Hedard University Diary, Tome 2- Les tribulations de Cupidon
Chapitre 25
C.J
— Callie…
J’ai le goût du sang et de la terre dans ma bouche.
— Callie câline…
— Jeremiah ?
Ma tête est sur le point d’exploser. Mon corps me fait souffrir. Je porte une main à mon front. Ce qui me provoque une grimace de douleur. J’ai du verre dans mes cheveux.
— Ça va aller, ma Callie. Je veille sur toi, maintenant.
— J’ai mal, gémis-je.
— Il faut que tu te battes, Callie câline. Bats-toi pour rester en vie.
Tout est flou autour de moi lorsque je tente d’ouvrir les yeux. Je vois une lueur étincelante devant moi. Elle m’aveugle. Entre cette lumière et ma violente migraine, je garde les paupières closes.
— Callie, ce n’était pas de ta faute. Je t’aime. Vis ! Il faut que tu vives !
— Jeremiah, sangloté-je. Reviens…
Ma tête se met à tourner. Je me sens nauséeuse. Ma douleur est si vive que je la crois au bord de l’explosion. Je veux me battre, lutter pour rester avec Jeremiah, mais la souffrance est insupportable. J’ai beau combattre la lourdeur qui s’abat sur moi, je tombe dans l’inconscience.
***
– Le bip régulier d’une machine – lorsque je reprends conscience, c’est la première chose que je remarque. Mon mal de tête est toujours d’actualité, mais bien plus supportable. Je fouille ma mémoire, mais je n’ai qu’une dernière image qui me revient : cette aura lumineuse. L’odeur de l’essence. L’herbe entre mes doigts. Le goût du sang. Le verre dans mes cheveux. Sa voix.
Jeremiah…
Je me souviens de ce fragment de seconde où j’ai vu l’arbre. Un bref instant avant que ma voiture ne le percute.
Est-ce que je peux bouger ? m’inquiété-je en moi-même.
Je me concentre sur mon corps. Sur ce que je ressens. J’essaie de remuer les orteils. Je les sens s’agiter. Puis, c’est au tour de mes jambes et même si le mouvement est presque imperceptible, elles répondent. Je veux serrer les poings, mais mes tentatives précédentes m’ont épuisée. Je ne suis pas certaine de réussir jusqu’à sentir que j’écrase quelque chose. C’est un bien grand mot compte tenu de mon manque de force. Pourtant, il y a bien quelque chose dans ma main droite.
— Ma chérie ?
Doven !
Puisant au fond de moi la force nécessaire — même si cela veut dire repousser toutes mes limites, la fatigue de mon corps, la douleur qui le martèle — j’ouvre difficilement les paupières. Heureusement, il fait sombre dans ma chambre. L’éclairage ne m’éblouissant pas, je peux persister.
— Ma chérie…
Sa voix tremble. Je sens sa bouche sur la mienne. Je grimace. Ma lèvre me fait souffrir.
— Seigneur ! J’ai eu si peur ! Callie, j’ai cru te perdre.
De nouveau, il m’embrasse.
— Tu as eu un accident de voiture. Tu es à l’hôpital, mais tout va bien. Tu as juste un trauma et ton poignet est foulé.
Je cligne plusieurs fois des yeux. Les faits me reviennent lentement à l’esprit.
— Je n’ai pas, tenté-je d’articuler. J’ai…
Ma bouche est tellement sèche que chaque mot me donne l’impression qu’on me la lacère.
— Ce n’est rien, chérie. Garde tes forces. Je vais aller chercher ton père.
— Papa…
— Je reviens vite.
— Doven, dis-je pour le retenir. Attends…
Il s’assied de nouveau près de moi et dégage doucement mes cheveux.
— Je ne voulais pas…
Mes larmes brouillent ma vue déjà trouble.
— Callie, prends le temps de te remettre. On parlera de ça plus tard.
Je secoue la tête.
— Je n’ai pas essayé de me tuer, pleuré-je.
Je ne veux pas qu’il doute de moi. Cette pensée me fait trop mal. Le voir plonger dans ses mains pour y souffler longuement confirme ce que je pensais : il a cru que j’avais tenté de me suicider. Il semble si soulagé, libéré d’un poids considérable.
— C’était un accident, affirme-t-il avec émotion. Tu as simplement eu un accident…
Quand il ne se cache plus, je constate que ses yeux sont humides. Il les ancre aux miens.
— Pardon d’avoir douté de toi…
— Il fallait que je confronte Thomas. Je devais savoir s’il était venu chez moi. C’était déjà une idée stupide à la base, mais décidément, c’est de loin la plus ridicule que j’ai eue…
— Tu ne lui as pas parlé ?
Je secoue la tête.
— L’accident s’est produit avant. Il pleuvait et j’ai perdu le contrôle de la voiture. Je suis désolée.
— Tu vas bien, c’est tout ce qui compte.
Il dépose un baiser sur mon front.
— Je vais chercher ton père.
