Hedard University Diary, Tome 2- Les tribulations de Cupidon

Chapitre 28

Autumn

 

La nuit passée a été redoutablement longue. Entre l’accident de Callie, son hospitalisation et l’attente qui en a découlé, je suis rentrée totalement lessivée, sans la moindre force.

J’ai été prise de panique en voyant Parker s’effondrer après l’appel de Niels. Il a bredouillé quelques mots, j’en ai compris l’essentiel : Callie a eu un accident.

Puis, il y a un instant très court où il a basculé dans une espèce d’état catatonique. Il était prostré sur sa chaise et rien de ce qui l’entourait ne lui semblait réel. Je l’ai appelé de nombreuses fois avant qu’il revienne à lui. Il m’a jaugée de ses grands yeux cendrés et j’ai vu combien il était brisé. Ce n’était pas que cet appel qui l’avait meurtri au plus profond de son âme. Non, c’était plus ancien, plus noir. En une fraction de seconde, j’ai fait la connaissance de cet ado mal dans sa peau qui assiste, impuissant, au chavirement de sa vie.

Un coup de fil, quelques mots échangés au téléphone, et c’est un tsunami qui ravage cette montagne de muscles pour ne laisser s’échouer sur le sable que ce petit môme en quête d’amour et de reconnaissance. En quête d’elle !

Je ne fais pas le poids…

C’est ce que je me suis dit sur le moment. Personne ne fera jamais le poids face à Callista dans le cœur, dans l’âme de Parker. Elle l’habite, le modèle, l’entrave. Qu’est-ce qui les lie tous les deux ? C’est tellement surréaliste que ça en devient fascinant. Comment une personne peut avoir autant d’impact sur un autre être humain ? Je ne pensais pas que ça pouvait exister avant cet instant où j’ai vu les fondements de son amour pour elle. Elle est l’essence de Parker. Elle est son univers, son soleil, sa nécessité, son combat, sa vie…

Tout a été très vite lorsqu’il s’est relevé de ce mur de pierre qu’il venait de se prendre en pleine figure. Ça n’a pris que quelques secondes. Elles ont suffi à me faire réaliser l’ampleur du problème.

Parker s’est rué à l’extérieur du café. J’ai voulu le suivre alors je me suis hâtée de balancer un billet de vingt dollars sur la table pour courir le rejoindre persuadée qu’il serait probablement déjà parti. Mais non ! J’ai sauté dans son pick-up et il a démarré en trombe. J’ai tenté d’en savoir un peu plus, de le faire parler, mais il a marmonné un « je ne sais pas » tremblant. Après ça, il n’y a eu que le silence entre nous.

Tout ce que nous nous sommes dit ensuite en salle d’attente ne m’a pas surprise. Compte tenu de sa réaction à l’appel du père de Callie, je m’attendais plus ou moins à un truc du genre.

Parker a toujours fait preuve d’honnêteté avec moi. Depuis le premier jour, il m’a expliqué ne pas savoir ce qu’il est capable de vivre avec moi ou pas. Il voulait le découvrir. J’entamais le même chemin que lui. C’était parfait, on s’équilibrait.

Mais très logiquement, on ne peut plus poursuivre cette exploration de nous-mêmes. Pas après ce que j’ai vu. Il est amoureux. Ce n’est pas un mec ayant besoin d’un peu de temps pour se remettre de sa rupture dont il est question, mais d’un homme totalement dingue de son amour de jeunesse qui ne peut ni ne veut tirer un trait sur ce qu’il éprouve pour elle. Si nous avons souvent parlé tous les deux, je n’en ai pas beaucoup appris sur son enfance. Il ne m’a pas raconté grand-chose. Comme si elle avait été bien vide jusqu’à ce que Callie y entre. Elle motive tous les aspects de sa vie.

C’est pour ça qu’il n’y a plus rien à espérer pour nous…

Et c’est pour cette raison que mon cœur se serre lorsque je remonte le couloir de l’hôpital en suivant les pas de mon frère et de Niels Johnson. Je sais que Parker est là avec elle et le revoir après notre bref échange de la veille me pèse. Je me sens stupide. Je m’étais juré de prendre mon temps, de savourer le plaisir d’être avec lui et de laisser les choses se faire en toute simplicité. Mais Parker étant Parker, je me suis attachée à lui. Alors non, je ne suis pas follement amoureuse au point de pester contre la terre entière, contre Callie notamment, mais je souffre.

