait facile pour quelqu’un ayant un micro dans la pièce.

Mon regard se pose sur l’ours « Re-miel-toi vite ».

– J’ai mis un moment à deviner où il était.

– Ce n’est pas seulement un micro, il y a la vidéo aussi. Il est connecté à mon iPhone. Quoiqu’en réalité, la plupart du temps tu étais à mourir d’ennui. Mais c’était marrant de te faire flipper avec des trucs que tu croyais être la seule à voir. Tu veux voir comment ça marche ?

– Non.

Elle prend l’ours quand même et se met à le bouger tout en parlant, le brandissant à des angles différents en regardant le résultat sur son iPhone.

– Mon plan original n’était pas de te tuer. Je voulais juste te donner une leçon sur l’amitié. Une pour toutes et toutes pour une. Tu étais en train de devenir si déloyale, Dra-J-Bus. Tu gardais des secrets. Tu te liais avec des indésirables. Scott, Elsa, et la pire, Nicky. Je ne pouvais vraiment pas te laisser perdre ton temps avec elle. En plus, je voulais David célibataire.

– C’est toi qui as lancé les rumeurs de Nicky-la-Langue.

Je me souviens que Nicky a attaqué Ollie à la soirée.

– Non, tu as fait en sorte qu’Ollie le fasse.

– Je ne lui ai rien demandé. Il le voulait. Je l’ai juste aiguillé dans la bonne direction. Ce garçon avait tellement besoin d’une image maternelle, je n’ai eu qu’à la lui offrir et il était à moi. J’ai été incroyablement bonne pour lui. Maintenant, souris pour la vidéo, Dra-J-Bus.

– Les boutons de manchettes LAW qu’il portait hier. Je pensais que l’autre était ORDER. Mais non. Ils étaient à ton grand-père. Tu as dû les lui donner. C’est pour ça qu’il a une collection de lingerie Agent Provocateur. Elle est à toi.

– Nous avons un accord : il touche seulement avec les yeux.

– Et Alex ? commencé-je, avant de réaliser la vérité.

Je ris.

– Il n’y a pas d’Alex, n’est-ce pas ? Il n’y en a jamais eu.

– Sa photo était dans les cadres qu’ils vendaient dans une papeterie de Londres. La première fois que je l’ai vu, j’ai su qu’il ferait le petit ami idéal. Beau, invisible et utile pour rendre Ollie jaloux, et Kate et toi compatissantes. Tellement plus efficace qu’un vrai copain, et sans tout le bordel qui va avec. Mais je craignais que vous ne remarquiez que la photo était fausse si vous y regardiez de plus près.

C’est ça. L’explication. Ollie et moi sommes exactement pareils.

– Tu as exploité notre peur d’être seuls, à Ollie et moi. On fonctionne différemment – il espionne les gens, je prends des photos – mais on est tous les deux des outsiders. Des contours à l’intérieur desquels tu pouvais colorier.

Et puis je réalise.

– Seulement j’ai commencé à me colorier moi-même. Le plus triste, c’est que j’ai été capable de faire ça, devenir une meilleure personne, grâce à toi. Grâce à ton amitié.

Une fraction de seconde, je jurerais avoir vu une étincelle de confusion, peut-être de peur, s’allumer dans ses yeux. Mais elle est étouffée, comme les dernières braises d’un feu de camp, et ses pupilles redeviennent vitreuses et sombres quand Langley annonce :

– Là, tu fais mon panégyrique. Tu vois, tu n’es pas la seule à savoir utiliser de grands mots. Tu n’es pas si spéciale juste parce que ton père était un poète. Mon père était… aussi intelligent que le tien en tout cas.

– Ton père était le président de la Générale du Gaz et de l’Électricité du New Jersey.

Elle reste bouche bée.

– Tu n’en sais rien.

Je me souviens du jour de la rencontre équestre, quand elle a dit « Il est plus qu’un grand-père pour moi ». Elle semblait rêveuse, presque amusée, et ça m’avait frappée.

– En fait, je le sais.

– Ce n’était pas la faute de Popo. Ma mère était une traînée.

– Ta grand-mère est au courant ?

– Ça n’a pas d’importance. Tout ce qui compte c’est que Popo le sache et moi aussi. Et depuis qu’il a eu son petit accident il y a six mois, Popo connaît les conséquences de se montrer déplaisant.

Elle continue à brandir l’ours.

– Oh, c’est une bonne photo.

– C’est toi qui as fait ça ? Tu as poussé ton grand-père dans l’escalier ?

– Il refusait de m’acheter une nouvelle voiture !

J’en oublie de respirer, je n’y crois pas.

– Et ta mère ? Pourquoi l’as-tu tuée ?

