La Maison aux livres
Évidemment, avant ce mois d’août, il s’était passé...
Évidemment, avant ce mois d’août, il s’était passé bien de choses. Début juin, après le marché passé avec elle en Andorre, j’avais pratiquement cédé à la précipitation. Renonçant au rêve absurde de torturer Reza bey et, pour un temps, à l’obsession d’identifier Monsieur, j’avais signé l’acceptation de succession. Si elle était le fruit du hasard, ce ne pouvait l’être qu’en partie. On m’avait en quelque sorte donné l’opportunité d’observer la façon dont le hasard agissait – sujet sur lequel Hans Blumenberg a écrit de nombreux et brillants traités – pour finalement, pris d’un étourdissement, préférer le statut d’acteur à celui d’observateur. Non seulement j’étais victime de vertiges, mais je ne voyais pas non plus correctement. J’avais abandonné mon être à l’attraction gravitationnelle de cet abîme d’énigme. Je n’arrivais plus à penser à rien d’autre, au point de perdre la capacité de peser le pour et le contre et de raisonner avec sang-froid.
Au début, pendant quelques semaines, je m’en suis tenu aux termes de notre traité d’Andorre : je me rendais à la Maison aux livres le vendredi soir et rentrais à la maison le dimanche soir, chamboulé. En effet, je semblais ne plus avoir toute ma tête, être complètement déboussolé. Je n’arrivais à me concentrer sur aucun autre sujet, ni sur mon travail, ni sur ma femme. Quant à moi qui n’avais jamais perdu une occasion de me vanter de dormir comme un bébé, j’étais devenu l’insomniaque qui cherche désespérément où il a égaré son sommeil d’autrefois. Caché derrière un livre, voire devant, Monsieur, avec sa stature et ses traits flous, s’était lové au centre de ma vie. Il était impensable que seule ma femme se soit aperçue de ma métamorphose. J’envie ceux qui savent empêcher une tempête intérieure de se refléter sur leur visage et dans leur comportement. Je suis totalement incapable de porter un masque, mon visage est si transparent qu’il déploie au tout-venant ma géographie intérieure. De toute évidence, même si, à une exception près, personne ne savait ce qui m’arrivait, j’avais le sentiment d’être assis sur une balançoire qui se serait détachée de sa barre d’appui.
J’ai l’habitude de dédier un nouveau carnet à chaque idée sur le point de prendre forme. Cette fois, afin de ne pas complètement perdre les bribes de celles qui bouillonnaient dans ma tête et de pouvoir m’en souvenir, j’en avais choisi un, petit mais épais, qui tenait dans une poche, afin – je ne sais pas trop pourquoi – de le dissimuler à tout le monde. Il n’y avait d’ailleurs pas une seule de mes actions passées susceptible d’exiger une telle précaution, de surcroît injustifiable. Jamais je n’avais tenté de cacher quoi que ce soit à la maison ni au bureau, pas plus que ma femme n’aurait cherché à s’immiscer dans mon intimité, étant surtout bien trop fière pour se permettre pareil comportement. Quant à mes collègues, ils me respectaient, aucun d’eux n’aurait imaginé s’introduire dans ma vie privée, fouiller mes tiroirs ou me faire les poches. Alors qu’arrivait-il ? Comment en étais-je venu à imiter le vieux Tolstoï, qui fourrait ses journaux intimes dans ses bottes pour les dérober à la curiosité de Sonia ? Aurais-je laissé naître en moi une doublure qui se serait identifiée au converti de force – dont parle Edmond Jabès avec une grâce extraordinaire – cousant dans une manche de sa veste la Torah (ou peut-être le Zohar), pour de l’autre main la caresser à l’église ou à la mosquée. J’ai aussitôt abandonné l’idée de confier mes vestes d’été à mon tailleur à qui j’avais pensé demander d’y coudre une poche secrète. Ensuite, un autre détail me tracassait : si je dédiais un carnet à chaque nouveau projet, la Maison aux livres en serait-elle désormais un ? « Et quel projet ? De quelle nature ? » me souviens-je m’être questionné à haute voix. Voilà comment s’était présenté ce mois de juin.
Et voici comment il s’est poursuivi : dès que j’ai fait connaissance avec la Maison aux livres, il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que cette rencontre ne signifierait tout au plus qu’une étape préliminaire. Ses 38 644 livres avaient été étiquetés et consignés par quelques employés, suivant leur date d’achat, dans sept gros carnets composés à cet effet, présentant différentes écritures manuscrites. L’ouvrage le plus ancien ayant été acquis le 9 octobre 1938 à Berlin et le dernier daté du 24 mai 2002 à Istanbul, la période de réunion de la collection correspondait à un laps d’environ soixante-cinq ans. Je n’avais pas oublié la remarque de Reza bey selon laquelle ce que j’avais sous les yeux avait été le fruit d’une sélection au sein d’un ensemble bien plus vaste. Monsieur avait probablement commencé à acheter des livres bien avant, mais le premier à mériter sa place ici était un Novalis, déniché tout juste avant la guerre dans une librairie qui devait brûler de fond en comble sept ans plus tard. C’était la deuxième édition des Hymnes à la nuit.
