Hedard University Diary, Tome 2- Les tribulations de Cupidon
Chapitre 5
Autumn
– La porte d’entrée se refermant avec fracas ; des gémissements étouffés ; des reniflements –
Interpellée par ces bruits inhabituels, je quitte ma chambre pour découvrir leur origine. Je suis très surprise, de voir que Callie est de retour ; son cours est supposé se terminer dans moins de deux heures.
Pourtant, elle est bel et bien là. Allongée sur son lit, le visage caché dans ses bras, elle sanglote.
— Callie ?
Je vais vers elle et passe une main dans ses cheveux.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu devrais être au lycée. Il y a eu un problème ?
Après une brève réflexion, j’ajoute :
— C’est en rapport avec Doven ?
Un prénom qui fait redoubler ses pleurs.
— Vous vous êtes engueulés, c’est ça ?
J’ai une pensée réprobatrice pour mon frère. Son attitude envers Callie devient insupportable.
— Sans vouloir lui trouver d’excuse, je t’assure que Doven agit ainsi seulement parce qu’il est sensible à la situation.
Toujours en la cajolant, je poursuis :
— Tu ne veux pas me raconter ce que vous vous êtes dit ?
Callie répond par la négative.
— Tu ne veux rien me dire ?
Elle acquiesce.
— Tu aimerais que je te laisse seule ?
Nouveau hochement de tête.
— Comme tu voudras…
Soucieuse, je retourne dans ma chambre pour récupérer mon téléphone portable et passe un appel à mon frère. Bien évidemment, je tombe sur sa messagerie. J’y laisse un message.
— Écoute, Doven, Callie vient de rentrer en larmes ! Alors, j’ignore ce qui s’est passé entre vous, mais il faudrait vraiment calmer le jeu. Elle s’est cachée dans sa chambre et ne veut plus parler. Bon sang, comment peux-tu la laisser souffrir de la sorte ?
Démunie face à la peine de mon amie, je décide de passer un autre coup de fil.
Lui seul peut m’aider à gérer cette situation de crise…
— Laisse-moi deviner, tu adorerais entendre mes histoires de quarterback pour t’endormir ?
— Une autre fois. En fait, Callie vient de rentrer et elle est un peu secouée. Elle n’a rien voulu me dire, mais je suppose qu’elle s’est encore pris la tête avec Doven…
— Désolé de te dire ça, mais ton frère est un con !
Je lève les yeux au ciel.
— Tu vas m’aider ou pas ?!
— Tu as essayé de le joindre ?
— Il ne m’a pas répondu.
Il soupire.
— Bon, je vais arriver. Je vais voir si je n’ai pas un tour de magie à sortir de mon chapeau afin de lui rendre le sourire.
— Magne-toi, Copperfield ! Ça urge !
Et je raccroche. Ignorant qu’elle m’a rejetée quelques instants plus tôt, je reviens auprès de Callie.
— Parle-moi, je t’en prie.
— Je ne pourrai plus jamais être avec lui, finit-elle par lâcher la voix pleine de sanglots.
— Avec Doven ?
Callie hoche la tête tout en reniflant.
— Tu flippes parce qu’il est en pétard, mais il va bien finir par se calmer.
— Ça ne changera rien, Autumn. Je n’ai rien de bon à lui apporter…
— Si c’était le cas, Doven ne serait pas tombé amoureux aussi facilement.
— Parce qu’il se borne à croire qu’il peut me sauver. S’il savait la vérité, il comprendrait que le mieux pour lui est de rester loin de moi.
— De quelle vérité parles-tu ?
Impossible de dire si Callie a l’intention de répondre à cette question, on vient de toquer à la porte. Je vais ouvrir à celui que je devine être Parker. Lorsque je le découvre, il est vêtu d’un débardeur et d’un short trempés de sueur. Ses cheveux aussi.
— Waouh ! Désolée de te l’apprendre, mais la transpi ça ne marche pas trop avec les filles.
— Tu n’es jamais contente, de toute manière. Je sens le mâle, il n’y a pas plus viril que moi à cet instant !
— Il n’y a pas plus dégueu tu veux dire ? Comme si le fait qu’elle pleure n’est pas suffisant, elle va avoir la nausée grâce à toi.
Parker ricane.
— J’étais en train de pousser de la fonte quand tu m’as appelé. Vu que tu étais tout affolée au téléphone, je suis parti illico.
