Hedard University Diary, Tome 2- Les tribulations de Cupidon
Chapitre 16
Doven
Le trajet jusqu’à Lexington m’a semblé incroyablement long. Entre les six heures de voiture et le silence de Callie, ça n’a pas été simple.
Après le coup de fil d’Autumn, j’ai sauté dans mes fringues et je me suis précipité chez les filles. Callista était encore sous la douche à mon arrivée et j’ai dû batailler avec elle pour qu’elle m’autorise à l’accompagner à Lexington.
Finalement, je ne lui ai pas laissé le choix. Ce qui explique son air renfrogné et son mutisme…
Pourquoi l’idée que je vienne chez elle la gêne autant ? Cet été, elle m’a proposé de la rejoindre, alors qu’est-ce qui a changé depuis ? Est-ce en rapport avec l’appel de son père ? Lui a-t-il dit quelque chose qu’elle désire me cacher ?
Ou ça concerne ce qu’elle n’ose pas me dire depuis des jours…
J’aimerais mettre les pieds dans le plat et lui en parler plus franchement, mais elle semble très perturbée par ce qui la contraint à revenir à Lexington.
Elle est nerveuse, mais comment rasséréner ses angoisses si elle me tient à l’écart ?
Il est plus de 15h lorsque je gare ma voiture devant l’immense maison familiale de ses parents. Me retrouver en ces lieux ne me ramène pas à d’agréables souvenirs.
Callie m’a brisé le cœur ici.
Après notre dispute, je suis monté dans ma bagnole et j’ai démarré en trombe pour m’éloigner au plus vite, mais la vérité est que j’étais si secoué que j’ai dû m’arrêter pour me ressaisir. J’ai passé deux longues heures sur le bas-côté à chialer, à vociférer après elle, après Parker, à hésiter. Finalement, j’ai repris la route et je suis rentré chez moi.
Ce jour-là, j’étais convaincu d’être incapable de lui pardonner.
Mais Ben a raison, j’ai contribué à ce qui s’est passé. Callie était livrée à elle-même. J’ai demandé à Parker de veiller sur elle alors que je le savais amoureux d’elle. J’ai pris un risque énorme et j’ai perdu. Mais si tout semble s’arranger, je ne suis pas tranquille en arrivant ici.
Callie, pressée, sort de ma voiture et remonte l’allée conduisant jusqu’à chez elle. Ce qui me saute immédiatement aux yeux est qu’elle appréhende d’entrer dans cette maison. Elle redoute ce qui se cache derrière cette porte.
Sa mère, sans aucun doute…
Elle marque un arrêt devant le perron. Je l’enlace à la taille, ma bouche frôle son oreille.
— Voilà pourquoi je voulais te tenir compagnie. Je savais que venir ici te ferait souffrir et je devais être là pour te soutenir.
— C’est plus compliqué que ça…
— Pourquoi ? Que t'a appris ton père ? Est-ce que tout ça a un rapport avec ce que tu as tant de mal à me dire ? Qu’est-ce qu’il y a dans cette maison qui te terrifie autant ?
Les yeux humides de Callie me jaugent, me supplient d’arrêter de la questionner.
— Ça concerne ta mère ?
Je repousse une mèche de ses cheveux dans son dos.
— Ne la laisse pas te voler une minute de plus de ta vie.
Timidement, je regarde mes pieds.
— De notre vie.
Callie retombe contre moi.
— Pardonne-moi si je t’ai donné l’impression que je ne voulais pas que tu viennes.
— Ce n’était pas qu’une impression…
Elle me jauge, navrée.
— Tout ce que je déteste dans ma vie se trouve ici.
— Je t’aime, Callie, et je te désire. Qu’importe ce que tu as à me dire ! Pourquoi ne me fais-tu pas plus confiance ? Tu n’as pas idée de l’ampleur de mon amour pour toi. Tu m’as raconté toutes ces choses au sujet de ton frère et le regard que je portais sur toi n’a pas changé. Je te vois mieux que quiconque en ce monde. Mieux que lui.
