La Maison aux livres

Enis Batur · Chapitre 22 sur 46

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La Maison aux livres

Lorsqu’il était avec Lauren Bacall...

Lorsqu’il était avec Lauren Bacall, Humphrey Bogart lui aurait dit : « Du vendredi au lundi, ma vie t’appartient. Ce qui me laisse en moyenne quarante-cinq week-ends de totale liberté par an à te consacrer, si on excepte les vacances. » Dès le vendredi soir, il lâchait les rênes à son voilier blanc qui glissait comme un cygne sur la mer : j’ai vu le dans un documentaire Santana

et, en le regardant, j’ai senti un autre bateau se nouer dans ma gorge, qui m’a emporté.

La vie à deux est à mes yeux la forme de relation la plus complexe au monde. Tous ceux qui vivent en couple comprennent sans mal la phrase de Harold Pinter que je me plais souvent à citer, car c’est vraiment ainsi que cela se passe : « Quand deux personnes commencent à vivre dans une même pièce, commence aussi une lutte de pouvoir. » Chacun réalise tôt ou tard qu’il doit se tenir en alerte, constamment lutter pour protéger son autonomie en dehors de l’espace partagé par le couple. Au terme d’incessantes négociations, on se fait des concessions mutuelles. On n’a jamais vu que cela puisse se passer autrement. La passion tend à se ramifier et, en croissant, ses branches développent de nouvelles pousses dans l’arbre que formait le couple. Si la vie commune se dissout souvent sous l’influence d’un tiers, certaines addictions peuvent aussi jouer ce rôle. Celui qui ne peut se lever de sa table de jeu ou qui consacre vingt-quatre heures par jour à son travail voit d’abord se distendre, puis se rompre les liens qui l’unissaient à l’autre. Aussi la seule façon de durer consiste-t-elle à se fixer de justes lignes de partage. Parfois un des deux ressent le besoin d’avertir l’autre s’il s’est trop éloigné de l’espace partagé en faveur de son propre territoire. Celui des deux qui se met en colère se mettra le premier sur la défensive. Il prendra du recul pour tenter un compromis, car même si le contrat n’est que partiellement déchiré, il finira inévitablement, faute d’être réparé à temps, par se rompre. Or on sait colmater un point d’impact dans un pare-brise fissuré.

Peut-on nier que le livre, dont on a tant souligné les vertus fédératrices, puisse aussi se révéler un ferment de division ? Il suffit de penser à la façon dont on peut se complaire dans un cercle, pour comprendre comment la passion démesurée des livres a toutes les chances de causer des ravages dans une vie de couple. J’ai, pour plaisanter, évoqué une pancarte qui disait « Entrée interdite à l’Autre ». Au risque de réactions virulentes vu sa portée sinistre, je vais y revenir, et puisqu’on ne peut jamais se garantir contre un malentendu, je suis prêt à endosser toutes les étiquettes qu’on voudra me coller. Aucun être sensé n’oserait prétendre que les femmes sont contre les livres. S’il y a des femmes qui n’aiment pas les livres, sont-elles plus nombreuses que les hommes ? Par le passé, la proportion a pu être autre, mais aujourd’hui, la majorité des lecteurs sont des femmes dans les pays où le taux d’alphabétisation est relativement élevé. Pour ma part, s’agissant des auteurs, je considère la distinction entre hommes et femmes totalement infondée. L’expression « femme écrivain » dégrade celui qui l’utilise.

Si, à notre époque, écrire a cessé d’être réservé aux hommes, il est incontestable que le combat des femmes pour la liberté et leur place dans un monde dominé par les hommes a joué un rôle majeur. Virginia Woolf dans Un lieu à soi a posé les termes du problème, et même si cela ne convient pas à tous les hommes, on ne pourra pas commencer à parler d’égalité sans avoir au préalable renversé cette représentation dominante.

Disant cela, je me comparerais volontiers au sale garnement qui a fait ou est prêt à faire une bêtise et débite des excuses pour devancer les réprimandes. Or voici la phrase qui va déchaîner les foudres : Qu’on le veuille ou non, le livre reste encore et malgré tout un objet du monde masculin.