À y regarder de plus près, ce détail semblait un peu vain au vu des importantes informations que j’avais reçues, mais en apprenant avec quel titre la première pierre de l’édifice avait été posée, je commençais à avancer. J’essayais de me faire un portrait de Monsieur jeune. Pourtant comme j’étais encore loin d’être à même de savoir ce que j’allais écrire, l’histoire que j’essayais de mettre en place s’est, à un moment, arrêtée sur trois points de suspension, dans une atmosphère d’incertitude. Si jamais un tel livre devait voir le jour, Les derniers jours d’un jeune Turc à Berlin lui aurait fourni un titre de nature à susciter aussitôt la curiosité. La date inscrite à l’intérieur de la couverture des Hymnes – selon l’habitude prise dès le début par Monsieur – avait en soi quelque chose de cauchemardesque. Combien de temps après l’incendie du Reichstag, la Nuit de cristal et le début des persécutions contre les Juifs avait-il commencé ? Que pouvait bien faire un jeune étranger dans cette ville ? L’une des familles de la grande bourgeoisie d’Istanbul, dont on peut penser qu’elle ne pouvait pas prédire les sommets qu’atteindrait la fureur démoniaque des Allemands, incapable d’analyser la situation de loin, avait envoyé son fils à qui on avait appris l’allemand dès son plus jeune âge, dans un wagon-lit de première classe partant de Sirkeci, afin de parfaire son éducation. Comme mon récit, nébuleux faute de bases solides, se développait naturellement sous l’influence de scènes de films d’une époque où se forgeait l’esthétique du noir et blanc, j’ai suspendu ma progression et suis revenu aux carnets.
Au début, ne voyant pas le bénéfice de l’ordre chronologique, la méthode d’enregistrement choisie m’avait semblé plutôt illogique, mais au bout d’un moment je me suis rendu compte que Monsieur accordait une signification particulière aux dates d’acquisition des livres, ainsi qu’au moment précis et au lieu de la rencontre effective, si ce n’est à la date à laquelle il avait décidé de se les procurer. Peu de lecteurs, de lettrés, qu’ils soient bibliophiles ou aient année après année monté une bibliothèque, continuent à tenir un tel journal de bord. Nous manquons, pour la plupart, de données sur l’itinéraire de nos bibliothèques, à l’exception, parmi mes connaissances, de quelques fervents lecteurs qui consignent encore tout sur des carnets, et d’une poignée de passionnés qui ont pris l’habitude d’inscrire sur l’une des premières pages de chaque nouveau livre la date et le lieu d’achat avec un . Pour Monsieur, ex-libris
cela revenait à faire noter dans ses carnets, étape par étape, la date de fondation, d’aménagement et d’achèvement de sa bibliothèque. Je me suis trouvé face à une liste qu’on pouvait examiner pour elle-même, et dans laquelle on distinguait selon les langues – parmi les livres en allemand, français, anglais et turc les plus nombreux, plus rarement en grec, latin, italien et espagnol – différents domaines allant de la littérature, la philosophie, l’art, la science, à la politique et l’économie principalement, sans oublier les dictionnaires et les ressources encyclopédiques. S’il fallait considérer chaque volume comme une marche, devant quelle sorte d’escalier me trouvais-je ?
L’art de la métaphore, on sait cela, nous offre une foule de magnifiques stéréotypes fixés de longue date. Pour certains, ce qui vient à l’esprit, c’est l’effrayant escalier d’Escher, dont on ignore s’il monte ou s’il descend, d’autres pensent aux sombres marches des Prisons imaginaires de Piranèse, qui semblent finir dans le néant. Cependant, l’escalier qui se dressait devant moi me semblait un objet né d’une imagination totalement hallucinée, s’éparpillant dans tous les sens comme un lierre en folie, un mécanisme d’une folle perversité qui, tentant de monter ou de descendre, était voué à rouler dans l’abîme à tout moment. Enregistrés un à un successivement, les titres ne semblaient pas présenter le moindre signe de cohérence et, à les lire, on était pris d’une sensation de vertige, au mieux accompagnée de nausées. Ces carnets pouvaient-ils être lus de haut en bas, ligne à ligne ? En parcourant leurs pages, comprendrais-je comment tous ces titres avaient pris place, progressivement, sur les étagères vides d’une bibliothèque fantomatique ? Émergeraient-ils de leur brouillard ?
J’y reviendrai, à ces carnets. À mon avis, il n’y avait jusque-là rien d’étrange si, dès mon premier pas à l’intérieur, j’avais volontairement gardé pour moi ce que j’avais ressenti et pensé de cette Maison aux livres elle-même, au point de ne presque pas ouvrir la bouche. Quand on ne peut savoir dans quel ordre s’y prendre, par quel bout commencer ? Parfois on bloque. Je fais partie de ceux dont les yeux s’habituent vite à l’obscurité. Laissons de côté les systèmes de classement bons ou mauvais, communs aux innombrables bibliothèques publiques, dont, pendant des années, j’ai franchi les portes. Quand je dis « s’habituer à l’obscurité », je veux parler de ces bibliothèques de particuliers qui opposent des difficultés à qui voudrait s’y retrouver et découvrir en tâtonnant leur classement. Cependant, pour moi, ici, il n’en a rien été. En entendant dire cela, on pensera sans doute le contraire, mais le fait est que j’ai eu l’impression d’en avoir moi-même conçu la logique et d’en connaître plus ou moins l’ordonnancement, ce qui pour tout autre aurait présenté des obstacles insurmontables. En constatant cela, j’ai compris ce qui était arrivé.
OceanofPDF.com