La cité des eaux
Le Silence
Mais moi, si je regarde au fond de ma pensée D'aujourd'hui jusqu'au bout de ma route passée, Toujours je me retrouve et toujours je me vois Toujours le même, assis toujours au même endroit. Sur le sable jaillit mon unique fontaine
Où ma bouche à son eau rafraîchit mon haleine. Là-bas, près du pin rouge et rauque, dans le vent, C'est là que je me vois et de là que j'entends Encore, dans l'air pur, au matin de ma vie, De ma flûte, monter de mes lèvres unies, Sonore, harmonieux, humble, tremblant et beau, Mon premier souffle juste à mon premier roseau.
LE SILENCE
Le silence est peut-être une voix qui s'est tue Comme le dieu se tait debout en sa statue, Et par elle n'a plus de vivant aujourd'hui Que son ombre, au soleil, qui tourne autour de lui. Le silence est peut-être une voix qui sait tout Comme un dieu taciturne en son marbre debout, Dont le geste éternel fait signe qu'on écoute Ce que dira son ombre aux passants de la route, Qui regardent, d'en bas et le genou plié, L'ordre silencieux du dieu pétrifié.
LE JARDIN
Tu m'as vu bien souvent, de ton verger voisin Où le pampre vineux annonce le raisin, Bien souvent, tu m'as vu, par-dessus cette haie Que l'épine hérisse et que rougit la baie, Tout un jour, de l'aurore au soir, en mon enclos… Il est humble, petit, mélancolique et clos; Sa porte à claire-voie ouvre sur la grand'route; Une fontaine au fond s'épuise goutte à goutte Et ne remplit jamais qu'à demi le bassin; La ruche, dans un coin, bourdonne d'un essaim Qui rentre sous son toit dès que les fleurs sont closes. Tout est calme. Un rosier balance quelques roses Qui s'empourprent dans l'ombre auprès d'un vieux laurier. Il fait beau. Sur la route, avec son chevrier, Le troupeau qui piétine en la poussière chaude; Son bâton à la main, un mendiant qui rôde; Une femme qui rit et que l'on ne voit pas; Quelqu'un qui passe: rien, ni la voix, ni les pas Ne te semblent pouvoir de lui-même distraire Cet hôte, aux yeux baissés, du jardin solitaire. Ai-je l'air de vouloir être ailleurs qu'où je suis? Le jour s'en va, rayon à rayon, bruit à bruit; Et la ruche incertaine et la rose indistincte Sont l'une d'or pâli, l'autre de pourpre éteinte; Le crépuscule est à genoux devant le soir; Le laurier lentement se bronze et devient noir, Et je reste debout dans l'ombre, et c'est à peine Si l'on entend tout bas un peu plus la fontaine, Et j'écoute à mon coeur en larmes dans mes yeux L'éloquente rumeur de mon sang furieux.