Une telle phrase exige que j’ouvre une parenthèse. J’ai vu passer entre mes mains les histoires d’une foule de livres et de bibliothèques. Avec le temps, je me suis longuement attardé sur les lettres, les alphabets et les polices de caractères jusque dans leurs moindres détails. Je pense avoir fait le tour de la bibliographie, de la bibliomanie et de la bibliophilie : ce sont les hommes, pas les femmes, qui sont à l’origine de toutes les perversions du monde du livre. Ils ont entrepris la construction de bibliothèques gigantesques et ils y ont eux-mêmes déclenché des incendies, tout aussi gigantesques. Les insatiables collectionneurs de manuscrits, les déchiffreurs d’alphabets, les fous de la correction, les relieurs et les collectionneurs d’ex-libris sont des hommes. Nous ne pouvons pas connaître l’avenir. Nous ne pouvons pas savoir quel destin connaîtront le monde des livres ou le livre lui-même, bien que je sois d’accord avec Umberto Eco, qui dit : « Le livre est comme la cuillère, le marteau, la roue ou le ciseau. Une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux. » Tout peut changer dans le futur, mais les données du passé le montrent : du passé au présent, la perversion du livre, le fétichisme, la passion excessive pour cet objet s’imposent comme des excès propres au monde masculin. Faut-il préciser qu’il n’y a rien, dans ces observations, dont en tant qu’homme on devrait être fier ?

De l’histoire de chaque objet, on peut, si l’on y regarde de plus près, tirer des conclusions soit semblables soit différentes. Ramené à l’échelle d’une vie, la réalité n’offre plus la même apparence. Une situation singulière naît chaque fois de cette vérité. J’ai connu quelqu’un qui avait dû quitter sa femme parce qu’il ne supportait pas sa passion pour les chaussures. Ce n’est probablement pas le seul exemple de ce genre. J’exclus l’addiction à l’alcool ou au jeu. Ce sont des causes de rupture courantes, presque banales, mais dans le monde du livre, l’excès peut aussi atteindre un niveau dangereux. J’ai dit que je connaissais beaucoup d’amateurs de livres qui vivaient seuls. Si leurs excès les ont empêchés de partager la vie de quelqu’un, leur histoire était chaque fois différente. Lorsqu’on les questionne ils parlent, qui d’une déception amoureuse irréparable, qui de l’impossibilité de remplacer un amour décédé à un âge précoce, qui de l’incapacité de trouver le partenaire idéal. À mon avis, leur solitude est intimement liée à leur inaptitude à inhiber leur passion pour les livres. Les amateurs de livres capables de se réfréner ont d’une manière ou d’une autre trouvé la solution. Après avoir connu à un moment donné de leur vie de couple une sorte d’interrègne, ils se sont assis à la table de négociation avec leur épouse et soumis aux conditions qu’elle leur imposait, soit en se lançant dans le désherbage de leur bibliothèque, soit, comme je l’ai mentionné précédemment, en l’exilant, comme un animal de compagnie dont personne ne voudrait plus à la maison, l’essentiel consistant à lui trouver ou lui bâtir un lieu ailleurs.

Monsieur s’était-il marié ? Avait-il eu des enfants, passé sa vie au sein d’une famille ? Ma première visite à Dragos a éveillé des fantasmes qui sommeillaient en moi, je ne peux le nier. Quand je suis rentré à la maison et me suis retiré dans mon bureau, j’ai sélectionné un à un les types de détectives qui figuraient dans mon catalogue personnel et essayé d’imaginer lequel me conviendrait. N’aurais-je pu engager quelqu’un pour découvrir qui était ce Monsieur, savoir de quoi il avait l’air ? Quelqu’un qui s’enquerrait de sa stature, sa corpulence, des traits de son visage et de son caractère, des grandes lignes de sa biographie, et me les communiquerait, pas un homme capable d’éclaircir une énigme par l’analyse à la façon d’Auguste Dupin ou d’Hercule Poirot, mais plutôt un bon vieux détective de la trempe d’un Dashiell Hammett, qui préférerait jouer au voyou au lieu de se morfondre sur une scène de crime, et qui, si nécessaire, aurait attaché Reza bey tel un saucisson à la chaise déglinguée d’une chambre d’hôtel borgne, lui aurait versé un seau d’eau glacée sur la tête toutes les dix minutes et, du ton le plus voyou, lui aurait hurlé : « Allez, crache le morceau ! Si tu causes pas t’es un homme mort ! », bref un gars à la mine patibulaire dont la chemise exhiberait ce qu’il portait sous sa veste, dès qu’il la tomberait.

Heureusement, je me reprenais tout de suite. Premièrement, batailler avec ce genre de fantasme irréaliste ne servait à rien, ce n’était pas mon style. Deuxièmement, il était indéniable qu’il y avait quelque chose de honteux et d’inconvenant dans le désir de découvrir l’identité de Monsieur. Il y avait une grossièreté disproportionnée à vouloir percer le secret que quelqu’un avait si méticuleusement mis en place, pour une raison impérieuse. La Maison aux livres pouvait-elle être confiée à un homme incapable de comprendre que la maîtrise de sa curiosité est l’une des principales vertus d’un homme, et qu’il n’y a pas de place pour un tel sentiment dans sa vie ?

Monsieur avait-il été célibataire ? Je n’avais pas de raison de m’en inquiéter. De toute façon, ce n’était pas mon cas, je ne pouvais plus cacher à ma femme la situation inextricable dans laquelle je m’étais engouffré.

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