La Maison aux livres
Quand, à un moment donné, j’ai vu...
Quand, à un moment donné, j’ai vu que la section occupée par le centre de tous les centres, pour ainsi dire le cœur de l’oignon de la Maison aux livres, avait pour sujet le Livre, je n’en ai pas été surpris. Parmi les ouvrages qui, de haut en bas, remplissaient les étagères et demandaient du temps si l’on voulait comprendre les liens précis qui justifiaient leur proximité, on pouvait distinguer ceux rassemblés dans le souci d’approfondir les moindres détails du livre comme objet : art de la reliure, histoire du papier, catalogues de marques de stylos, études sur les techniques de fabrication de l’encre, publications savantes sur les marges ou les notes de bas de page, analyses détaillées de la page titre jusqu’au colophon avaient été réunis d’une manière digne d’ A Gentle Madness, dont le titre figurait aussi dans la bibliothèque.
À côté de cette zone se détachait une deuxième, un peu plus diversifiée, centrée sur la culture bibliothécaire : depuis les immenses bibliothèques institutionnelles à celles d’artistes, l’éventail s’ouvrait aux travaux collectifs, aux actes de colloques sur le sujet et aux biographies de célèbres bibliophiles.
Le cercle suivant rassemblait les œuvres d’écrivains, de penseurs et d’artistes qui avaient principalement choisi le livre et l’univers du livre comme thème littéraire ou comme sujet philosophique. Là se trouvaient réunis les maîtres qui avaient consacré leur vie à la façon de concevoir le livre comme une œuvre d’art. Il y avait parmi eux des ouvrages inestimables.
Vu sous cet angle, il était facile de caractériser la Maison aux livres comme une collection construite autour de ce thème principal, comme un amas de planètes et leurs lunes disposées autour de leur soleil. Dans sa jeunesse, Monsieur avait-il eu peur de se transformer en Peter Kien ? Craignait-il de répéter le sort de Hanta, le héros de Bohumil Hrabal ? Ou traînerait-il jusqu’à sa mort comme Mallarmé, rêvant d’un livre qu’il ne pourrait jamais achever ?
D’étagère en étagère les sujets variaient. En les manipulant, on verrait leur nombre augmenter indéfiniment. Ceux qui vivent dans ce monde savent qu’un jour, ils finiront par tomber dans le puits sans fond d’un domaine ou d’un autre, surtout si collectionner, thésauriser et posséder des livres n’est pas leur principal souci. Des hommes de ce genre, il en existe. On en entend parler, on les rencontre, on les connaît. En général ils ne cherchent pas à entrer dans les livres. Ils ne s’y intéressent que parce que leurs moyens le leur permettent. Certains d’entre eux, parfois atteints d’étranges addictions, ne se servent de leur fortune que pour constituer une bibliothèque consacrée à un seul et unique sujet. Nous n’aimons pas les bibliophiles qui n’hésitent pas à prendre tous les risques pour satisfaire leur curiosité malsaine et dont le film de Polanski nous offre un bel exemple. La Neuvième Porte
Si je dis « nous », c’est que je crois dur comme fer à l’existence d’une tribu sans frontières, d’un clan du livre, comme je l’ai dit et répété maintes fois, car nous sommes – ne l’ai-je pas aussi dit ? – du même groupe sanguin. N’y a-t-il pas parmi nous des gens qui mériteraient définitivement d’être traités de fous ? Franchement, je pense qu’en de telles situations personne ne peut être totalement impartial. Il en est ainsi depuis toujours et chacun voit dans le fou de son village un personnage sympathique ! Une fois, dans mon bureau rempli de livres, un de mes meilleurs amis m’a demandé à ce sujet : « Mais qu’en sais-tu, si nous sommes pareils ? » Je me suis immédiatement levé, j’ai sorti de l’étagère le fac-similé de l’exemplaire latin de La Nef des fous, publié à Bâle en 1498, de Sebastian Brant, j’ai tout de suite trouvé la page que je cherchais, et je la lui ai tendue. Sur cette page, il y avait une gravure peinte à la main représentant un bibliomane et, juste au-dessus de cet aimable personnage, quelques vers commençaient par les mots De inutilibus libris. Aurais-je besoin de décrire le bonheur que j’ai ressenti quand je suis tombé sur le même fac-similé (9120) dans la Maison aux livres ? Nous avons ri, à moitié malicieusement, lorsque ce jour-là mon ami m’a dit que cette silhouette me ressemblait trait pour trait. À présent, je me demande confusément si ce ne serait pas dans cet ouvrage que je pourrais trouver le visage de Monsieur.
Il ne servirait à rien d’expliquer aux bibliomanes que les livres ne leur servent à rien, au fond ils en sont convaincus, sans que cela change quoi que ce soit à leur façon de vivre. Ils savent qu’il n’est pas nécessaire de trouver aux livres d’autre utilité que celle d’exister et de nous entourer. La bibliomanie commence là où s’arrête l’utilitarisme. Personnellement, n’ayant pas réussi à me contenter de la sérénité que me procurait leur seule existence, je n’avais malheureusement pas pu être un véritable bibliomane. Monsieur, lui, avait-il franchi ce pas ?
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