La cité des eaux

Henri de Régnier · Chapitre 59 sur 61

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La cité des eaux

Épilogue

 

Une dernière fois reviens en mes pensées,

O jeunesse aux yeux clairs,

Et, dans mes mains encor, pose tes mains glacées.

Le soir parfume l'air.

Souviens-toi des matins où tous deux, côte à côte,

Notre ombre nous suivant,

Sur le sable fragile et parmi l'herbe haute

Nous allions dans le vent.

Ce que je veux de toi, ce n'est pas, ô jeunesse,

De me rendre les lieux

Où nous avons erré ensemble. Je te laisse

Tes courses et tes jeux.

Je ne veux point de toi ces rires dont tu charmes

Mon souvenir encor:

Je te laisse tes pas, tes détours et tes larmes,

Ton âge d'aube et d'or,

Ton âme tour à tour voluptueuse ou sombre

Et ton coeur incertain, Et ce geste charmant dont tu joignais dans l'ombre

La couple de tes mains.

Ce que je veux de toi, c'est ta jeune colère

Qui te montait au front,

C'est le sang qui roulait en toi sa pourpre claire,

Lorsque d'un vain talon,

Tu frappais à durs coups, frénétique et penchée,

Le sol sec et ardent,

Comme pour qu'en jaillît quelque source cachée

Que tu savais dedans;

C'est cela que je veux de toi, car je veux boire

A pleine bouche, un jour,

L'eau souterraine encore à ta fontaine, ô gloire,

Quand ce sera mon tour!

Et, si le temps ingrat m'accorde pour salaire

L'opprobre meurtrier,

Je veux m'asseoir du moins à l'ombre que peut faire

La branche du laurier.