Le visage de Langley se ferme, comme si un rideau de fer était tombé devant.

Elle garde les yeux fixés juste au-dessus de mon épaule et sa voix sonne étrange, plate.

– Ne sois pas stupide. J’essayais de l’aider. Il était temps pour elle d’arrêter de faire l’enfant et de retourner chez ses parents. C’était irresponsable de m’élever comme elle le faisait. Il y avait de l’alcool. Et des fêtes. Je devais porter des vêtements d’occasion. Tout ça sans raison. Elle refusait de rentrer, parce qu’elle se sentait sale ou je ne sais quoi. De l’égoïsme pur. Ses parents étaient millionnaires. Donc j’ai fait ce qu’il fallait pour m’occuper de moi. Comme elle m’avait appris. J’ai mis le feu à la caravane.

Elle lève une épaule.

– Comment aurais-je pu savoir qu’elle était inconsciente à l’intérieur ? Je la regarde, horrifiée, mais elle ne semble pas le remarquer.

– Je l’ai vue se lever du lit et tituber. Elle a essayé d’ouvrir la porte, mais le battant était coincé et elle était piégée. Je regardais. Je voyais son visage à travers la fenêtre.

Elle me fixe droit dans les yeux.

– Tu comprends ce que c’est quand quelqu’un que tu aimes meurt par accident, n’est-ce pas, Jane ? Même si c’est un accident, quelqu’un doit payer.

Je me mets à trembler. Le froid calcul avec lequel elle parle est encore plus terrifiant que ses paroles. Comme si quelque chose s’était cassé en elle.

– Tu es cinglée.

– Laquelle de nous deux est enfermée et laquelle ne l’est pas ? observe-t-elle plaisamment.

Elle pose l’ours et lève les épaules avec un grand soupir.

– Quand je pense au merveilleux éloge funèbre que tu vas avoir, je suis presque jalouse. Ce que j’ai fait pour toi, élever ton statut comme ça, c’est un cadeau. Pur vrai, j’ai rendu ta biographie mille fois plus intéressante que lorsque tu étais Simple Jane. Ou bien, comment est-ce que ton petit toutou de Scott t’appelle ? Juste Jane ? Eh bien, tu n’es plus Juste Jane. Quand je pense à ce que tu as fait, je ne suis vraiment pas sûre que tu mérites ce genre d’adieux.

– Que veux-tu dire, ce que j’ai fait ?

– Tu sais.

– Laisse-moi voir si je comprends bien. Tu as attaqué ton grand-père parce qu’il ne voulait pas t’acheter une voiture.

– Pour lui donner une leçon, corrige-t-elle. Il avait besoin d’un peu de discipline.

– Et tu as essayé de me tuer pour récupérer mon petit ami et parce que j’utilise des mots compliqués.

– Non, non, non.

Elle secoue la tête de gauche à droite.

– Ce n’est pas ça du tout. C’est seulement quand je t’ai vue agenouillée au milieu de la rue, comme si tu implorais le pardon, que j’ai su ce que j’avais à faire. C’était tellement clair. Si je ne t’arrêtais pas, tu continuerais à faire du mal aux gens. Je savais que tu ne voulais pas cela.

Tu étais là, avec mes chaussures compensées Prada, sous la pluie alors que je t’avais spécifiquement demandé de ne pas les mouiller, c’était comme si tu attendais que je le fasse. Alors j’ai appuyé sur l’accélérateur et hop, t’étais morte. À la dernière minute tu as décidé de bouger mais j’ai dévié. BAM !

Elle sourit.

– Tu as essayé de me tuer parce que j’ai bousillé tes chaussures ?

Elle ferme les yeux et prend une grande inspiration. Quand elle les rouvre et qu’elle se met à parler, elle prend la voix d’un parent déçu.

– Tu ne comprends toujours pas. Ce ne sont que de petits détails. Quelqu’un doit payer quand une personne qu’on aime est blessée. Tu comprends ça maintenant, non ?

Ses pupilles se sont dilatées au fur et à mesure de son discours, et à présent ses yeux habituellement bleus sont presque noirs.

– Ce n’est pas vrai, dis-je, faisant un dernier effort pour la calmer. Je ne voulais pas mourir. Et personne ne doit payer. Tu n’as rien fait de mal.

– Mais toi oui.

Ces mots provoquent un violent frisson le long de ma colonne.

– Laisser la pauvre Bonnie comme ça. Ne jamais dire à personne ce qui s’était réellement passé, garder des secrets. Payer payer payer. Tu l’as vue à travers la vitre et tu n’as rien fait du tout.

Un instant, on croirait que Langley va se mettre à pleurer. Elle regarde la porte, pas moi. Je me demande ce qu’elle voit. Si elle est en train d’assister à la mort de sa propre mère, encore une fois.

