Hedard University Diary, Tome 2- Les tribulations de Cupidon
Chapitre 22
C.J
Mes yeux se croisent devant mon ordinateur au point que je louche derrière mon écran. Pourtant, je dois persévérer. Je dois savoir. Il faut que j’en aie le cœur net.
Assise au bureau qui occupe ma chambre, mon menton a déposé une empreinte dans le creux de ma main. Je soupire.
Voilà des heures que je suis installée ici et je n’en peux plus. Tout se bouscule dans ma tête. D’un côté, je suis fatiguée de fixer mon ordinateur, mais je suis à la fois pressée de prouver ce que j’avance.
Doven doit savoir que je ne me suis pas trompée. Après, il m’aidera à retrouver Jeremiah. Une part de moi lui en veut de se montrer aussi réticent à accepter ma théorie. Cette idée est plutôt folle, je le reconnais, mais soyons logiques : qui pouvait avoir envie de découvrir mes secrets les plus intimes et de récupérer cette peluche si ce n’est mon frère lui-même. Voilà pourquoi, malgré la fatigue, je persiste à regarder ces images sur l’écran.
Toc, toc, toc…
L’interruption de ce visiteur ne me détourne pas de ma tâche. Ça doit être Emma venue se plaindre de Ben… Pourtant, ce n’est aucune de mes colocataires qui vient d’entrer dans ma chambre, mais Doven. Comme il est plus de 23h, je suis surprise.
— Il y a un problème avec ton téléphone, ma chérie ?
Il n’est pas en colère, je dirais même qu’il est de bonne humeur. Il s’approche et m’embrasse.
— Je commençais à m’inquiéter.
Je vérifie mon portable et constate qu’il est éteint.
— Je n’ai plus de batterie.
Penché sur mon bureau, il jette un coup d’œil à l’ordinateur.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Les images des caméras de vidéosurveillance que mon père m’a envoyées.
— Celles de la nuit du cambriolage ? Je les ai déjà visionnées avec lui.
— Je suis au courant, mais ce système enregistre presque deux semaines de vidéos. J’ai pensé que ça valait la peine de les regarder histoire de voir si je remarque le moindre indice attestant de la présence de Jeremiah. Il a sûrement surveillé la maison…
— Callie, est-ce que tu t’écoutes quand je m’adresse à toi ?
— Comment ça ?
Sans perdre sa grande patience, il s’assied au bord de mon lit et me tend sa main.
— Viens près de moi…
J’obéis et m’installe sur ses genoux.
— Je sais que ton frère est un sujet délicat et je tiens à m’excuser si je te heurte sans le vouloir. Ce n’est absolument pas ce que je désire. Ton passé te pèse et t’enchaîne, et t’en défaire n’est pas une mince affaire, j’en ai conscience. Tu penses, tu réfléchis, tu agis avec ton vécu, tes regrets et tes douleurs. Moi, je suis étranger à tout ça. Je ne connais pas la souffrance à l’état brut comme toi. Tout ce que je peux faire, c’est me focaliser sur toi.
Il indique l’écran de mon ordinateur.
— Notre avenir n’est pas là, Callista.
Il me serre plus fort contre lui.
— Le bonheur, tu le trouveras ici dans mes bras.
— Je veux seulement connaître la vérité.
Avec une tendresse infinie, Doven soulève mon menton et plonge ses yeux dans les miens.
— Ma chérie, tu la détiens déjà. À travers ces images, tu essaies de t’accrocher à l’espoir de retrouver Jeremiah et c’est très beau. Il y a peu de personnes sur cette terre en mesure de comprendre ce que tu éprouves. Callie, si j’avais le moindre doute qu’il puisse s’agir de lui, je t’aiderais sans hésiter, mais la vérité c’est que ce n’est pas ton frère qui est entré dans ta chambre.
Même s’il prend des pincettes pour me dire toutes ces choses, qu’il adopte d’un ton concilient et respectueux, je sens la colère monter en moi. Il me voit comme une cinglée à coup sûr. Vexée, je me dégage de son étreinte.
— Contrairement à ce que tu imagines, je ne suis pas folle, je sais ce que je dis…
— Je n’ai jamais formulé ou même pensé une telle chose !
— Personne n’était au courant : ce lapin représente quelque chose pour lui, pour moi, et tout le monde l’ignorait.
Debout, je fais quelques pas dans ma chambre.
— Ton frère te manque et tu aimerais te convaincre qu’il est en vie, mais jamais je n’ai pensé que tu puisses perdre l’esprit.
— Tu n’as aucune confiance en moi !
Droit sur ses pieds, il s’apprête à prendre la parole. Moi, je veux juste mettre un terme à cette discussion. Il ne me soutient pas, à quoi bon poursuivre.