Doven se lève et marche jusqu’à la porte de ma chambre.
— J’ai entendu mon frère.
Il se stoppe sans pour autant regarder vers moi. La main sur la poignée, il reste là.
— J’étais étendue sur le sol, à peine consciente et Jeremiah me disait de vivre, de me battre.
— Callie…
— Je veux vivre, Doven, vivre vraiment… Je dois le faire pour lui.
Il jette sa tête sur le côté.
— On ne peut pas vivre avec un fantôme, Callie. Tu t’en rends compte ?
Je hoche la tête.
— Il faut que je tourne cette page. Je l’ai compris maintenant.
Doven me couve d’un œil attendri.
— Ma courageuse Callie.
— J’aimerais voir mon père, s’il te plaît.
— J’y vais de ce pas…
Doven sort.
— Parker est là ? me risqué-je à lui demander avant qu’il referme la porte.
Si je redoute de voir sa bonne humeur s’envoler, il n’en est rien. Non, il est étrangement conciliant.
— Évidemment qu’il est présent. Il viendra te voir bientôt.
Doven s’en va. Seule, je ferme les yeux pour me reposer un peu avant que mon père arrive.
Je suis si fatiguée…
***
Rester éveillée jusqu’à ce que mon père arrive me demande un effort surhumain, mais je veux le voir, même quelques secondes. Je dois le rassurer, lui montrer que je vais bien, après je pourrai dormir.
Pendant des jours entiers de préférence...
Et je m’endormirai paisiblement. En sachant que même si la vie a été dure avec moi, elle m’a offert de jolies choses en contrepartie.
J’ai Parker. Aujourd’hui, tout est différent entre nous. J’ai encore des difficultés à trouver ma place dans cette nouvelle configuration. J’ai tellement d’automatismes en ce qui le concerne. Il a été mon plus grand soutien à un moment de ma vie où je me sentais effroyablement seule et, qu’importe notre séparation, il reste mon repère.
Doven connaît très peu de détails de cet aspect obscur de mon passé et l’en préserver m’a toujours tenu beaucoup à cœur. Mais avec Parker, ce n’est pas nécessaire, il sait qui je suis, de quoi je suis capable et ça me rassure qu’il soit là.
Et puis, j’ai fait la rencontre de Doven. J’ai la sensation de m’être transformée auprès de lui. Dès les premiers instants, j’ai aimé sa manière de me regarder, de me considérer. Il dit de moi que je suis forte et belle ; unique et brave.
Parker n’est pas en mesure d’employer les mêmes termes pour me décrire. Pas après mes tentatives de suicide. Lui, il me voit comme une personne fragile ayant le besoin d’être épaulée à chaque instant. Belle et unique, est-ce qu’il l’a déjà pensé ? Honnêtement, je n’en ai pas la moindre idée.
Du moment où je lui ai parlé de Jeremiah, je me suis persuadée qu’il ne me considérerait jamais de cette manière. Comment peut-on être beau ou unique après avoir commis une telle horreur ? Je ne pensais pas pour moi avec Parker, mais pour lui. Je ne voyais pas ce que je pouvais être à ses yeux, mais ce qu’il était aux miens : magnifique, précieux et trop vertueux pour quelqu’un comme moi.
Avec Doven, c’est comme un renouveau de moi-même. Il m’a réconciliée avec une notion qui a longtemps déserté ma vie : la passion.
Je peux compter sur une bande d’amis tous formidables. Je repense à ma première rencontre avec les garçons et ce souvenir me provoque un sourire.
J’ai eu une chance incroyable de tomber sur ces mecs un peu loufoques, mais aux cœurs généreux. Ben est une âme blessée, écorchée. Si je ne l’avais pas soupçonné, lorsque j’ai fait sa connaissance, il s’en est confié récemment. C’est de loin l’une des plus belles rencontres de toute ma vie.
Et que dire d’Autumn. Cette fille m’a touchée dès le début. J’ai senti sa faiblesse, la faille immense dans son âme. Et je me suis pris d’affection pour elle. Je n’ai jamais voulu m’interposer dans sa relation avec Parker, j’ai seulement laissé mes peurs influencer mes réactions. Doven est son grand frère et moi, je suis l’ex de Parker.
Rien n’est simple dans cette histoire et je me demande comment tout va se terminer…
Mais le plus inattendu des présents, celui auquel je ne croyais plus, vient d’entrer dans ma chambre. Sur le seuil, il ne semble plus pouvoir avancer ; son regard est inquiet, ses lèvres tremblent.
— Papa…
— Ma Callie…
Sur ces mots, il fonce sur mon lit et, avec un certain empressement à mettre sur le compte du soulagement tout en étant à la fois d’une profonde délicatesse, il me soulève pour me serrer contre lui.
— J’ai eu tellement peur !
Je l’entends gémir dans mon cou. J’essaie de l’étreindre avec le peu de force qu’il me reste.
— Je vais bien, papa.