J’ai hésité à venir ce matin, mais Doven a besoin de mon soutien, Callie est une amie et je ne dois pas laisser cette histoire ternir notre entente. Je veux vraiment la voir quelques minutes avant de me rendre en cours pour cette dernière journée avant le week-end. Doven, lui, a projeté de rester à son chevet.

Nous sommes à quelques pas de sa chambre lorsque le téléphone portable de mon frère se met à sonner. Il le consulte.

— C’est papa, m’apprend-il. Il veut sûrement prendre des nouvelles de Callista. Allez la rejoindre. Je vais lui répondre.

— Entendu !

Suivie par le père de Callie, je pousse la porte de la chambre et ce que je découvre derrière elle ajoute à mon malaise. Parker, encore endormi, est étendu à la droite de Callista qui a la joue pressée contre son épaule et le bras replié sur son torse.

Pourquoi ai-je si mal de les voir tous les deux ? Je croyais que j’assumais pleinement la situation, mais visiblement, elle me chiffonne plus que je ne le voudrais.

C’est elle la première à se réveiller. Si elle semble encore somnolente quelques instants, son regard passe de son père à moi, ce qui la rend bien plus vive. Prenant appui sur son coude, elle se redresse.

— Salut.

Parker doit sentir l’agitation dans la pièce, car il se réveille à son tour et sa réaction est bien plus franche : il se met à l’équerre dans le lit.

— Hein ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Désorienté, il parcourt les environs jusqu’à ce que nos regards se croisent.

— Autumn ?

— Je… bégayé-je avant de me concentrer sur Callie. Je voulais voir comment tu te sentais.

— C’est gentil. Merci, ma chérie…

Monsieur Johnson s’approche de sa fille et l’embrasse.

— Tu as l’air d’aller bien mieux. Tu as repris des couleurs.

— Je suis en meilleure forme, c’est vrai.

Sans cesser de me regarder, Parker se lève. Il fait un peu pitoyable avec ses mains plongées dans les poches de son jean et son allure négligée. Doven entre à son tour et il n’y a alors qu’une seule personne dans la chambre qui capture son attention dès qu’il y pénètre.

— Ma Penny !

Elle aussi semble soulagée de le voir.

— Mince, murmure-t-il avec adoration en s’installant près d’elle. Même après un accident de voiture, tu es radieuse.

— J’ai très bien dormi.

Il l’embrasse dans les cheveux.

— C’est tout ce dont tu avais besoin.

Elle lui fait une moue suppliante.

— Et je meurs de faim…

— Message reçu ! Je vais de ce pas te chercher un bon petit-déj ! Niels, vous voulez un café ?

— Avec plaisir.

Doven se tourne vers Parker qui se tient non loin de la porte.

— Tu veux quelque chose ?

Parker, muet comme une carpe, se contente de secouer la tête.

— Je vais rentrer sur le campus. Comme tu restes avec elle, je vais me rendre en cours.

— Et toi, mon trésor ? Tu as le temps de prendre un café ?

Je consulte ma montre.

— J’ai vingt minutes pour être dans mon amphi. Le mieux est que je me mette en route.

Je lui tends la main.

— Tu me files les clefs.

Parker à deux pas de moi se racle la gorge.

— Je peux sûrement te reconduire...

— Je devais prendre la voiture de Doven, c’était prévu ainsi.

— Si Parker retourne sur le campus autant qu’il te ramène. Il faut que je me rende au poste de police, ce matin.

— Perso, ça ne me gêne pas, insiste Parker.

Je dois me liquéfier sur place à l’idée de devoir me coltiner un trajet en voiture avec lui vu que Callie vole à mon secours :

— Doven, tu as celle de mon père, non ?

Son intervention m’éclaire sur un point : elle est au courant de ce que Parker et moi nous nous sommes dit hier.

— Mais Niels doit faire un saut à Chicago pour rencontrer son ami.

— Je vais aller avec Parker, finis-je par trancher. Mais on décolle maintenant, car je vais être à la bourre !

Je tourne les talons et sors.

— Je te vois, ce soir ? me dit mon frère.

— Je repasserai plus tard.

Et me voilà lancée dans les couloirs à fond de train. Qu’est-ce que j’espère au juste ? Le semer ?

— Autumn ?

— Je ne suis pas vraiment d’humeur, Parker.

Je continue sur ma lancée prête à quitter le hall de l’hôpital quand il me saisit le poignet. Je fais volte-face bien malgré moi.

