Hedard University Diary, Tome 2- Les tribulations de Cupidon
Chapitre 35
Doven
Penser et organiser cet évènement particulier à la mémoire de Jeremiah m’a placé devant une vérité que je ne pourrais pas changer : cette journée serait éprouvante pour Callista. Appréhender ses émotions, ressentir les sentiments intenses et profonds serait des épreuves bien compliquées à surmonter pour elle. Je n’en doutais pas un instant. Comme je ne remettais pas en question les bienfaits que ça aurait sur elle dans le futur. Je reste persuadé qu’elle doit franchir cette étape de sa vie pour aller de l’avant.
Pourtant, à cette seconde, j’ai peur d’avoir été trop loin en la poussant à vivre cette cérémonie riche en émotions.
C’était beau et pur. Tout était vraiment parfait. Le lieu choisi, de toute beauté. J’ai dégoté cet endroit quelques jours auparavant. En me rendant à Chicago pour trouver où planter l’arbre, j’ai vu cette magnifique maison en bordure du lac Michigan avec cette parcelle de terrain un peu en retrait qui longe le lac. Je me suis présenté au propriétaire pour lui expliquer le but de ma démarche. Là, il n’a pas hésité une seconde. Il m’a tout de suite donné l’autorisation d’y planter l’arbre en m’assurant que Callie et ses proches pourraient s’y recueillir s’ils le souhaitaient. Apparemment, ce bout de terre ne lui est d’aucune utilité. Ce qui a été une aubaine pour moi.
Hier, Niels est venu pour creuser le trou où nous avons planté l’acacia. Mon père a dit quelques mots sur l’amour, l’espoir et la renaissance. Son discours était si bien tourné, le contenu parfaitement choisi. C’est la première fois qu’il m’émeut autant d’ailleurs. J’ai compris à sa manière de formuler chacune de ses phrases combien il s’est pris d’affection pour Callista. Il y a mis tellement de lui. Je suis fier et reconnaissant qu’un homme aussi intelligent et sensible soit mon père. Il est un modèle pour moi.
Toutes les personnes présentes se sont montrées à la hauteur du besoin de Callie d’être soutenue et réconfortée. Naturellement, elle s’est énormément accrochée à Niels. Je ne pense pas me tromper en prétendant que cette idée de commémoration l’a touché et lui a aussi fait du bien. Après tout, cet homme n’a pas pu dire au revoir à son fils, tout comme Callie. Aujourd’hui, c’est chose faite.
Même si la voir pleurer, si l’entendre gémir dans les bras de son père m’a déchiré la poitrine, j’ai continué à penser qu’elle devait vivre ce recueillement pour avancer. M’éloigner quand Niels et Callista ont souhaité rester seuls quelques instants pour partager un moment plus intime n’a pas été simple. Je me suis contenu pour ne pas la serrer, la prendre dans mes bras, la câliner, mais j’ai voulu qu’elle vive cette journée exactement comme elle le désirait.
C’est surtout pour cette raison que je me suis pointé chez Parker hier. Je n’avais aucune envie de le confronter. Encore moins de lui demander de faire l’effort d’être présent pour Callie, mais j’ai vu combien ça la pesait qu’il ne soit pas là.
Et j’ai vite regretté d’être venu !
D’emblée, il m’a collé contre le capot de ma voiture et j’ai vraiment flippé qu’il me foute une dérouillée. Sa réaction lorsque j’ai demandé à Callie que j’emménage chez elle m’en a dit long sur son mécontentement par rapport à ça. Je ne peux pas lui en vouloir d’être furieux après moi, mais aller le confronter et lui faire sa requête ne m’enchantait pas des masses.
La conversation qui en a suivi m’a surpris. Je ne saisis pas bien le regard que Parker porte sur elle. Il la considère comme un être sombre, dépourvu d’âme et destiné à souffrir. Comment peut-il la voir ainsi ? Oui, Callie a un passé douloureux qui lui a laissé des marques indélébiles. Pourtant, je suis convaincu qu’elle peut surmonter tout ça et prendre un virage très différent dans sa vie à venir.
