La cité des eaux

Henri de Régnier · Chapitre 30 sur 61

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La cité des eaux

Ode et Poésies

 

 

ODE

O vous que j'ai aimée aux jours de ma jeunesse

D'un sombre amour,

O Forêt, vous étiez la soeur de ma tristesse

Et son séjour!

Lorsque le renouveau de vos feuilles naissantes

Chantait au vent,

Que l'Automne parait vos cimes bruissantes

D'un or mouvant,

Quand, fraîche d'espérance et lourde encor de gloire,

Votre beauté

Paraissait tour à tour l'annonce ou la mémoire,

De votre Eté,

Au lieu d'unir mon coeur à votre âme profonde

Mêlée en lui,

Je vous portais mes pleurs et ma peine inféconde

Et mon ennui.

Je ne respirais pas votre odeur saine et forte,

A plein poumon;

Il me semblait partout traîner des feuilles mortes

A mon talon.

Vous étiez patiente au bruit sous la ramée

De mon pas lourd;

Pardon de vous avoir, ô ma Forêt, aimée

D'un sombre amour!

Ce n'est plus celui-là maintenant que j'éprouve,

Ce n'est plus lui,

Et, lorsque dans votre ombre encor je me retrouve,

Comme aujourd'hui,

Je sens votre vigueur, vos baumes et vos forces

Entrer en moi,

Et le Dieu qui l'habite entr'ouvre votre écorce

Avec son doigt.

Comme vous, chêne dur, je garde dans la terre

Qui la nourrit

Ma racine secrète, obscure et nécessaire;

Mais mon esprit,

Au-dessus de mon corps qui pousse son tronc rude,

Balance au vent

Sa ramure déjà que l'automne dénude…

Arbre vivant,

Qu'importe que le temps ou l'hiver ou la hache,

Par son milieu, L'attaque, si déjà sous l'écorce se cache,