La Maison aux livres

Enis Batur · Chapitre 18 sur 46

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La Maison aux livres

En fait, quand j’ai sorti D’une bibliothèque l’autre...

En fait, quand j’ai sorti D’une bibliothèque l’autre, on m’a posé beaucoup de questions, dont j’ai retenu celle-ci : « Diriez-vous que vous habitez dans une bibliothèque ? » Si je n’ai pas mal interprété l’intention qu’il y avait derrière, c’était une question intelligente.

Je vis, j’ai vécu en divers endroits, maison, rue, grande ville, île, balcon, chambre, cellule, pleine nature, tantôt ici, tantôt là. Évidemment, il fallait bien que la vie se passe, se soit passée quelque part dans ce spectre topographique, plus ou moins près de telle ou telle personne.

Pourtant, je ne peux pas nier avoir toujours vécu dans ma bibliothèque, du moins pour une partie de moi. Que je sois physiquement présent ou pas, il en était ainsi. Si vous vous sentez attaché aux livres, à un monde parallèle fait de pages écrites et que vous veuillez mener cette vie mystique tout au long de votre vie, il faut savoir que le monde a ses routes, ses rues et ses avenues, ses impasses et ses places qui deviennent autant d’étagères. Il possède sa géographie propre. Vous pouvez vous asseoir et en noter vous-même les altitudes, les reliefs, les profondeurs. Là, comme dans la cartographie antique, bien des incertitudes demeurent. Vous êtes parfois amené à ajouter les mentions terra incognita, no man’s land, terrain vague. Il serait impensable que la bibliothèque ne développe pas un langage de l’espace aux inflexions étranges.

Dans une vie telle, même si votre bibliothèque est nécessairement dotée d’une masse tangible, elle n’occupe pas nécessairement un lieu déterminé. Vous l’emmenez avec vous dans les rues où que vous alliez, sur votre lieu de travail, en voyage. Où est le problème, puisque votre bibliothèque n’a aucun scrupule ni aucune difficulté à s’insinuer dans votre sommeil ? À l’approche du matin, lorsque votre sommeil vous ramène à la surface, il vous suffit d’une main pour tirer un livre de sa place.

Il n’y avait là pour moi rien de particulier, rien qu’un comportement ordinaire destiné à s’assurer la satisfaction d’un besoin. Ce n’était pas, comme certains pourraient le supposer, un acte irrationnel obéissant aux lois inexplicables du monde des rêves. Je ne peux pas oublier les deux événements qui se sont déroulés à dix jours de distance et m’ont ému aux larmes. Je venais en même temps de perdre un ami très proche et d’être témoin d’un grand bouleversement qui ferait sombrer mon pays dans un cauchemar irréversible quand, pour la première fois à la fin d’une de ces nuits-là, mon sommeil a été troublé. Sans bouger de mon lit, je me rendais à ma bibliothèque située à une vingtaine de kilomètres pour en sortir le dernier tome de L’Homme sans qualités de Musil, au milieu de livres que je connaissais si bien que je pouvais les retrouver les yeux fermés.

Tout de suite après ce rêve, je me suis réveillé rasséréné. J’avais à cet instant ressenti le besoin de lire Musil et c’était sans nul doute la seule chose qui apaiserait mon âme blessée et dissiperait l’épais brouillard qui m’obnubilait, plutôt que de téléphoner à quelqu’un ou de sortir prendre l’air. En effet, tiré du lit, après m’être lavé le visage et fait une tasse de café, j’ai senti que relire Musil me ferait du bien. Avant de parcourir ces vingt kilomètres pour récupérer le livre, il m’a fallu quatre jours pendant lesquels je n’ai pas pu retrouver ma tranquillité d’esprit. Ce besoin inassouvi, qui présentait tous les symptômes d’un syndrome d’abstinence, s’était insinué dans mon quotidien. Pourtant, comme pour un patient qui, sachant la nature de son remède, accepte d’attendre un moment pour l’obtenir et s’évite ainsi de nouveaux troubles, le sentiment et la pensée que « relire Musil me ferait du bien » ont empêché de s’aggraver l’état de mon psychisme fragilisé par ces deux traumatismes et de se fissurer. La question de savoir à quel point peut soulager ma douleur ce tome de Musil que je tiens dans ma main me semble ici superflue. Je me souviens avoir déjà dit qu’aucun livre ne pouvait me guérir. Qui n’a pas pensé au pouvoir de certains livres, en particulier du Livre, d’aider les masses à vivre ? Ne serait-ce pas aussi le cas pour celui qui, comme moi, a placé au centre de sa vie cet objet rectangulaire ? J’ai lu les livres en profondeur. J’ai aimé leurs secrets, leurs clés, leurs puits d’ombre. Quant à leurs promesses, j’ai toujours su qu’il suffisait pour y croire de ne pas se résigner au désespoir humain. Personne n’accepte de vivre sans explication, en suspens au milieu d’un désert sans signification. J’ai parfois pensé que si je m’étais mis à écrire un livre qui promettrait une vie meilleure, j’aurais eu des lecteurs pour me suivre. Mais jamais je ne me serais autorisé pareille tentative, je n’ai jamais laissé entrer dans ma bibliothèque un auteur capable d’écrire pour simplement distraire les gens, les tromper et les détourner de leurs problèmes.

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