Elle devient fuyante lorsque j’évoque Parker, mais je ne l’autorise pas à se détourner de moi.
— C’est ce qui me blesse autant lorsqu’il est là, ce qui me rend si jaloux : tu penses, parce qu’il a été auprès de toi pendant toutes ces années où tu as souffert, qu’il est le plus à même de te voir telle que tu es, mais c’est faux ! Je sais qui tu es vraiment. Tu n’es pas celle que Parker prétend avoir fabriquée, pas celle que ta mère a voulu faire de toi. Tu es ma Callie.
— Tu as une image si belle de moi. Comment y croire ?
— Tu dois seulement me faire confiance et te voir à ma manière.
Elle est au bord des larmes.
— Ce n’est pas simple pour moi.
— Je vais t’apprendre, ne t’inquiète pas.
Je glisse ma main dans la sienne.
— En attendant…
J’indique la maison.
— Allons voir ce qui s’est passé là-dedans !
Les premiers pas à l’intérieur de la maison de Callie nous conduisent directement vers le salon.
Une pièce occupée par la seule personne ici que Callista aurait préféré éviter : sa mère.
Assise sur un sofa en cuir blanc, elle feuillette un magazine devant une tasse de thé. D’ici, je constate que Callie a peu de traits physiques en commun avec sa mère.
Je ne peux m’empêcher de remarquer que cette femme est très marquée. Callie ne m’a jamais appris l’âge de sa mère, mais je n’ai aucun doute sur le fait qu’elle paraisse plus vieille. Son visage est creusé, ses yeux marqués, son teint cireux. Paradoxalement, elle a de l’allure. Cette femme a du goût pour se vêtir. Ses cheveux sont soigneusement coiffés. Malgré les marques du temps, de l’alcool et, bien sûr, de la douleur, il reste une beauté flagrante. Très abîmée, mais incontestable.
Peu pressé de faire sa connaissance, je reste en retrait lorsque Callie s’adresse à elle.
— Où est papa ?
Sa mère la toise le regard méchant.
— Auriel ! Où est mon père ?
Toujours avec cette froideur glaçante et un mépris surréaliste, vu qu’elle contemple sa fille, Auriel Johnson prend la parole :
— As-tu encore perdu quelqu’un, Callista ?
Dites-moi que je rêve ! Elle a vraiment osé lui sortir ça ?
— Ça devient une véritable habitude chez toi !
Il n’y a rien de surprenant à ce que Callie ne puisse pas avancer dans sa vie en recevant autant de haine de la part de celle qui devrait pourtant la protéger. Et elle ne sourcille même pas devant cette méchanceté. C’est le plus effrayant dans cette scène : Callie est coutumière à ce genre de mots dans la bouche de sa propre mère.
— Combien de verres as-tu bu depuis ce matin ?
Elle pose cette question tout en reniflant la tasse qu’elle vient de récupérer sur la table basse. Elle grimace.
— La vache ! Ce n’est pas en foutant cette saloperie dans une tasse de thé qu’on ne comprendra pas que tu bois ! Reconnais que tu es alcoolique et fais-toi soigner !
À cet instant, j’ai une pensée pour mes parents. J’aimerais les appeler et les remercier d’être aussi bienveillants. Et je me sens ridicule de m’être lamenté sur mon pauvre sort quand être le fils du pasteur n’a pas été simple, notamment à l’école.
— Reconnais que tu as tué mon fils et sors de chez moi !
Je vais intervenir. J’ai déjà fait un pas en direction de Callista qui serre son poing sur son jean. Je vois à son expression qu’elle va exploser. Mais je n’ai pas le temps de bouger que :
— Callie !
Cette voix masculine et particulièrement puissante me fait presque sursauter sur place. Un coup d’œil derrière moi confirme ce que je pressentais, son père vient d’entrer dans le salon.
