Hedard University Diary, Tome 2- Les tribulations de Cupidon
Chapitre 8
C.J
— Et voilà pour toi, ma Peachy !
Sans hésiter, je m’empare du gobelet que m’offre Emma et le vide aux trois quarts.
J’ai bien conscience qu’il n’est pas raisonnable de boire autant, mais il fait si chaud ici que je ne rejette pas le verre qu’elle me tend.
Comme d’habitude, Dean est en charge de la musique et il excelle vraiment dans ce domaine. Ce qui fait que je n’ai pas quitté la piste de danse depuis notre arrivée.
D’ailleurs, Emma a vite oublié la première raison de notre venue chez Parker. Dès notre entrée dans la maison, elle nous a servi un verre avant d’aller se défouler au rythme de la musique. Je l’ai imitée. Lewis et sa nouvelle copine ont été relégués au second plan. Ce qui n’est pas pour me déplaire. Me retrouver au milieu d’une rivalité féminine n’a rien pour me réjouir. Emma a un tempérament trop imprévisible. Impossible d’anticiper sa réaction.
Finalement, je préfère profiter d’être là pour me vider la tête, pour m’amuser avec ma meilleure amie et oublier tout ce qui me préoccupe et me fait souffrir.
Les minutes défilent, les chansons s’enchaînent et je ressens de plus en plus les effets de l’alcool.
Je laisse l’ivresse m’emporter et savoure la sensation de plénitude que mon état d’ébriété m’apporte. J’oublie mes sentiments pour Doven, mais surtout la douleur de son absence. Je peux enfin mettre de côté la colère qu’il dirige contre moi et le souvenir de la déception dans son regard lorsqu’il a débarqué dans notre chambre après notre dispute. Je suis hantée par l’idée d’avoir anéanti ma seule et unique chance de me réconcilier avec lui. Je me sens déchirée en deux en me disant que c’est mieux ainsi.
— Pépite ?
Ma danse endiablée se stoppe net à l’écoute de ce surnom. Lentement, presque craintivement, je tournoie sur mes pieds et découvre, la bouche tombante, que Ben et Will sont devant moi.
— Mais à quoi tu joues ? me lance Ben d’un air contrarié. Nan mais tu t’es regardée dans un miroir récemment ?
— Ben ?
Entre mon ivresse et la surprise de le voir ici, je suis totalement hébétée. Ben m’offre sa main.
— C’est l’heure de rentrer à la maison !
— Mais…
— Écoute, trésor, je suis le dernier rempart entre toi et un mec que tu viens de foutre en rogne ! Doven n’a pas voulu venir de peur de perdre ses nerfs, mais…
Je fais claquer ma langue d’agacement.
— Ne me prends pas pour une idiote, Ben, il n’est pas là parce qu’il baise Tina !
— Qu’est-ce que tu me racontes ?
Emma me prend par les épaules.
— C’est qui ces deux blaireaux ?
— Emma…
— Désolée, les gars, mais on n’est pas intéressées, alors tirez-vous !
— Arrête, rouspété-je.
— Callie, dit Ben la mâchoire serrée.
Emma se marre.
— Tu connais ces deux nullos, Peachy ?
— Je te présente Pénis de titan et Bel étalon ! rigolé-je en désignant tour à tour Ben et Will.
— On assure toujours autant ! Tout roule, ma Pépite ?
— Au top ! Et toi, mon Will ? Tranquille la fumette !?
— Je me suis fait un joint, une pure tuerie…
— Bon ! ronchonne Ben. Je dois te ramener à l’appartement.
— Et tu obéis aux ordres de qui ?
Ben ne prête aucun intérêt à la question de ma voisine.
— Doven veut que…
Ma meilleure amie roule des yeux.
— Dis à Doven de venir nous déloger d’ici lui-même dans ce cas !
— On devrait peut-être rentrer…
— Merde, Peachy ! Tu ne vas pas lui obéir ?
— Il a déjà tellement de raisons de m’en vouloir.
— Justement !
— Écoute, ma grande…
— Ma grande ? glousse Emma.
— Pépite veut rentrer. Ce qui tombe très bien vu que je dois la ramener chez elle. En ce qui te concerne, je n’ai reçu aucune directive et à vrai dire, je m’en tape complet !
Ben hausse les épaules.
— Toi, je ne te connais pas, mais Callie est mon amie.
J’ai un sourire attendri pour Ben. Il me tend de nouveau sa main.
— C’est bon, Pépite, on y va ?
J’accepte sa main sans lâcher celle d’Emma. Elle abandonne le combat et me suit. Nous quittons la fête.
Après quelques mètres à marcher dans un froid saisissant, Emma prend la parole :
— Et sinon, elle est où votre bagnole les noobs ?
— On rentre à pied, mais vois le bon côté des choses, tu auras le temps de dessaouler ! la nargue Ben.
— Tu ne sais vraiment pas choisir tes amis, C.J.
— Étrangement, je me suis dit la même chose en te voyant !
Emma redevient silencieuse après la riposte de Ben. Nous marchons plus de cinq minutes dans ce calme olympien. Will est complètement ailleurs. Ben boude dans son coin, Emma également. Et moi, je pense à Doven.