Toujours est-il, Parker est là. Regarder Callista se jeter dans ses bras en le trouvant en bas de l’immeuble m’a porté un coup au cœur. Tout comme lorsqu’il m’a raconté lui avoir fait part de son amour.
Il ne manque pas de culot, ce mec !
Je le laisse à son chevet, car il était le seul que Callie n’avait pas vu à son réveil et il essaie de me doubler dans la foulée. Je n’ai pas été surpris qu’il m’apprenne que Callista l’a rejeté. Je sais qu’elle m’aime, là n’est pas le problème. Ce qui m’a blessé est qu’elle me cache l’aveu de Parker. Je ne lui en ai rien dit depuis. Ce n’était pas le moment d’aborder le sujet et je doute de le faire un jour. Ma douce chérie est préoccupée ces derniers temps. Elle a eu peur. Elle angoissait à l’approche de cette journée pour Jeremiah. Je n’ai pas envie de m’éterniser sur ce problème.
En attendant, je suis rongé par la trouille d’avoir conduit Callie trop loin sur le chemin du deuil de son frère.
Il y a déjà vingt minutes que nous sommes tous rentrés nous réchauffer dans ce restaurant chic où Niels a réservé un salon privé pour que nous partagions un instant chaleureux après avoir dit au revoir à Jeremiah.
Tous sauf Callie !
Ma jolie chérie est encore à l’extérieur. Elle nous a demandé de rester seule pour prendre l’air quelques minutes. Son besoin de solitude est compréhensif. Ce n’est pas pour autant que je ne tourne pas en rond face à la devanture du restaurant à la surveiller au loin. J’aimerais la rejoindre, l’étreindre, lui dire que je suis présent pour elle, mais j’ignore si c’est ce qu’elle désire.
Voir le serveur revenir vers nous avec les mains pleines de nos boissons m’offre l’excuse idéale pour m’immiscer dans sa retraite et établir le contact avec elle. Bien décidé à la reconduire auprès de nous, je ramasse mon manteau et me dirige vers la sortie.
— Où vas-tu ? me questionne Emma.
— La chercher.
— Laisse-la respirer deux secondes, grommelle Parker installé près de Ben.
— Il fait dix degrés dehors. Elle ne va pas rester plantée là éternellement.
— Et elle n’est pas stupide. Elle rentrera pour se réchauffer lorsqu’elle en ressentira le besoin.
— Je croyais que tu ne voulais pas venir ! lui lancé-je un peu sèchement. Hier, tu disais que tu ne serais pas présent.
— Parce que personne qui compte vraiment à mes yeux ne me l’avait demandé, me dit-il en se frottant les mains dans un geste calme.
Une remarque qui ne laisse pas de hasard sur l’identité de ladite personne.
— Elle l’a fait ? Quand ?
— Elle m’a appelé hier soir pour me dire qu’elle comprenait que je ne veuille pas venir. Ça a suffi à me faire changer d’avis.
Comme je suis un mec fier, je ne lui montre pas que ça me gonfle d’apprendre qu’elle l’a contacté sans m’en parler.
— Je vais la rejoindre.
— Comme toujours, tu exiges trop d’elle ! Laisse-lui l’occasion de souffler.
— Ouais, ouais…
J’ignore ses conseils et marche en direction de la sortie quand il poursuit.
— Change radicalement de manière de faire ou tu vas te prendre le revers du siècle, Doven. Comme tu t’en doutes, je serai ravi que ça se produise. Cependant, je te préviens, si tu te plantes, il n’y a plus rien qui m’arrêtera. Si tu foires, tu n’auras plus qu’à me buter pour espérer l’approcher.
Je ne porte aucun crédit à cette menace et je vais la retrouver. Le froid me saisit quand je passe la porte. Un vent glacial souffle sur cette petite ville paisible et touristique. Je m’interroge : comment fait-elle pour rester dehors par ce temps ?
Mon premier geste lorsque je me rapproche est de lui frictionner les bras. Un contact qui la fait se tendre. Comme elle me tourne le dos, elle ne m’a pas vu arriver.