— Je suis exténuée. Je vais aller me coucher et j’aimerais être seule.
Une remarque qui me vaut un regard noir.
— Attention, Callie ! Tu ne vas pas me balancer dès que je te contrarie. Ce n’est pas comme ça que les choses fonctionnent entre nous.
— Eh bien, fais ce que tu veux ! Pour ma part, je vais me coucher.
J’ouvre la porte pour me rendre à la salle de bains.
— Callie…
Je jette un coup d’œil dans mon dos.
— Je peux t’aider. Je passerai le reste de ma vie à te soutenir, à te faire oublier ton chagrin, mais c’est à toi de faire le premier pas. Les autres, nous les ferons ensemble, mais l’initiative doit venir de toi.
— Tu peux être plus explicite !?
— Accepte de reconnaître qu’il est mort et laisse-moi t’aider à faire ton…
— Jamais ! m’écrié-je choquée qu’il puisse me demander une telle chose. Si c’est ce que tu attends de moi, alors nous avons un sérieux problème. Sache que Parker n’a jamais exigé de moi un truc aussi cruel !
Je sors en claquant la porte, outrée par le culot de Doven. Parker n’aurait jamais osé me faire une telle demande. Il m’aimait trop pour ça. Il comprenait mieux que quiconque ce que j’éprouve pour mon frère.
***
La matinée de cours qui suit cette désastreuse conversation avec Doven s’avère longue et pénible.
Entre la fatigue et cette histoire avec Jeremiah qui occupe toutes mes pensées, je ne suis pas du tout attentive aux dires de mon prof. Je suis dans le brouillard, ce matin. Je n’arrive pas à sortir de ma tête et elle me ramène sans cesse à mon frère. Je ne songe qu’à lui nuit et jour. C’est une des raisons de ma grande fatigue : j’ai à peine fermé l’œil.
Immédiatement après notre dispute, je me suis mise au lit. Doven m’a rapidement imitée, mais nous ne nous sommes pas adressé la parole. Comme je n’arrivais plus à dormir, j’en ai profité pour me lever. J’ai préféré prendre mon petit-déjeuner sur le campus pour ne pas croiser Doven. Je reconnais bien volontiers que mon attitude est sûrement exagérée, mais sa réaction quand je lui ai parlé de Jeremiah m’a blessée. Sa franchise est particulièrement dure à encaisser.
Alors, j’ai fait le choix de fuir…
Pourtant, je suis troublée en moi-même. Je ne devrais pas me torturer avec cette histoire de lapin en peluche, mais sa disparition n’a rien d’anodin. J’ai souvent eu des périodes dans ma vie où je rejetais la réalité me persuadant que mon frère allait rentrer à la maison sain et sauf.
Je vivais dans ma bulle, je m’accrochais au passé et je faisais souffrir Parker, car pour me couper de l’instant présent, je devais m’éloigner de lui. Lui qui me ramenait à ma vie actuelle, qui me donnait de trop bonnes raisons de ne pas sombrer dans mes ténèbres. Le tenir à distance me permettait de vivre mes hallucinations.
Je ne sais pas vraiment comment j’ai quitté l’amphi à la fin de mon cours. Je suis véritablement à l’ouest. Mais le froid saisissant de novembre me sort de cet état second dans lequel je demeure bloquée depuis notre week-end à Lexington. Tantôt je suis étudiante en seconde année à Hedard, tantôt je suis Callista, une petite gamine qui a laissé son frère de cinq ans rentrer seul à la maison sans protection. Je vais et je viens entre ces deux états d’esprit et je m’égare entre mes morceaux de vie.
Même la sonnerie de mon portable m’arrache difficilement à cette transe étrange où tout m’effraie. Dans ces moments troubles, je peux basculer très vite. Subitement, tout devient si noir que plus rien ne peut me retenir ici-bas. Tout ce qui m’importe alors est de partir, d’abandonner, de trouver la paix. C’est ainsi que j’en suis arrivée à tenter de me suicider plus de dix fois.
— Peachy !?!
J’entends vaguement qu’on me hèle à travers les allées du campus, mais je continue d’errer, de me rendre je ne sais où.
— Hé ! Mais, Peachy, attends !
Sans que j’ordonne quoi que ce soit, mes pas se font plus rapides. Si je marchais, je me retrouve presque à courir.
— Où est-ce que tu te sauves comme ça ?
Je sens un souffle chaud sur ma joue et la main présente d’une force tranquille autour de ma taille. Mes pieds qui se déplaçaient si vite il y a une seconde se retrouver à pédaler dans le vide.
— Qu’est-ce qui t’arrive, ma puce ? Où fonces-tu tête baissée ?