— Si je te perdais… dit-il dans un sanglot.
— Je suis là, tu me tiens dans tes bras et tout va bien.
Il m’enlace un moment avant de me reposer contre les oreillers. Humblement, il essuie ses larmes.
— Je suis désolée, papa. Pour l’inquiétude que je t’ai causée et pour la voiture.
— Ça n’a aucune espèce d’importance !
— Je n’ai pas….
Je soupire.
— J’essaie encore de comprendre ce qui s’est passé, mais j’ai perdu le contrôle. À cause de la pluie, j’imagine.
— Doven m’a dit que tu étais partie préoccupée. Ton attention en était sûrement altérée.
— C’est possible…
— Tu es réveillée, tes blessures sont légères, c’est l’essentiel.
— Es-tu venu de Lexington ?
Il hoche la tête.
— Je finissais de mettre mes affaires en ordre avant de m’installer dans les parages.
— Alors, tu n’as pas changé tes projets ?
— Non, mon trésor. J’ai même un emploi qui m’attend.
— Dis-m’en plus !
— C’est une ancienne connaissance dans le bâtiment qui s’est établie à Chicago. Il souhaite élargir son activité. Du coup, ça lui faciliterait les choses que je sois dans le coin pour lui trouver des chantiers et surveiller tout ça de près.
— C’est une très bonne nouvelle. Et comment va maman ?
— Elle ne m’adresse plus la parole. Je crois qu’elle espère me voir partir rapidement.
Il hausse les épaules.
— Après tout, c’est peut-être ce qu’il nous fallait.
— Même si c’est douloureux à admettre, c’est probablement vrai. Une nouvelle vie s’offre à toi, qui sait ce qu’elle te réserve. On a fait du surplace pendant si longtemps. Il faut que nous avancions. Cet emploi est un bon début, mais j’espère qu’un jour, tu refasses ta vie. Personne ne mérite d’être seul.
— Pour le moment, je dois me focaliser sur mon travail. Après toutes ces années auprès de ta mère, un peu de solitude me fera le plus grand bien.
— J’ai de la peine en pensant qu’elle est seule à la maison, mais elle…
Je marque une pause incapable de finir ma phrase. Comme toujours lorsqu’il s’agit de ma mère, je suis perdue.
— Elle a tout fait pour que nous ayons envie de partir loin d’elle, termine-t-il pour moi. Elle n’a pas tenté de me retenir depuis que je lui ai annoncé mon intention de la quitter. C’est ce qu’elle souhaite, Callie. Il n’y a pas d’autres explications.
— Tu aurais voulu qu’elle te demande de rester ?
— L’amour peut être parfois très compliqué, ma chérie.
Je roule des yeux.
— Oh que oui !
Mon père fronce le nez.
— J’ai été obligé de séparer Parker et Doven avant de venir te rejoindre.
Exaspérée d’entendre ça, je soupire.
— C’est très tendu entre eux…
— C’est ce que j’ai pu constater.
— Doven monte vite en pression lorsque Parker est dans les parages.
— Pour le coup, c’est davantage Parker qui cherchait à provoquer Doven.
Tiens donc… Voilà qui est étrange…
— D’ordinaire, il essaie d’aplanir les choses, pas de les envenimer…
— Je suis resté quelques minutes avec lui et j’ai eu la sensation de faire un bond dans le passé. J’avais en face de moi ce petit gamin totalement paumé et mangé par la peur.
— J’ai dû malgré moi le ramener à de pénibles souvenirs.
— Et je n’étais pas fier de l’appeler pour lui dire que tu venais d’avoir un accident. Ça m’a fait quelque chose.
Et moi, ça m’étonne d’apprendre ça. Mon père a appelé Parker, mais pas Doven ?
— C’est à lui que tu as téléphoné ?
Mon père acquiesce.
— Doven me fait l’impression d’être quelqu’un de bien. Il tient profondément à toi et j’aurais sûrement dû le contacter lui, mais j’ai pleinement confiance en Parker, en ses sentiments pour toi.
— Parker n’est pas amoureux de moi, papa. Pour tout te dire, lui et Autumn sont ensemble…
Il arque un sourcil.
— À ta place, je n’en serais pas si sûr, mon ange.
— Je te jure que tu fais erreur, papa.
Mon père se lève et marche jusqu’à la porte.
— Cet homme n’a pas changé, Callista. C’est encore et toujours ce gamin amoureux avec cette même envie de déposer le monde à tes pieds. Mais comment peux-tu en être surprise ? On n’oublie pas une histoire comme la vôtre d’un battement de cils.
Il ouvre la porte.
— Et ça vaut pour lui comme pour toi.
— Papa ! protesté-je.
Mais il a déjà disparu. Je me hâte de repousser ses dernières paroles dans un coin de ma tête histoire de ne pas leur accorder trop d’importance.
Parker aime Autumn et j’aime Doven. Nous refaisons notre vie chacun de notre côté et c’est parfait !
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