La Maison aux livres
Après l’Andorre, nous avions décidé de passer...
Après l’Andorre, nous avions décidé de passer quelques nuits à Barcelone, que nous considérions tous deux comme l’une des villes les plus fascinantes du Vieux Continent, et nous avions réservé un hôtel dans le centre, juste à côté de la Casa Milà. De là, nous nous dirigerions sans nous presser vers les centres d’intérêt de la ville que nous connaissions déjà dans ses grandes lignes et vers des lieux ciblés qui conforteraient notre sensation de découverte. Entre deux visites, nous avons pris de longues pauses déjeuner et dîner. Nous parlions pendant des heures, rendant justice à la cuisine et aux vins espagnols et catalans. Pour qu’une vraie vie de couple s’épanouisse, il ne suffit pas à mes yeux que les âmes et les corps soient en harmonie, la compatibilité intellectuelle est également essentielle. Sinon, la relation s’ankylose et, avec les meilleures intentions du monde, elle devient une routine dont on ne peut plus sortir.
Ceux qui vivent avec un écrivain savent qu’il est souvent distrait. C’est surtout vrai pour quelqu’un comme moi, rivé à son métier à tisser à un rythme qu’on peut dire ininterrompu. Dans une tête où se nouent les fils d’innombrables motifs, on peut toujours en trouver un qui casse. Les femmes sont généralement plus sensibles, plus observatrices et plus prudentes. Demandez à n’importe quel homme ce qu’il en pense, il renchérira : « Mais la mienne l’est encore davantage. » C’était notre deuxième soirée à Barcelone. Par ailleurs, je finissais tout juste une tirade enflammée sur l’architecture de Bofill, lorsque ma femme a conclu en évoquant ma distraction qui, ces derniers jours, lui avait semblé d’une nature différente. Alors, voyant se confirmer l’idée qu’elle pourrait se livrer à des suppositions sans fondement ou se faire de vaines illusions, j’ai reconnu :
— Oui, je me trouve face à un problème énorme et inattendu dans ma vie.
J’avais tellement besoin de franchir ce pas que dès ce moment j’ai eu l’impression que le problème était résolu, que je me relâchais et que l’arc si tendu en moi s’était débandé. J’adore le mot de Cocteau selon lequel « un secret a toujours la forme d’une oreille ». Elle était prête à m’écouter, évidemment, mais il n’était pas facile de déchiffrer ce qu’exprimaient les reflets changeants de ses yeux. Si vous pensez avoir depuis des années mémorisé les genres de lumière, les types d’étincelles qui brillent dans ces pupilles que vous connaissez parfaitement, vous vous rendrez compte un jour que vous vous trompez. Pour pénétrer au plus vite ce regard inhabituel, j’ai choisi un raccourci et expliqué la situation à toute vitesse dans toute sa nudité. L’éclat de ses yeux a reculé et disparu, laissant place à plusieurs lignes de lumière différentes et familières.
Non, je n’avais pas inventé le moindre détail. Non, vraiment, je n’étais pas en train de lui parler d’un roman que j’avais décidé d’écrire. Non, je ne connaissais pas cet homme et je ne savais pas qui il était, je n’avais aucun moyen de le découvrir, d’ailleurs je n’en aurais pas l’occasion. Oui, cela me faisait réfléchir moi aussi, et je ne savais pas pourquoi j’avais été choisi. Non, cela n’impliquait pas de charge, de responsabilité ni d’obligation. À ce stade, mon droit au refus d’héritage était bien sûr toujours intact. Oui, cela ressemblait à une ruse du génie de la lampe d’Aladin. Non, je ne pouvais pas dire que j’avais besoin d’une telle bibliothèque, car, indéniablement, j’avais déjà du mal à gérer la mienne et à surmonter notre insuffisance de murs.
En tout cas, à l’évocation de ce petit bois sur les collines de Dragos, au milieu duquel se dressait ce palais de verre, avec ces milliers de livres, cette cabane de lecture juste devant, le gardien et sa femme dans la dépendance, l’arboretum, Reza bey, Monsieur, il était impossible pour ma femme de se refuser à considérer la Maison aux livres comme le résultat d’une loterie incompréhensible.
— Si tu y jettes un coup d’œil, lui ai-je dit, tu vas être encore plus surprise, c’est indescriptible, il faut le voir pour y croire !
À en juger par le fait que depuis mon retour de Sarajevo j’avais la tête ailleurs, elle était soulagée de ne voir confirmée aucune de ses plus sombres déductions. Cependant, j’ai vu qu’elle percevait la Maison aux livres comme un très gros, un monstrueux insecte, dont on n’aurait pas su dire s’il était nuisible ou inoffensif, venu à l’improviste faire irruption au milieu de nos vies. Elle s’amusait à passer en revue toutes sortes de conjectures à propos de Monsieur, n’arrivant pas à croire que je ne sois pas entré pour regarder les livres, puis elle a soudain dit qu’elle avait de sérieux doutes sur le fait que tout cela ne me (nous) cause aucun problème, me rappelant que même les gagnants à la loterie avaient souvent été confrontés à une multitude de fléaux imprévus et inextricables qui avaient eu un impact négatif sur leur vie.
Non, je ne pensais pas être en âge ou en position d’aller jusqu’à m’enliser dans le marais de la Maison aux livres, comme le Peter Kien d’Auto-da-fé, en m’immolant par le feu avec les livres. Chaque fois que je m’égarais dans l’ironie, vexée, elle gardait un moment le silence. Puis est arrivée une nouvelle salve : je passais déjà ma vie enfermé dans mon bureau, je m’y enterrais pendant des heures, quel genre d’heures de travail envisageais-je pour m’occuper de la Maison aux livres ? En réponse à cette contre-ironie, un clic a annoncé la fermeture des valves de la moule et, pendant un moment, je me suis contenté d’écouter, peut-être d’entendre, bouche close. Oui, une solution raisonnable pourrait être trouvée si l’on optait pour une approche équilibrée. Non, il ne fallait pas se laisser prendre, plonger trop vite dans les profondeurs au risque d’un accident de décompression. Oui, autrefois j’avais bien passé les limites, non, il serait injuste de prétendre que c’était ma nature. Oui, je serais capable d’entretenir une relation raisonnable avec la Maison aux livres.
— Pensons à ce qui arriverait si, dans le cas inverse, ai-je ajouté, j’utilisais mon droit de refuser l’héritage ? Pouvons-nous laisser ce sac de nœuds s’installer dans nos vies ?
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