Il n’est pas venu…
Il a appris – de la bouche de sa sœur, je suppose – que je me trouvais chez Parker, ivre qui plus est, et il a envoyé ses colocs. Donc, il ne veut même plus me voir ? Si Ben a pour instructions de me ramener chez eux, c’est que Doven n’y est pas. Vu l’heure tardive, je peux présumer qu’il est chez elle, non ? Une évidence qui me brise le cœur.
Les minutes passent et nous traversons une bonne partie du campus. L’appartement des garçons est à moins d’un kilomètre, maintenant. Le silence entre nous est rompu par un gémissement d’Emma. La seconde suivante, elle court en direction du bas-côté où elle se penche pour vomir.
— Putain ! s’écrie Ben. Dites-moi que c’est une foutue blague !
Pour ma part, je ne prête aucun intérêt à ce qu’il se passe près de moi. Toute mon attention est portée sur ce pont à deux pas de nous. Il surplombe la voie de chemin de fer.
Je fais abstraction de tout le brouhaha dans mon dos. Je crois entendre mon prénom, mais je suis captivée, attirée comme un aimant par ce pont. Je connais cette sensation de liberté qui m’appelle. La liberté de dire « stop », de ne plus avoir à vivre avec cette lourdeur au fond du cœur, de ne plus me soucier de rien. Ni de Doven, ni de Parker, ni d’Autumn, ni d’Emma. Mais surtout de ce que je peux devenir.
Sans même m’en rendre compte, je suis déjà en équilibre sur le rebord.
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours ressenti cette drôle de torpeur, cet état second avant de m’ouvrir les veines ou de me pendre à la poignée de ma chambre. Ce besoin de paix, de silence me tombait dessus sans s’annoncer. C’est une vague d’émotions saisissantes, un mal invisible qui vous ronge de l’intérieur. Un jour, il y a le trop-plein et tout déborde !
— Ma Pépite…
Au-dessus du vide avec comme seule issue un assemblage de barres d’acier, de planches de bois et du ballast, je ne distingue pas vraiment qui vient de s’adresser à moi.
— Tu m’entends ?
Je sens la chaleur d’une présence au creux de ma main.
— Putain de merde, mais elle fait quoi ?
— Ta gueule, Will. Tu vas la faire flipper.
La présence dans ma main se raffermit.
— Callie, ma chérie, Emma est malade. Le mieux est qu’on rentre. Tu veux bien t’asseoir pour que je t’aide à descendre ? Tu t’es assez prise pour un oiseau.
— J’ai peur de devenir comme elle…
— Comme qui ?
— Elle m’a haïe toute ma vie. Je ne veux pas haïr mes enfants…
— On peut parler de ça toute la nuit, si tu veux, mais d’abord, il faut que tu descendes de là.
— Doven aussi me hait…
— Doven est fou de toi, voyons ! Il a du mal à te le dire en ce moment, mais ça va s’arranger.
Encouragée par Ben, je tente de m’accroupir sur le rebord lorsque mon pied dérape. Je me sens tomber en avant. Le poids de mon corps me fait chavirer quand on me happe à la taille. Sentant cette présence autour de moi, je m’y accroche de toutes mes forces.
— Je suis là, Pépite, je te tiens !
Je me suspends à son cou.
— Tu es avec moi. Tu es en sécurité.
Péniblement, je sors de ce mauvais trip. Comme à chaque fois, il y a ce maudit engourdissement qui m’enveloppe, qui me maintient dans ses griffes. Après d’interminables minutes, je comprends que Ben me tient contre lui.
— Merde, tu m’as foutu une de ces trouilles, me murmure-t-il à l’oreille. J’ai eu la peur de ma vie !
— Je ne veux pas le perdre, Ben…
— Tout va finir par s’arranger, je te le promets, ma Pépite.
Le reste du trajet jusqu’à l’appartement est très flou pour moi. Mon seul souvenir est la présence de Ben à mes côtés. Il n’a pas lâché ma main comme s’il redoutait que je m’éloigne de lui. Cette attention est la bienvenue, car c’est à peine si je tiens sur mes jambes après « l’épisode » du pont. Entre la décharge d’adrénaline et l’alcool, je suis plutôt chamboulée.
Chez Doven, je ne tarde pas à me réfugier dans sa chambre. L’agitation autour de moi me donne le tournis. Emma s’est planquée dans la salle de bains pour vomir tripes et boyaux. Will a préféré se pieuter. Et moi… moi, je suis rongée par la honte. C’est à peine si j’ai eu le courage de m’adresser à Ben alors qu’il vient à coup sûr de me sauver la vie. J’aimerais me cacher sous les draps et m’endormir au plus vite histoire de tourner la page sur cette horrible soirée, mais on toque à la porte. Le visage bienveillant de Ben s’immisce dans l’interstice.
— Coucou…
Je devine aisément qu’il est lui aussi mal à l’aise de s’adresser à moi.
— Comment tu te sens ?
Je hausse les épaules.