– Ce n’est pas vrai, commencé-je. C’est toi, pas moi. Et ce n’est pas ta fau…

– Bla bla bla.

Elle secoue la tête comme pour s’éclaircir les idées et fait claquer ses doigts en bec de canard.

– On devrait probablement abréger. Tu m’as demandé beaucoup de travail, tu sais. Et tu sais ce qui m’a énervée ? Que tu aies réussi à avoir l’air si parfaite, même quand tu étais censée être morte. Atterrir comme une foutue héroïne de conte de fées dans ce rosier. Je t’en aurais sortie pour te donner l’air plus amochée si j’avais pu, mais je n’avais pas le temps. David allait remarquer la disparition de sa voiture d’un moment à l’autre.

Elle sort de sa rêverie et sourit. C’est la première fois que je la vois autrement que belle. C’est terrifiant.

– Cette fois ça va te faire un peu mal, alors peut-être que tu seras laide. Tu l’as certainement été pendant la répétition.

– La répétition ?

Elle se penche, excitée, comme si elle décrivait une nouvelle robe.

– Tu te mets à halluciner à nouveau, tu penses que je suis Bonnie qui essaie de te noyer et tu luttes contre tes sangles pour m’atteindre. Ou m’étrangler. Je n’ai pas encore décidé. Dans la lutte ta perf se décroche, ta pression sanguine monte en flèche et tu as du mal à respirer.

– Mais ça va faire accourir toutes les infirmières. Comme l’autre jour.

Je comprends maintenant.

– À la répétition.

J’ai l’impression d’être étouffée, aspirée par la panique. Bats-toi, m’intimé je. Tu dois rester concentrée.

– Exactement. Et elles feront ce qu’elles ont fait l’autre jour, elles te feront une injection avec ça.

Elle désigne de la tête une seringue sur la table.

– Seulement cette fois tu feras un arrêt cardiaque et tu mourras.

– Ce n’est pas ce qui s’est passé l’autre jour.

– J’ai fait quelques modifications.

– Tu as trafiqué la seringue ?

Elle sourit. Elsa avait raison. Il n’y a rien derrière les yeux de Langley. Elle est calculatrice, implacable. Terrifiante. Mon corps se couvre d’une sueur moite.

– La beauté de ce plan, c’est qu’une fois lancé, rien ne peut l’arrêter et la faute revient à l’hôpital. Je n’ai qu’à me mettre sur le côté et le laisser tourner comme les rouages d’une horloge.

Elle me tapote le nez.

– Si tu es sage, peut-être même que je leur dirai que tu essayais de sauver Bonnie dans ton délire. Pour rendre ça un peu plus tragique pour tout le monde.

– Non, supplié-je avec toute l’émotion dont je suis capable. S’il te plaît, ne fais pas vivre ça à ma mère.

– Tu vas supplier pour ta mère mais pas pour ta vie ?

– Oui.

Pendant une seconde cette étincelle réapparaît dans ses yeux, quelque chose de confus et presque pitoyable. Mais une fois de plus elle est vite éteinte.

– Tu peux imaginer à quel point ça va être traumatisant pour moi. Je pense que Popo va enfin être obligé de me laisser partir un an en Europe pour que je me remette. Il a été tellement radin à ce sujet.

C’est de plus en plus difficile de l’entendre par-dessus le bruit de mon cœur paniqué battant dans mes oreilles.

– Et je prévois que David viendra me voir un mois cet été. Peut-être à Monaco. Je pense qu’il ferait bien dans le décor, là-bas.

Elle hoche la tête.

– Alors, tu es prête ? Je suis vraiment ravie. Quelques derniers mots ? Non ?

Même pas que tu es désolée d’avoir tué ta meilleure amie ?

– Je ne l’ai pas tuée.

Ma voix est rauque mais j’insiste.

– Bien sûr que si. Tu l’as tuée et à présent tu vas payer.

Ma gorge ressemble à du papier de verre, ma respiration est saccadée mais j’essaie de faire en sorte que ma voix reste calme.

– La mort de Bonnie n’était pas ma faute, dis-je. Et la mort de ta mère n’était pas la tienne.

Ses yeux se posent sur moi, immobiles, sans ciller.

– Ne t’avise pas de parler de ma mère.

– Langley, cela ne doit pas se passer comme ça. Tu n’es pas obligée de faire ça.

– Si. Je. Dois.

Ses yeux étincellent et ses doigts se tendent vers ma perfusion.

Soudain, un objet argenté traverse la pièce et la frappe à la tête, la projetant en arrière et ma perf avec elle.

Une vague de douleur me submerge, je sens quelque chose se planter dans mon bras et tout devient noir.

OceanofPDF.com