— Papa !
Callie oublie sa mère et se rue vers lui. Elle s’accroche à son cou. Il l’étreint en retour.
— Bonjour, mon trésor.
Il repose sa fille pour se tourner vers moi.
— Doven. Ravi de te revoir.
On se serre la main.
— J’aurais préféré que ce soit dans de meilleures circonstances.
— Monsieur Johnson, je suis navré de m’être sauvé ainsi cet été. J’étais un peu… désappointé…
— C’est oublié. N’en parlons plus.
Mais Niels Johnson se focalise de nouveau sur sa fille. Il y a une lueur des plus touchantes dans le regard de ce père lorsqu’il pose les yeux sur elle.
À côté de quoi est passée cette famille, sérieux ?
— J’ai fait comme tu me l’as demandé, je n’ai rien bougé, mais je n’ai pas l’impression qu’il manque quoi que ce soit. Il y a ta télé, ton ordinateur, ton enceinte, tout.
— J’ai du mal à comprendre comment quelqu’un a pu s’introduire ici. Il y a les caméras et l’alarme, m’étonné-je.
— Étrangement, elle était désactivée.
Callie adresse une moue coupable à son père.
— Le capteur de ma chambre est débranché depuis longtemps, papa.
— Mais pourquoi as-tu fait ça, ma chérie ?
Callie zieute dans ma direction et baisse le nez, gênée.
— Pour que Parker puisse monter. Ma fenêtre était toujours ouverte.
— Et pourquoi se faufilait-il dans ta chambre en pleine nuit ?!
C’est plus fort que moi, je me racle la gorge. Pour ne pas avoir à entendre la réponse de Callie ? Pour lui venir en aide ? Je n’en sais rien.
— Oh… euh… bafouille son père. C’est du passé, oublions ça.
— Et les caméras ? demandé-je comme pour repousser ce déplaisant aparté.
— Les fils ont été coupés sur celle qui surplombe la chambre de Callie. C’est vraiment bizarre de si bien préparer son coup pour ne rien voler !
— Ils n’ont visité aucune autre pièce ? m'étonné-je surpris par les propos de Niels.
Callie m’a appris, avant que nous prenions la route, qu’il y avait eu un cambriolage, mais elle s’est bien gardée de me prévenir que seule sa chambre avait été fouillée.
— Non, rien d’autre n’a bougé.
— Tu aurais dû me l’expliquer !
— Pour que tu t’inquiètes plus tôt ?! Tu t’es mis en tête de venir, alors tu allais le découvrir d’une manière ou d’une autre.
— Il n’y a qu’une personne qui a pu faire ça !
— Doven…
— Qui ? Tu as une idée de l’auteur des faits ?
Callie tente de s’interposer, mais je ne lui en laisse pas le temps.
— C’est Thomas, sans aucun doute !
— Je ne suis pas d’accord.
— Attendez, dit posément Niels en levant ses mains pour nous encourager à nous calmer. Doven, explique-moi qui est ce Thomas et pourquoi penses-tu qu’il soit venu ici.
— C’est une très longue histoire, mais je vais essayer de faire court. Comme vous le savez déjà ma sœur étudie sur le même campus que Callie et moi. Il y a plusieurs mois, elle a été violée lors d’une soirée qu’organise Parker après les matchs.
— Je suis désolé de l’apprendre, me dit Niels avec compassion.
— J’ai longtemps pensé que Parker y était pour quelque chose.
Niels hoche la tête.
— Parker est un bon gamin. Il n’a pas une once de méchanceté en lui.
— Je le sais maintenant. Mais en parlant de ça avec Callie, elle a décidé de trouver qui a agressé ma sœur.
En père aimant et protecteur, il lance une œillade réprobatrice à sa fille. Elle lui fait un sourire confus.
— Et elle l’a démasqué.
— C’est ce fameux Thomas, c’est ça ?
J’acquiesce.
— Il sait que Callie le soupçonne ?
