La Maison aux livres
Le matin, je travaille à la maison.
Le matin, je travaille à la maison. Durant des années, en phase de négociation, j’en ai fait la condition sine qua non de tous mes contrats. Les gens, en général, négocient le salaire, pour moi ce qui compte c’est le temps. J’ai toujours fait de mes conditions de travail une question d’équilibre. Autrement, je ne pourrais pas faire ce que je fais, ni empêcher mon malheur de se refléter dans ma vie professionnelle. Par ailleurs, si la plupart des gens sont productifs de façon « brute », moi je le suis de façon « nette ». On sait donc qu’en un après-midi, j’abats le travail d’une journée entière. Ma demande au préalable n’a donc jamais soulevé d’objection majeure.
Après le petit déjeuner, avant d’entrer dans mon bureau ma troisième tasse de café à la main, j’ai bien pris soin de mentionner une corvée dont je devais m’acquitter le jour même ou le lendemain. Je devais aller voir une bibliothèque qui pourrait se révéler utile aux archives de l’entreprise. Non, je ne pouvais pas déléguer l’affaire à quelqu’un d’autre. Oui, on pouvait y trouver des ouvrages importants. Non, parce qu’en voyant les livres les employés qui s’y connaissent perdent leur sang-froid et se mettent à remuer la queue. Il fallait donc évaluer la situation d’un œil et avec une détermination de manager. Oui, quelqu’un était mort. Non, je ne savais pas qui c’était, d’ailleurs cela ne me regardait pas. Oui, cette bibliothèque était si grande que je devrais y aller plusieurs fois. Non, je n’avais pas la flemme. Oui, la bibliophilie était un virus tenace.
J’ai posé la tasse entre le téléphone et moi. Un instant plus tard, j’éclatais de rire. M’imaginer Reza bey en train d’attendre impatiemment à l’autre bout du fil le premier pas d’une amoureuse était vraiment drôle. Qui pouvait dire l’importance du patrimoine – entreprises, biens fonciers, trésorerie – de Monsieur ? Les employés de Reza bey qui géraient toutes sortes d’opérations – immobilier, comptes bancaires, obligations, actions, impôts – voyaient probablement dans cette fameuse Maison aux livres un boulet insolite. Ils ne souhaitaient qu’une chose : que j’accepte cet héritage afin de leur éviter des migraines. Je me demandais quelle alternative Monsieur avait imaginée en cas de refus. Si j’appelais Reza bey, il me répondrait très probablement : « Je ne peux pas vous le dire, monsieur », non sans m’infliger une leçon sur le caractère sacré du secret professionnel dû au client. Pourquoi devrais-je m’en soucier ?
À l’autre bout du fil, la voix très assurée d’une femme chevronnée – standardiste ou secrétaire, je ne saurais le dire – m’a répondu comme si, pour moi aussi, ce détail était d’une importance cruciale :
— Reza bey se trouve au palais de justice no 2. Je dirai que vous avez appelé, si vous me donnez votre nom… . Je vais essayer de le joindre, reprit-elle après l’avoir noté. Il vous appellera de son portable dès que possible.
Je me suis rendu compte qu’en attendant je n’avais rien sur mon bureau pour retenir mon attention. Je n’aime pas rester en carafe, je suis fait comme ça, c’est chez moi un trait de caractère irrépressible. Heureusement, je n’ai pas eu à attendre longtemps. Bien sûr, vers 16 heures me convenait parfaitement. Valait-il mieux que nous nous retrouvions à l’entrée de Dragos, ou ailleurs si je préférais ? Il m’a proposé un lieu que, selon lui, je n’aurais aucun mal à trouver et me l’a décrit en détail.
Je me suis levé en raccrochant le téléphone.
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