La Maison aux livres
Dragos est-il vraiment un quartier d’Istanbul...
Dragos est-il vraiment un quartier d’Istanbul digne de ce nom ? Si vous voulez mon avis, cela ne fait pas de doute. Une fois, nous avons loué une maison d’été sur l’île d’Heybeli. Du balcon de derrière, on voyait juste en face la colline de Dragos se dresser sur la côte asiatique comme une île. Dans les environs proches ou lointains, de Bostanci à Tuzla, voire au-delà, aucun autre secteur n’a à ce point pu échapper au bétonnage, à l’urbanisation excessive et à la déforestation. Voilà pourquoi, vu de la rive d’Heybeli, Dragos a l’air d’une île qui flotte tout près. Je me souviens y être allé enfant, mais pour quelle raison ? Ma mémoire n’en a pas conservé la moindre trace. Depuis, je n’y suis pas revenu. On attribue sa préservation à l’achat de terrains à différentes époques par certains notables du pays pour y construire leurs demeures. Je crois que c’est vrai. Au fil du temps, j’ai fait la connaissance de quelques-uns d’entre eux. J’ai également pu constater qu’ils tenaient à bonne distance de leurs murs les propriétés voisines. Une façon de rendre leur vie déjà privée encore plus privée.
Monsieur était-il l’un d’eux ? Quand cette idée m’est venue à l’esprit, je me suis rendu compte que j’avais vite pris mes distances vis-à-vis de cet inconnu, et que je faisais preuve de froideur. Mon père a longtemps été l’un des dignitaires de ce pays. Ceux qui s’imaginent que je bénéficie moi aussi d’un tel statut, quoique dans une moindre mesure, ne manquent pas, et sur ce point je n’ai pas grand-chose à leur dire, je préciserai toutefois que jouir d’une position sociale ne signifie pas pour autant qu’on ait progressé dans son aventure intérieure. Au contraire, il y a dans une telle promotion une inflexion évidemment déplaisante. Monsieur était-il de ces hommes-là ? La mort elle-même ne saurait nous priver d’un tel rang, tout juste peut-elle l’ensevelir peu à peu. Lui faire perdre tout éclat demanderait beaucoup de temps.
Nous n’avons pas eu de mal à nous retrouver. Reza bey était un peu surpris.
— Si j’avais su que vous veniez en taxi, je serais passé vous chercher, monsieur…
— Je n’ai pas de voiture. C’est comme ça que je me déplace, ai-je répondu sèchement avant de m’asseoir à côté de lui.
Comme on pouvait s’y attendre, Reza bey faisait partie de ces gens qui collent leur siège au volant et conduisent comme s’ils avaient un manche à balai dans le dos, sans l’appuyer au dossier. Il est resté en première dans les rues de Dragos. De toute évidence, il peinait dans les montées. Lorsque nous avons atteint le sommet, nous nous sommes engagés sur une étroite route bordée par une clôture qui entourait un bosquet. J’ai compris que nous arrivions.
Pour fabriquer la porte d’entrée à deux battants, on n’avait pas pris d’autre bois que celui de haute qualité déjà utilisé pour l’enceinte. Sur la droite, juste un peu plus loin, j’ai distingué un petit bâtiment de pierre, en bordure duquel les arbres reprenaient. Reza bey a appuyé sur le bouton d’une sonnette à peine visible et aussitôt le gardien est sorti, j’ai regardé à l’intérieur et sa femme s’est montrée elle aussi à la porte. L’attitude respectueuse de l’homme qui devait avoir la quarantaine trahissait en même temps une certaine inquiétude. Dès qu’il a ouvert la porte, au lieu de nous serrer la main, il a reculé de quelques pas, attendant que Reza bey me présente avant de s’approcher, puis il s’est incliné et m’a serré la main.
— Salih veille sur ce lieu comme sur la prunelle de ses yeux.
Alors que nous nous tournions vers la femme de Salih pour la saluer, il a ajouté :
— Monsieur a personnellement formé Hayriye au soin des livres.
Franchement intéressé, et pas pour le simple plaisir de dire quelque chose, j’ai demandé :
— Alors, comment faites-vous ?
— Une fois par semaine, sans déplacer les livres, j’essuie la poussière, a-t-elle répondu avec enthousiasme. Le déshumidificateur est toujours allumé, de toute façon.
Reza bey a ajouté :
— Monsieur a pensé à tout, depuis le générateur d’électricité en cas de coupure jusqu’à la citerne afin d’avoir toujours de l’eau à bonne pression. Sa plus grande frayeur était le feu.
Sans faire de commentaire, je n’ai pas pu m’empêcher de me dire qu’une bibliothèque au milieu d’un bois n’était pas ce qu’il y avait de plus raisonnable. Ils nous ont invités à entrer, mais comme je ne voulais pas déranger, Reza bey qui tenait à me montrer l’organisation a insisté. Je me suis rendu compte qu’une partie de la maison du gardien avait été aménagée en salle des machines ou une sorte de centre de contrôle. Salih, désireux de montrer à quel point il maîtrisait l’installation, en énumérait les détails comme s’il les avait appris par cœur. Il était affublé d’un léger bégaiement qu’il tentait de dissimuler de son mieux. Comment aurait-il pu savoir que j’avais un faible prononcé pour les bègues ? L’installation qu’il nous faisait découvrir était aussi simple qu’impressionnante. De fait, ce que j’avais sous les yeux suffisait à prouver que Monsieur avait pensé à tout sans rien laisser au hasard. J’ai toujours envié les gens capables de mener à bien ce genre de projets et toujours eu le plus grand respect pour ceux qui les conçoivent.
— Nous pourrons revoir tout cela avant de partir, dit Reza bey, qui avait dû sentir monter l’impatience en moi.
Nous avons contourné la loge pour emprunter un sentier aménagé de manière à conserver son aspect naturel, où seules deux personnes pouvaient marcher de front. La plupart des arbres étaient des pins.
— De l’autre côté, vous allez découvrir l’arboretum, m’a dit Reza bey comme s’il avait lu dans mes pensées.
Une vingtaine de mètres plus loin, nous avons soudain débouché sur une esplanade : je suis resté sans voix, stupéfait de me trouver en pareil endroit.
— Je vous laisse un instant, monsieur, m’a dit Reza bey. Je dois parler avec Salih.
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