— Tu dois être morte de froid ?
— Non, non, ça va, me répond-elle de cette voix monocorde qu’elle a adoptée depuis la fin de la cérémonie.
— Tu ne veux pas te joindre à nous, mon amour ? Tu serais mieux au chaud. D’ailleurs, on ne va pas tarder à passer à table.
— Oh ! Tu sais, je n’ai pas très faim…
Déterminé à établir le contact avec elle, je la contourne pour m’adresser à elle droit dans les yeux.
— J’ai l’impression d’avoir fait une connerie, lui dis-je en laissant mes mains s’égarer dans ses cheveux. Peut-être t’ai-je trop brusquée avec cette histoire…
— On savait tous les deux que ça ne serait pas simple, non ?
J’acquiesce.
— Il le fallait, Doven.
Je m’accroupis devant elle.
— Ça veut dire que nous sommes en vacances maintenant. Demain, je vais te conduire en dehors du campus pour les deux prochaines semaines. Mes parents sont ravis de t’accueillir pour Noël.
— On en a déjà discuté. J’ignore si je pourrai être présente. Mon père a quitté ma mère. Il est seul. Je ne me vois pas l’abandonner. J’ai envie de passer Noël avec lui.
— Et j’ai écouté la première fois que tu m’as fait part de ta réticence. J’en ai discuté avec mes parents et ils comptent l’inviter à se joindre à nous.
— Vraiment ?
— Mon père sait beaucoup de choses à ton sujet. Notamment, ce qui a pu se passer entre toi et tes parents depuis la disparition de ton frère. Il comprend que vous ressentiez le besoin de vous réunir. Surtout après cette journée.
Ses yeux encore rougis dansent sur mon visage. Suivre ce que je lui raconte semble lui demander un effort surhumain. Sans aucun doute, elle est épuisée aussi bien physiquement que moralement. Tout ce qui compte pour moi est de la reconduire chez nous pour qu’elle puisse se détendre. Je câline sa joue.
— Et si on rentrait tous les deux ? Ils comprendront que tu as besoin de te reposer. Tu es à bout de force…
Elle n’a toujours pas détourné son drôle de regard inexpressif de moi.
— Où est Parker ?
Une question qui me fait grincer des dents.
— À l’intérieur avec les autres…
Dans un mouvement leste, elle se lève du banc où elle est assise.
— J’y vais…
Désarçonné, je l’observe entrer dans le restaurant avant de me précipiter derrière elle.
Dans le salon où nous sommes installés, les bavardages vont bon train, mais cessent lorsque Callie apparaît. Forcément, tous les participants à cette journée sont plus ou moins inquiets pour elle. Mais leur intérêt semble l’étouffer, la mettre dans l’inconfort. C’est très palpable. Le seul à se tenir en retrait est Parker. Et c’est vers lui qu’elle fonce se réfugier. Avec empressement, elle s’enroule à sa taille, enfonce son visage dans le sweat qu’il porte.
— Dis-moi ce que je ne dois pas oublier…
Qu’est-ce que c’est que ça encore ?
Intrigué par ce qu’elle lui réclame, je les scrute curieusement et me trouve confronté au regard le plus sombre que Parker ne m’a jamais adressé. Une chose est sûre, il serait enchanté de me serrer le cou encore une fois.
Après une profonde inspiration comme s’il cherchait à reprendre le contrôle de ses émotions, il pose ses immenses mains sur les épaules de Callie pour la contraindre à se détacher de lui. Même de là où je suis, je peux voir son visage baigné de ses larmes.
— Tu ne dois pas oublier que tu es de loin, de très loin, la plus…
Il hoquette.
— En fait, il n’y a pas de mot à la hauteur de ta beauté, ma puce. Tu es envoûtante, captivante.
— Dis-moi ce que je ne dois pas oublier.
— Tu ne dois pas oublier que tu m’as sauvé, Peachy. Sans toi dans ma vie, je n’aurais rien en commun avec le type que je suis aujourd’hui.
