La Maison aux livres

Enis Batur · Chapitre 17 sur 46

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La Maison aux livres

Les semaines dévorant les jours...

Les semaines dévorant les jours, les années les mois, le moment est venu où nous nous sommes rendu compte, bien qu’un peu tard, que des spécimens d’une nouvelle génération émergeaient autour de nous. Parmi nos pairs, éditeurs, libraires et bibliothécaires, on trouvait désormais de véritables book victims que nous ne savions pas dans quelle catégorie placer. On ne voyait pas bien s’il s’agissait de libraires en règle ou de vendeurs à la sauvette. Il y avait de fortes chances qu’ils soient tantôt l’un tantôt l’autre. Ils s’approchaient de vous comme des ombres, vous surprenaient en vous mettant sous le nez un livre dont personne ne savait d’où ils l’avaient sorti et dont on aurait pu difficilement se procurer un second exemplaire : le premier numéro d’un magazine oublié, l’ancien programme d’un récital dont tous les auditeurs étaient désormais morts, qu’ils tiraient d’une petite sacoche fatiguée ou d’un sac en plastique usagé dont ils ne se séparaient jamais. La plupart n’avaient pas vraiment d’adresse, du moins officielle. Ils devaient avoir un jour pensé fonder une famille, faire des enfants, sans franchir le pas. L’ordre établi n’était pas pour eux, aucune femme ne pouvait rivaliser avec cet amour illimité de la chose écrite, ni résister à la perspective de la misère et du chaos qui en découleraient. De plus, aucune n’était capable d’embraser le cœur de tels hommes, en leur inspirant une passion plus brûlante que ne le pouvait un livre. En revanche, ce que nous autres, nous avions appris de nos épouses, c’était qu’à la maison la bibliothèque devait avoir une limite, se cantonner dans un cadre raisonnable avec un taux de croissance modéré. Voilà pourquoi, parmi nous, certains s’étaient ménagé hors de leur domicile un bureau où ils avaient emporté leurs livres, comme s’ils les avaient soustraits sans faire de bruit à un autodafé, d’autres, non sans une pointe d’humour, avaient accroché des pancartes à la porte de leur bibliothèque : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre ! » traduction définitive d’« Entrée interdite à l’Autre ».

C’est ainsi que, dès l’annonce de la mort d’un bibliophile, les livres du défunt se retrouvaient entre les mains des bouquinistes avant même que ne se soient écoulés les quarante jours de deuil, car la nouvelle se répandait à la vitesse de l’éclair. Les survivants faisaient la queue pour disposer de la succession et repartir vers leur bibliothèque, chargés de leur butin. Parfois, quelques livres étaient arrachés à une pile, non pour leur utilité, mais pour garder encore un peu de temps un souvenir du mort. Une fois un journaliste, qui interviewait les propriétaires de grandes bibliothèques personnelles, m’a demandé si j’avais l’intention de faire un jour don de mes livres à une institution.

— Non, lui ai-je répondu sans hésiter. Je veux qu’après ma mort mes livres soient dispersés.

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