Et tout en moi s’effondre. Je deviens aussi molle que de la guimauve dans les bras de Parker. Dans le même temps, j’éclate en sanglots.
— Merde, ma Peachy…
Je me retrouve manipulée comme un bout de chiffon avant d’être serrée contre ce torse ferme et rassurant si familier.
— C’est fini, je suis là…
— Je ne suis pas à assez forte pour ça, couiné-je.
— Je peux l’être pour toi, ma puce. Il suffit que tu me dises ce qui ne va pas.
— Jeremiah, murmuré-je avant de pleurer de plus belle. Ça fait si mal, Parker.
— Je sais, Peachy. Je sens ta souffrance et ça me déchire le cœur. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? Qu’est-ce que tu veux ? On peut en parler. On peut se barrer et on oublie tout aussi longtemps que tu le désires.
— J’aimerais tellement m’enfuir…
— Bah, viens, on se tire. On prend ma caisse et on roule aussi loin que tu le désires. Ça ne sera pas la première fois…
Je le serre plus fort.
— Ce n’est pas la solution, mais j’adore l’idée.
— Et si tu me racontais pourquoi ça te pèse autant aujourd’hui. C’est ton week-end à Lexington qui te chamboule ?
Je secoue la tête.
— Doven me demande d’accepter qu’il soit mort. Il veut m’aider à faire mon deuil, mais je ne suis pas…
— Prête ? C’est évident que tu ne l’es pas. J’ai fini par me résigner avec le temps : tu ne le seras probablement jamais. Mais comment t’en vouloir ? Je n’ai pas la moindre idée de ce que tu éprouves. Ne brusque pas les choses et ne fais rien dont tu n’as pas réellement envie. C’est ta peine, ta douleur, ton frère. Tu es la seule à pouvoir déterminer ce dont tu es capable par rapport à ça…
Après m’avoir étreinte avec une force mesurée, mais très significative de son besoin de me réconforter, Parker me repose sur le sol. Il essuie doucement mes joues.
— Autumn m’a dit que tes parents allaient divorcer. C’est vrai ?
Mon visage se tord sous l’effet de la douleur. Je me remets à pleurer.
Parker enroule son bras sur mes épaules et me ramène à lui. Le menton enfoncé dans son blouson, je me plonge dans son grand regard troublé.
— Tu ne crois pas que cette nouvelle joue un rôle majeur dans ce qui t’arrive ? Tu penses à ton frère, tu te raccroches à lui parce que tu as peur.
— Il n’y a plus aucune chance qu’on redevienne une famille un jour, sangloté-je. C’est fini, Parker. Il n’y a plus le moindre espoir…
— C’était celui de cette toute petite Callie vivant enchaînée à son passé, mais tu n’es plus une enfant, aujourd’hui. Tu es une femme et tu as surmonté des choses très douloureuses. Tu peux encaisser leur séparation.
— Mais je n’en ai pas envie…
—Je le comprends très bien, mais tu n’as aucun pouvoir sur ce qui va se produire. Tu peux être là pour ton père, le soutenir dans ses choix. Dans le cas de ta mère, c’est plus compliqué…
— Sa première décision après que mon père lui a appris qu’il lui laissait la maison a été de m’interdire d’y mettre un pied.
Les yeux clos, Parker laisse échapper un juron.
— Dans sa tête, je suis certainement coupable de leur divorce. Je me suis rapprochée de lui et il la quitte. La relation de cause à effet n’a pas été difficile à faire pour elle.
— Je suis désolé, C.J, vraiment…
— Et je suis navrée d’avoir été si nulle avec toi ces derniers jours. Je ne mérite pas que tu sois si gentil avec moi.
Il me pousse doucement.
— Je me traîne quelques casseroles aussi. Et puis, tu restes ma Peachy, quoi que tu fasses.
Je le remercie d’un sourire tendre.
— Et tu es mon roc, quoi qu’il m’arrive.
— Tu allais où comme ça ?
Je regarde autour de moi et, visiblement, je n’avais aucune destination en tête.
— En fait, je n’en ai aucune idée. Je crois que j’étais un peu perdue.
Parker dépose un baiser sous mon oreille.
— Et comme toujours, je t’ai retrouvée.
— Et toi, où est-ce que tu allais ?
— Demande-moi plutôt où je vais maintenant, me dit-il d’un air badin.
— Où ça ?
— Je vais déjeuner avec un petit bout de nana bien trop canon pour pleurer.
Il m’entraîne à sa suite.
— Italiano, ma puce ?
— Tu sais trop bien me parler, toi !
Et je laisse Parker m’entraîner derrière lui le cœur plus léger de sentir sa force m’entourer pour m’aider à me relever.