— Continue, l’implore-t-elle en sanglotant.
— Tu ne dois pas oublier que lorsque nos regards se sont croisés la première fois, nos cœurs se sont jumelés l’un à l’autre. Ils sont pareils, ils battent l’un pour l’autre, ils survivent grâce à l’autre. Personne ne peut le comprendre. Sauf toi et moi ! Je sais que tu le ressens toi aussi. On est fait du même bois tous les deux. On s’est fait du même bois ! C’est tout ce qu’on désirait à l’époque.
— J’ai besoin de t’entendre, pleure-t-elle en prenant son visage dans ses mains. Parker, aide-moi à rester ! Ne me laisse pas m’en aller…
— Tu n’es pas seule, dit-il tout aussi ému qu’elle.
Il la manipule pour dévoiler ses poignets couverts de cicatrices.
— Je les connais toutes par cœur. Pas une ne m’est étrangère. Chacune d’elles a sa jumelle juste là.
Il pose la main de Callie sur son cœur.
— N’oublie pas que tout ce que tu te fais, tu me le fais à moi. C’est notre force comme c’est notre malédiction. Tes blessures sont mes blessures, tes cicatrices sont mes cicatrices, tes larmes, mes larmes. Tu es mon tout, Callie, tu es moi !
Doucement, Callie hoche la tête.
— Dis-moi ce que je ne dois pas oublier…
— Tu ne dois pas oublier que tu es la seule personne sur terre à pouvoir raconter en détail chacun des touchdowns que j’ai marqués…
Callie émet un rire sincère et pur. Il rigole avec elle.
— Ce n’est pas vraiment la vérité.
— Ah non ? s’amuse-t-il. Il y en a un que tu aurais oublié ?
Elle secoue la tête.
— Dayton les connaît tous sur le bout des doigts, crois-moi.
— Vraiment ?
— Oh ! Oui ! Il est incollable là-dessus.
Parker lui sourit avant d’emprisonner son visage.
— Je vais devoir m’en aller, mon amour. Je dois aller le retrouver. J’ai besoin de lui. Toi, tout ce qu’il te faut se trouve dans cette pièce.
— J’ai peur…
— Moi aussi, je suis terrifié, mais c’est l’instant de vérité, Peachy. On s’est réparé tous les deux. On doit voir si on a fait du bon boulot…
Il lui baise le front.
— Tu m’as dit, il y a un moment de ça, que ce n’était pas parce que tu ne coulais pas que tu savais nager pour autant. Tu peux me faire confiance sur tout ce que tu es capable de faire ; tu sais parfaitement nager, ne t’inquiète pas. Il est temps pour moi d’apprendre à faire de même.
— Parker, sanglote-t-elle.
Tendrement, il dépose un baiser sur sa joue.
— Au revoir, mon amour. Je t’aime…
Parker la délaisse, ramasse son manteau posé sur le dossier d’une chaise et sort en laissant toutes les personnes présentes sans voix.
J’aimerais me précipiter vers Callie, mais la voir vaciller jusqu’au premier fauteuil libre me paralyse. Affalée dedans, elle se musse dans ses mains où elle éclate en sanglots. De profonds et douloureux sanglots. Son père se rue sur sa fille et l’étreint. En un battement de cils, elle redevient cette gamine paumée, au bord du gouffre que Parker m’a souvent dépeint. Elle s’agrippe à son père. Ses doigts s’enfonçant dans la veste de celui-ci.
J’aimerais être à sa place, être son réconfort, mais je suis paralysé. Figé par sa souffrance.
D’avoir dit au revoir à Jeremiah ? À Parker ? Comment le savoir ? Je n’ai plus aucune certitude à cet instant.
Et si j’avais été trop loin ? Il m’a averti et je n’ai rien écouté, mais alors qu’il vient de s’en aller, j’ai plus peur que jamais.
À quel point Callie est-elle capable de vivre sans Parker ? Il a souvent fait référence au lien qui les unit. Je crains d’en découvrir la nature, et ce à mes dépens…
À suivre…
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