La Maison aux livres

Enis Batur · Chapitre 36 sur 46

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La Maison aux livres

J’ai assez bien signifié, j’imagine...

J’ai assez bien signifié, j’imagine, dans quel état d’instabilité et, pour ainsi dire, d’excitation constante j’avais passé juin et juillet. Ma femme avait décidé d’aller à Sienne. Elle ne supportait plus la façon dont la Maison aux livres accaparait tout mon temps libre, chaque matin de la semaine et chaque week-end. La tension entre nous avait atteint son paroxysme. Même si tout cela n’avait pas compromis ma présence au bureau l’après-midi, appeler cela une présence serait peut-être exagéré. J’y déambulais comme une âme en peine et, bien sûr, dans les réunions mon humeur ne passait pas inaperçue. Mon assistante a voulu à un moment s’assurer, en posant des questions détournées, que je ne rencontrais pas de sérieux problèmes dans ma vie privée. Elle n’a rien osé dire, mais elle avait l’air de soupçonner une affaire de cœur. J’ai ri intérieurement, puis j’en ai frémi. En quelque sorte c’était tout comme. J’ai essayé d’en parler à ma femme avant qu’elle ne parte, sans résultat. Son état de crispation m’a semblé avoir pris des proportions extravagantes. Si vraiment il s’agissait d’une affaire de cœur, cette fois pour elle c’en était trop. Au bout du compte, c’était moi qui avais choisi de laisser prospérer ces tensions. Alors, le jour où ma femme est partie, je vous l’ai dit, je me suis octroyé un congé, j’ai quitté la maison et me suis installé dans ma cabane de lecture, au départ pour un mois. Chaque année, en plein été, le travail subissait un relâchement général, la plupart des employés se préparaient à partir en vacances, pour se reposer et rentrer avant le début de la nouvelle saison. Presque tous mes proches s’étant absentés d’Istanbul, des conditions idéales se trouvaient réunies pour que je puisse m’enterrer sans interruption dans la Maison aux livres. Cependant, au bout d’un temps, faute de pouvoir partager mes émotions avec qui que ce soit, je me suis enfoncé dans un pernicieux maelström de solitude.

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