Comme au premier jour…
***
Le soir suivant, je me retrouve bien en veine lorsque je rentre chez moi où toute la bande s’est réunie. Je n’avais qu’une idée en tête : aller me coucher pour tout oublier jusqu’au lendemain.
Passer ce moment en compagnie de Parker m’a fait du bien. Pendant notre déjeuner, il a mis tout en œuvre pour me faire rire et il a réussi ce miracle. Nous n’avons pas évoqué ma famille ou Autumn. On s’est contenté de rigoler des frasques de ses colocataires. On s’est remémoré quelques souvenirs de notre adolescence à Lexington sans jamais faire allusion à notre relation et l’issue de celle-ci. C’était d’une légèreté salutaire. Parker a réussi à me remettre du baume au cœur. Suffisamment pour avoir la force d’assister à mes cours de l’après-midi, mais, en cette fin de journée, la fatigue a raison de moi et je veux seulement me coucher.
Alors trouver toute la troupe vautrée dans mon salon n’a rien pour me réjouir. Ce qui n’est pas du tout leur cas vu l’accueil qu’ils me réservent.
— Hé ! Salut, l’amour de ma vie ! me salue Ben qui est assis sur le canapé, Emma lovée contre lui. Comment tu vas ?
— Salut, dis-je mollement. J’ai peu dormi la nuit dernière et je suis vraiment épuisée, mais ça baigne…
Si la chaleur de Ben me fait l’effet d’un bon gros câlin, sentir une paire d’yeux me scruter avec une insistance dérangeante me provoque une subite envie d’aller me réfugier dans ma chambre. Je l’ignore et salue Will et Pete. Puis c’est au tour d’Autumn de s’intéresser à moi.
— Tu es certaine que tout va bien ?
— Pourquoi tout le monde me pose cette question ? dis-je avec une tension dans la voix. Je viens de l’expliquer à Ben, je suis fatiguée.
— On voulait se faire un film et commander une pizza, mais si tu préfères on peut aller chez nous, me propose Ben.
— Non, c’est bon, mais ne comptez pas sur moi. Je vais aller me coucher sans tarder.
Si je suis comme étouffée par les questions de mes amis, ce n’est rien en comparaison de ce que j’éprouve en sentant Doven m’épier depuis la cuisine.
— On ne fera pas trop de bordel, ma Peachy, me dit gentiment Parker. Va te reposer, il te faut une bonne nuit de sommeil.
— Merci…
J’aimerais m’enfuir sans avoir à affronter Doven et son regard noir, mais lorsqu’il abandonne sa place contre la table pour venir vers moi, je sens mes espoirs voler en fumée.
— Encore un problème avec ton téléphone, Callie ?
Ça y est, les hostilités sont lancées…
— Ce n’est peut-être pas le bon moment, intervient Parker avec beaucoup de prévenance. Laisse-la se reposer. Vous parlerez de tout ça demain…
— TOI ! s’exclame Doven en le pointant du doigt. Mêle-toi de ce qui te regarde !
Parker, bien décidé à voler à mon secours, bondit de son fauteuil.
— Je me mêlerai de tout ce qui la concerne de près ou de loin. Non que je veuille m’immiscer dans votre relation : ça, c’est ta méthode, pas la mienne ! Mais ce soir, ce n’est pas le moment de lui prendre la tête, elle est fatiguée.
— S’il te plaît, Doven. Je suis à bout de force…
— Et ça justifie que tu n’aies pas pris la peine de répondre à mes messages ou à mes appels de toute la journée ?
— Je n’avais rien à te dire !
J’ai les nerfs à vif. Mon manque de sommeil cumulé à tout ce qui se passe dans ma famille me met à fleur de peau. Ajoutez à ça son insistance et c’est le débordement, le trop-plein…
Même s’il essaie de s’en cacher, ma réponse l’a blessé.
— Et tu n’avais pas envie de me voir non plus ?
— J’essaie d’encaisser, mais c’est trop énorme pour ma tête !
— Et je suis de trop, c’est ça ?
— Pourquoi tu t’obstines ? J’ai seulement besoin d’air et j’ai l’impression de te demander l’impossible !
— Je refuse que ça fonctionne comme ça entre nous, Callista. Tu ne me jettes pas dès que je t’encombre !!!
— Il n’a jamais été question de ça !
— Pourquoi veux-tu être seule ?
— Pour pouvoir souffrir en paix, répond Parker.
Nous échangeons un sourire.
— Pour pouvoir souffrir en paix…
Émue, je tourne les talons et quitte la pièce. Tout ce que je désire, c’est être seule avec ma peine…
Pourquoi Doven est-il incapable de le comprendre et de le respecter ?
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