— Je n’ai pas l’habitude de la voir dans cet état.
Il me fait un clin d’œil.
— Moi si.
Gentiment, sa main se pose sur mon bras.
— Aurais-tu une serviette pour moi, s’il te plaît ?
— Je vais te chercher ça.
Je file en direction de ma chambre, mais je me stoppe avant d’entrer.
— Je peux te refiler un bon déo aussi…
— Espèce de garce ! se marre-t-il.
Lorsque je les retrouve, Parker est agenouillé près de Callie. La bouche pressée contre son épaule, il lui frictionne le bras.
— Raconte-moi ce qui ne va pas, ma Peachy…
— Juste avant que tu arrives, elle était sur le point de me parler d’une vérité qu’ignore Doven…
— Qu’est-ce que ça signifie ?
Comme Callie semble encore réticente à prendre la parole, je décide qu’il est préférable que je me sauve. Elle sera plus à l’aise pour se confier à Parker s’ils sont seuls. Je fais un pas en arrière.
— Je vais vous laisser bavarder tranquillement.
— Non, attends !
Ce n’est pas l’interruption de Parker qui me tétanise sur place, mais la présence de sa main dans la mienne. Quitter nos mains jointes des yeux n’a rien de simple…
— Il serait peut-être préférable que tu restes. Vous vivez ensemble, vous êtes amies. Elle doit apprendre à te parler.
Il repousse une mèche des cheveux de Callie.
— Hein, ma Peachy !? Autumn peut rester ?
— Oui, dit-elle la voix étranglée.
Parker enjambe le corps encore recroquevillé de Callie pour s’adosser au mur contre lequel est poussé son lit.
— Bon ! C’est quoi le problème, C.J ?
— Je me retrouve contrainte à faire des choix difficiles et douloureux, et j’en ai assez, Parker, chouine-t-elle. Ça fait trop mal !
— Quels choix ?
Callie s’essuie grossièrement les joues et s’installe près de Parker.
— Ça concerne Doven ?
Bon, j’avoue ne pas être hyper à l’aise d’évoquer mon frère en présence de Parker. J’imagine qu’écouter son ex-petite amie se lamenter sur l’échec de sa relation avec son nouveau mec ne doit pas être vraiment génial. Pourtant, tout le nœud du problème est là…
— Il voit que je ne me bats pas pour lui, pour le récupérer, et ça le fait souffrir…
— Franchement, je suis un peu curieux de comprendre pourquoi, moi aussi. Tu m’as pourtant dit que tu désirais être avec lui, alors qu’est-ce qui te retient ?
— C’est tellement compliqué…
La tête baissée, elle repasse son dessus-de-lit un moment avant de poursuivre :
— Tu as souvent dit de ma mère qu’elle était folle…
— C’était stupide ! J’étais stupide ! Ce qu’il y a c’est que parfois…
— Sauf qu’elle l’est vraiment ! Tu as raison depuis le début.
Nous échangeons un regard perplexe, Parker et moi.
— Comment ça ? la questionne-t-il alors.
— Elle est bipolaire.
Callie semble honteuse de nous faire cet aveu.
— Mince…
— Mon père me l’a appris cet été. Il y a longtemps qu’il veut me l’avouer.
— Bon, admettons qu’elle soit bipolaire. Quel rapport avec toi ?
— Callie pense être comme elle, lui expliqué-je persuadée d’avoir analysé le problème.
— Quoi ? Mais c’est n’importe quoi !
Il lève les bras en l’air.
— En quoi ça la concerne ?
— La bipolarité peut être héréditaire, insisté-je. Voilà pourquoi Callie redoute de devenir comme sa mère.
Parker a un regard tendre pour sa voisine qui pleure toujours en contemplant ses draps.
— Callie a fait un séjour de six mois en psy. Elle a vu des tas de psychiatres. Ils l’auraient décelé s’il y avait la moindre possibilité que ce soit le cas.
Il s’intéresse à elle de nouveau.
— Ils ne t’en ont jamais parlé, n’est-ce pas, ma Peachy ?
— Non, mais…
— Qu’est-ce que je disais ?!
— La maladie apparaît souvent plus tard…
— Je suis certain que tu te goures. Tu ne seras jamais comme ta mère.
— Dans son cas, c’est plus compliqué. Elle a toujours refusé de se soigner.