— Non, je crois qu’il a pensé que Callie s’intéressait à lui. Elle a refusé ses avances et il fait une fixette sur elle maintenant.
— Ma chérie, soupire Niels. Tu t’es mise en danger !
— Je voulais aider Autumn.
— Pourquoi serait-il venu ici cette nuit ?
— Pour en apprendre plus sur elle.
— Je ne suis pas d’accord avec Doven. Il tire des conclusions bien trop hâtives. Je crois qu’on devrait aller faire un tour là-haut avant de spéculer.
Je lui montre l’escalier.
— Mais dans ce cas, après toi, ma chérie !
Pour la première fois, je découvre sa chambre à coucher et je suis peiné de la voir dans cet état. Pourtant, tout indique qu’elle doit vraiment être belle lorsqu’elle est en ordre. J’ignore si c’est elle qui l’a décorée ou si son père en est à l’origine, mais des moyens ont clairement été mis entre ces murs.
— Quelle pagaille !
— En pénétrant ici ce matin, je me suis demandé si leur but n’était pas seulement de semer le désordre.
Je dois bien reconnaître que les intentions de la ou des personnes qui sont entrées ne sont pas claires. Les objets de la valeur sont là. C’est très étrange.
— Tu vois quelque chose qui manque ?
— À première vue, non.
— Ça ressemble de plus en plus à de l’intimidation.
— Je commence à penser comme Doven. Pourquoi venir ici sans rien dérober si ce n’est pour t’effrayer ?
— Je ne sais pas, marmonne Callie. Vous avez peut-être…
Son soudain silence me fait me tordre le cou pour voir ce qui l’empêche de poursuivre. Accroupie sur le parquet, elle ramasse un cahier dont la couverture est en cuir.
— C’est quoi ?
— L’un de mes journaux intimes…
Callie retire une planche sous le banc qui orne sa fenêtre en saillie. L’espace dérobé qui s’y trouve est vide.
— Il y avait quelque chose de caché là ?
— Un carton contenant une bonne vingtaine de carnets comme celui-ci. J’ai commencé à les écrire après la disparition de Jeremiah. Grâce à eux, je pouvais exprimer toutes ces émotions qui me remplissaient la tête.
J’ai un sourire tendre pour elle. Mon besoin de la consoler alors qu’elle se confie me fait traverser sa chambre. Elle se love contre moi et me présente le livre qu’elle tient entre les mains.
— Et il ne reste plus que ça…
— Qui viendrait ici pour voler tes journaux ?
— Quelqu’un qui veut en apprendre plus sur Callie.
À l’aide de son carnet, je lui donne un petit coup sur le dessus de la tête.
— Alors qui a vu juste ?!
— J’avoue que c’est troublant, mais…
Tout en parlant, elle inspecte ses étagères accueillant pour la plupart des livres. Sauf une rangée où sont entreposées des peluches. Ce sont elles qui captivent son intérêt. Soudain, elle se met à les jeter sur le sol une à une.
— Callie ?
— Où est-il ?
— Quoi donc ?
— Le lapin de Jeremiah !
Elle s’affole.
— De quoi ?
— C’était un lapin rose qui m’appartenait, mais Jeremiah me le subtilisait toujours pour s’endormir. On se chamaillait souvent à ce sujet. Un jour…
L’émotion avec laquelle elle me raconte cette histoire me retourne les tripes.
— J’ai voulu savoir pourquoi il s’obstinait à me le prendre et Jeremiah m’a répondu : « mais parce qu’il est à toi ! » Je n’ai plus jamais cherché à le récupérer après ça. Ce n’est qu’après son enlèvement que je l’ai gardé avec moi.
— Et il n’est plus là ?
Je veux la prendre dans mes bras pour la réconforter. Cette disparition semble la rendre profondément malheureuse, mais elle recule pour m’empêcher de l’étreindre et essuie ses joues humides avec colère.
— Et je sais qui a fait ça !
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