— Ça va…
Il me présente une bouteille d’eau et me la jette. Je la reçois entre les mains.
— Il faut que tu t’hydrates.
— Merci.
Je fais rouler la bouteille entre mes doigts un instant.
— Est-ce que Doven t’a dit où il se trouve ?
— Il m’a seulement dit qu’il sera bientôt là.
— Ben, s’il est avec cette fille, j’aimerais que tu me le dises. Je peux encaisser.
Ben pousse la porte et s’appuie au chambranle.
— De quelle fille tu parles au juste ?
— Tina.
— C’est celle qui suit les cours de psycho avec lui ?
Je hoche la tête.
— Je te confirme qu’il ne se passe rien entre eux. Ils sont seulement potes.
— Sûr ?
Il me fait un clin d’œil.
— La seule fille que Doven a en tête va dormir dans son lit, ce soir.
J’ai un sourire charmé.
— Maintenant au lit, Pépite. Tu as besoin de repos.
Il grimace.
— Et vaut mieux pour ton derrière que tu dormes quand il rentrera.
— Il est furieux ?
— Je l’ai connu de bien meilleure humeur.
— Merci d’être venu me chercher, Ben.
— Pas de quoi ! Bonne nuit, Callie.
— Bonne nuit.
Ben sort. Seule, je retire mon pull et passe un tee-shirt appartenant à Doven. Je l’ai récupéré sur le dossier de sa chaise de bureau et mon premier réflexe a été de le sentir. Je retrouve l’odeur de son parfum.
Un détail anodin, mais tellement bénéfique dans un moment comme celui que je traverse ce soir. Mais un cri d’horreur me sort de ma douce rêverie alors que mes sens se remémorent chacune des formes du corps magnifiquement sculpté de Doven. Je me précipite dans le couloir. Là, je vois Ben à l’entrée de la salle de bains.
— Tout va bien ?
— Emma nous fait un remake de L’Exorciste ! Putain, c’est dégueulasse !
— Ferme-la, espèce de con ! réagit cette dernière.
— Non mais franchement, tu t’es regardée ? Je te préviens, tu vas me nettoyer ce merdier !
— Je vais m’en occuper, tenté-je d’intervenir, gênée que Ben se retrouve seul à assumer les conséquences de notre beuverie.
Emma apparaît dans l’encadrement de la porte.
— Putain, mais c’est quoi ton problème ? Tu n’as jamais picolé de ta vie ou quoi ?
— Pourquoi ? C’est une preuve de maturité peut-être ?
— J’en sais foutre rien ! Par contre, ça te décoincerait un peu d’essayer. Tu serais sûrement plus cool…
— Cool ? marmonne-t-il sans desserrer les dents. Tu veux que je te dise ce qui ne l’est pas ? C’est quand ta mère bourrée te roue de coups simplement parce que tu as renversé un putain de verre d’eau ou que tu as cramé les œufs brouillés. Forcément, tu n’as que six ans ! Elle adorait me taper dessus quand je rentrais en retard de l’école. Moi, je m’accordais un répit de cinq minutes avant de servir de punching-ball à une alcoolique. Tu sais, Emma, ma vie et moi, on t’emmerde ! Nettoie tes saloperies et prends une douche parce que tu fouettes sévère. Après tu iras te coucher dans mon lit. Le con que je suis va squatter le canapé.
— Je… je… bégaie Emma.
C’est rare de la voir à court de mots…
Ben ne lui laisse pas le temps de poursuivre. Il la pousse gentiment dans la salle de bains et ferme la porte derrière elle. Pour le coup, je ne suis pas plus loquace que ma meilleure amie lorsque je me retrouve face à lui. Je l’observe en silence. Mes larmes montent.
— Ben, je suis désolée…
Je ne peux rien ajouter, je finis propulsée dans ses bras.
— Tu vois, c’est pour ça que je t’aime tant, Callie. Il suffit de te regarder pour deviner que tu sais combien la vie peut être merdique. Pourtant, tu as toujours un sourire, un mot gentil pour les gens qui t’entourent.
Je l’étreins en lâchant un soupir satisfait.
— Vous m’avez tellement manqué.
— En parlant de ça, tu ne mérites pas d’être accueillie à coup de câlins. Tu nous as laissés tomber !
— Je te demande pardon, mon Ben. Je n’ai pas assuré depuis la rentrée. Tout se bouscule dans ma tête. Je ne sais plus où j’en suis…
— Je peux le comprendre. D’ailleurs, c’est pour cette raison que je te prends dans mes bras au lieu de te botter le derche.
Je glousse.
— Je ne referai plus cette erreur, je te le promets.
Il m’embrasse les cheveux.
— Va dormir, maintenant !
— Mais Emma…
— Je vais gérer, ne t’en fais pas !
Je l’embrasse, lui souhaite une bonne nuit et l’abandonne à son sort, coupable d’avoir bousillé sa soirée. Sans perdre une seconde, je grimpe dans le lit où j’ôte mes habits. Je me cache sous les draps en espérant dormir à poings fermés lorsque Doven rentrera.
Quelques heures de sommeil ne sont pas de refus avant d’affronter la bête…
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