— Le truc avec Jeremiah, ça lui a cramé le cerveau. Honnêtement, comment le lui reprocher ?! Mais les dés ne sont pas jetés pour autant à ton sujet.
— Il faut être lucide, Parker ! Qui peut dire avoir une dizaine de TS et un séjour en psy à son actif a à peine 21 ans…
— Une petite nana ayant vécu un putain de trauma ! Je ne suis pas un expert, mais la bipolarité, ça implique d’avoir de violentes sautes d’humeur, c’est ça ?
Comme Callie ne lui apporte aucune réponse, il se tourne vers moi. Je hoche la tête.
— C’est exact. Il y a des phases dépressives et des phases maniaques…
Parker capture le visage de Callie entre ses mains et la contraint à le regarder.
— Ma puce, il n’y a pas plus linéaire que toi au niveau de l’humeur. Sérieux, c’est difficile de deviner ce que tu ressens tant tu ne montres rien.
— Les chances pour que ça change sont considérables. Je ne peux pas les ignorer.
— Et il y a tout autant de chances pour que tu restes fidèle à toi-même, que rien ne change.
— Parker a raison, tu n’as aucune certitude.
— Je ne peux pas jouer mon avenir et encore moins celui de Doven sur un « peut-être ».
— Tout comme tu ne peux pas renoncer à tout !
— Tu dois le dire à Doven. Je connais mon frère, il saura t’écouter et te rassurer. Il a le droit de savoir ce qui t’arrive.
— Je valide les propos de la morveuse.
Je soupire.
— C’est à lui de prendre une décision en toute connaissance de cause.
— C’est encore si frais tout ça. Je dois digérer cette nouvelle avant de trouver le courage de lui en parler. Je suis encore perdue et terrifiée par cette maladie qui me guette.
— Tu peux te préparer à cette possibilité, mais ne cesse pas de vivre pour autant.
— Je suis d’accord, ajouté-je. Tu dois vivre, Callie !
— Merci…
Ce « merci » n’est qu’un murmure. Luttant contre de nouvelles larmes, elle se suspend au cou de Parker. Il la réconforte un moment avant de prendre la parole.
— Ravi de constater qu’il y a au moins une personne ici assez polie pour ne pas relever que je suis en sueur.
Je glousse. Callie tente de s’esquiver.
— Je ne voulais rien te dire, mais si tu me lances la perche…
Mais son visage finit maintenu contre le cou de Parker qui veut étouffer la fin de sa phrase.
— Je ne sais pas pour vous, mesdames, mais j’ai trop les crocs. On se commande une pizza ? Ça vous tente ?
— Carrément ! m’enthousiasmé-je.
Il relâche Callie.
— À une seule condition : tu vas te doucher, parce que c’est l’horreur, rebondit Callie.
Parker se lève en bougonnant.
— Quand je songe à tout le mal que je me donne pour sculpter ce corps de malade pour votre unique plaisir. Je suis blessé dans mon cœur de recevoir votre mépris en pleine gueule en échange.
Je lui indique la pièce attenante à la chambre de Callie.
— C’est par ici la salle de bains, Monsieur muscles ! Tu verras, j’ai un gel douche au lilas qui sera parfait pour ta virilité…
Il rit franchement.
— Je passe par ma bagnole. Je dois avoir une fringue ou deux qui y traîne.
Parker marche vers la sortie, mais s’arrête près de moi une seconde. Juste le temps de me susurrer à l’oreille :
— Madame à la langue bien pendue va s’occuper de nous commander à bouffer. Et ne perds pas trop de temps, je suis mort de faim.
Pendant une seconde, je contemple la porte qu’il vient de franchir en me faisant la réflexion que cette proximité ne m’a pas vraiment gênée. Ce n’est qu’en sentant le regard inquisiteur de Callie que je reviens à moi.
— Tout va bien, Autumn ?
— Oh… oui, oui… pourquoi ça n’irait pas, d’ailleurs ?
Elle glousse.
— Pour rien.
Je lui adresse un sourire compatissant.
— Ça lui tiendrait à cœur de vivre ça avec toi, tu sais. Qu’importe la manière dont ça finit, Doven voudrait partager tes angoisses, te rassurer et t’aider à surmonter cette nouvelle épreuve. Ne l’oublie pas.
Sur ces mots, je tourne les talons et m’attelle à commander notre dîner.
OceanofPDF.com