— Est-ce que tu m’en veux pour hier ?

Ma mâchoire se décroche sous le poids de l’absurdité de sa question et je crois qu’il s’en rend compte bien vite.

— Je… je n’ai pas… balbutie-t-il. Je suis désolé…

— De quoi au juste ?

Me dévisageant avec son air de chien battu, il reste silencieux, dépourvu de parole. Je feule avant de reprendre ma direction initiale. Il m’imite.

— Je n’ai jamais voulu te blesser, dit-il penaud. Je pensais que tout était clair entre nous.

— Bah, je le croyais aussi ! Alors oui, tu as été parfaitement parfait, Parker. Tu ne m’as donné aucun espoir, tu ne m’as fait aucune promesse d’amour éternel, mais tu n’en as pas eu besoin pour me rendre…

Je grogne.

— Pour te rendre quoi ?

— Je n’en ai aucune idée ! Je ne comprends rien à ce qui m’arrive. Tout était encore simple hier et, là, je ne sais plus où j’en suis, ce que tu représentes pour moi.

— Je n’ai pas cherché à faire quoi que ce soit pour que tu ressentes ça, je te le jure.

— Ce n’est pas nécessaire avec toi. Il te suffit d’être qui tu es, d’être fidèle à toi-même et tu en es naturellement attachant jusqu’à en devenir indispensable…

Je crois apercevoir une pointe de rose apparaître sur ses joues, mais il baisse si rapidement la tête que je n’en ai pas le cœur net.

— Comme je te l’ai dit dans le café, ce n’est pas l’avis de tout le monde…

— Tu lui as dit ?

— Dis quoi ?

— Que tu l’aimes encore !

Il hausse les épaules.

— Elle s’en fout…

Je n’arrive pas à croire qu’il me fasse pitié en formulant ça avec autant de tristesse.

— C’est ton frère qu’elle veut, pas moi…

— Tu espérais vraiment qu’elle revienne vers toi ?

— Et c’est mal ? m’interroge-t-il les yeux brillants. Pourquoi ? Comment renoncer à notre histoire ? Tu le sais, toi ? Parce que moi je l’ignore complètement.

— Ce n’est pas en couchant avec moi que tu trouveras la réponse à cette question.

— Je ne l’ai pas fait pour oublier Callie. Je te l’ai dit, Autumn, je t’aime beaucoup.

— Mais ce n’est pas suffisant, pas à mes yeux. Je t’ai observé et je suis jalouse de l’amour que tu lui voues. Non pas que je désire que tu m’aimes de cette manière, mais qu’on m’aime ainsi. Je crois que j’en ai le droit.

— C’est évident. La question n’est pas là.

Il m’énerve ce type à être aussi adorable…

Plus détendue, comme si j’étais soulagée de lui avoir balancé ce que j’ai sur le cœur m’avait libérée d’un poids, je lui mets un coup de poing dans l’épaule.

— Tu n’es pas le bon mec, c’est tout !

Il a un sourire timide avant de me prendre dans ses bras.

— Tout aurait été plus simple si ça avait été le cas.

— Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?

— Rien, dit-il avec désespoir. Il n’y a rien à faire, chaton. J’aime une nana qui est amoureuse d’un autre et toi, tu craques sur un type qui rêve de retrouver la femme qu’il aime depuis qu’il est môme. Callie et Doven font leur vie tranquillement, mais ils ne se soucient pas du mal qu’ils ont fait autour d’eux. Ils ont agi dans leur intérêt et nous, nous sommes les dommages collatéraux. Crois-moi, je m’en veux de t’avoir embarquée là-dedans.

Le menton enfoncé dans son manteau, je me perds dans ses grands yeux tristes.

— Je savais où je mettais les pieds et, pour ton information, je ne regrette rien…

— C’est gentil de me le dire. Je me sens un peu moins con.

Je fronce le nez.

— Rassure-moi, juste un petit peu ?

Sa moue en coin me laisse penser qu’il se sent vraiment très bête.

— Pourquoi es-tu si gentille avec moi ? Tu devrais me détester et tu es là à me faire des câlins.

— Tu n’as jamais prétendu que tu pourrais m’aimer et tu as fait beaucoup pour moi.

Avec prévenance, il m’embrasse sur le front.

— Je t’aime très fort, Autumn. N’en doute jamais.

— Moi aussi, je t’aime très fort, mon gros malabar.

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