La Maison aux livres

Enis Batur · Chapitre 20 sur 46

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La Maison aux livres

Qu’il s’agisse seulement d’écrire ou de rester assis...

Qu’il s’agisse seulement d’écrire ou de rester assis à réfléchir sur un sujet ou un problème, on ne va nulle part sans raisonner ni prendre les choses les unes après les autres. Dans les jours qui ont suivi ma visite à la Maison aux livres, je me suis efforcé de les classer par ordre d’importance, dans l’espoir de tempérer l’insistance des questions qui me taraudaient et les attaques dont elles harcelaient mon cerveau comme des plantes carnivores. À la fin de mon investigation, soit je trouvais réponse à la question la plus difficile, soit je n’y parviendrais jamais : pourquoi Monsieur m’avait-il choisi comme légataire de sa bibliothèque ?

En réalité, sans oublier la question préalable – qui était Monsieur ? –, je voyais bien que toute réponse me serait obstinément refusée, mais je ne pouvais m’y résigner. Incapable de modifier cet état de fait, je me sentais pieds et poings liés. S’il y avait eu quelqu’un avec qui j’avais pu trouver une solution de compromis, en d’autres termes si Monsieur avait été vivant, je n’aurais pas hésité à entrer en lice. Cependant, il avait préféré me laisser seul face à l’un des associés d’un cabinet d’avocats dont l’obéissance lui serait assurée jusqu’au bout. Un homme de la trempe de Reza bey, qui se considérait garant de la stricte exécution des instructions de Monsieur, demeurerait d’une droiture inébranlable. Dès notre première rencontre, j’avais compris que ma renonciation ne constituerait ni une menace pour l’héritage, ni un élément de chantage, avant de confirmer mon intuition devant sa superbe indifférence. Ma décision, quelle qu’elle soit, que j’accepte l’héritage ou le refuse, ne modifierait en rien sa position. Reza bey était parfaitement disposé à entreprendre les démarches dans un sens ou un autre, et rien ne laissait penser qu’il serait sensible au sort de la Maison aux livres, pourvu que cet état d’indécision ne s’éternise pas et qu’il ne reste pas avec une affaire non classée sur les bras. Pas une seule des questions que je me posais ne trouverait le moindre écho dans son esprit.

Au point où nous en étions, j’avais du mal à supporter que notre relation soit marquée du sceau d’une injustice fondamentale, car Reza bey avait connu Monsieur, il savait qui il était, à quoi il ressemblait, ce qu’il possédait, peut-être davantage et, pire encore, on ne pouvait pas dire que cela signifie grand-chose à ses yeux. Je ne sous-estimais certes pas la gêne créée en moi par mon ignorance de ce que lui savait, mais la personnalité de Monsieur excitait ma curiosité et, à cet égard, il était difficile d’établir une distinction entre l’ignorance de Reza bey et la mienne. À quel point avait-il connu Monsieur, que savait-il de lui ? Ce qui était sûr, c’était que son seul avantage sérieux sur moi était qu’il n’avait aucune raison de s’interroger sur ce qu’il ne savait pas. C’est derrière cette ignorance que se cachait la véritable identité de Monsieur. Je ne pouvais ignorer la raison pour laquelle il m’avait choisi, la mettre à part et passer dessus.

Dès que je me suis rendu compte que pour faire face à cette épineuse alternative une seule voie s’ouvrait devant moi, j’en ai eu dans le dos des frissons de tous les diables. Le cas échéant, aucune issue ne se montrerait avant d’avoir atteint le bout du labyrinthe de la bibliothèque.

Soudain, j’ai compris que je me trouvais face à une injonction : vaincre ma curiosité ou y succomber. De toute évidence, telle était à présent la question. Je me trouvais partagé entre assumer le destin de l’Othello manipulé de la Maison aux livres et celui de l’homme de main de Monsieur. Or, si je tentais d’atermoyer et de temporiser sans savoir où j’allais, à quoi cela servirait-il ? Je me suis donc retrouvé devant un échiquier bien concret, pièces alignées, prêt à jouer devant un joueur fantôme qui attendait que je bouge la première pièce, dans le rôle de l’amateur qui craint d’avoir pour adversaire un Fischer dans une féroce compétition en ligne. Comment s’extraire d’une telle situation ? Celui qui décide de battre en retraite ne s’impose-t-il pas alors la peine la plus lourde ?

Je me suis donc réfugié dans l’une des questions suivantes, apparemment sans gravité, question subsidiaire qui devait sa légèreté à ses implications : pourquoi Monsieur avait-il placé sa confiance en moi ?

À mon retour de Sarajevo, dès ma première rencontre avec Reza bey, la question de savoir si je connaissais ou non Monsieur avait stimulé mon imagination. Peut-être nous étions-nous croisés quelque part ? nous étions-nous serré la main ? Si c’était le cas, une telle coïncidence avait pu se produire dans une librairie. Faute de parvenir à tirer la moindre conclusion, j’ai tenté de me remémorer tous les endroits possibles, tous les lieux de rencontre qui avaient pu laisser une trace dans ma mémoire. Après une conférence ou une table ronde, après l’une des séances de dédicace auxquelles j’assistais rarement, il aurait pu venir me voir et, sans avoir besoin de se présenter, me poser quelques questions. Les pages de mon esprit n’offraient aucune réponse. Monsieur avait dû simplement me voir de loin, pourquoi pas ? Il avait lu mes livres, s’était contenté de se familiariser avec mon visage et ma voix en regardant des interviews à la télévision ou en lisant celles publiées dans le journal avec des photographies, et il ne voulait pas risquer une déception en approchant de trop près l’objet de son admiration. Pour une ou de multiples raisons, quelque chose chez moi devait lui avoir assez inspiré confiance pour qu’il me lègue sa Maison aux livres.

Quelque chose en moi n’a pas tardé à me murmurer que je devrais inévitablement pénétrer dans cette Maison aux livres, ne serait-ce que pour m’approcher de la réponse à cette question. Je verrais ainsi si les livres dont j’étais l’auteur avaient trouvé place dans cette sélection. Et le cas échéant lesquels avaient été retenus ? À défaut, quelle explication y trouverais-je ?

Le soir de ma visite à Dragos, nous étions invités à dîner chez un ami. En rentrant tard à la maison, ma femme m’a demandé :

— Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu as passé tout le dîner la tête ailleurs.

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