La Maison aux livres
Au départ, il y a une confusion...
Au départ, il y a une confusion, un désordre, une complexité qu’à ce stade personne ne s’attend que vous maîtrisiez, jusqu’au jour où vous vous rendez compte que vivre, c’est s’imposer des règles. N’ai-je pas dit que je n’avais pas peur d’être incompris ? Il ne dépend pas toujours de nous d’être compris ou pas. À mes yeux, savoir s’imposer des règles n’est pas une sorte de compétence, ni même la clé du succès. En réalité, nous ne pouvons pas prétendre détenir la clé de cette façon d’agir perpétuelle qui, telle une basse continue, accompagne et ménage tout. Bien plus, nous ne sommes même pas capables d’entrevoir de qui elle relève, dans la mesure où nous ne sommes pas maîtres du processus selon lequel les événements, les personnes et les facteurs se suivent, se dérobent, s’enchaînent au cours de notre vie. Je n’ai pas l’intention de me réfugier ici dans la foi en une sorte de prédestination, ne croyant pas qu’ici-bas l’ordre soit réglé par quelque démon et, si je fixais ici un cadre de pensée, j’irais jusqu’à soutenir que le seul mot correct serait « hasard ». Cependant, jusqu’à présent, rien de tout cela ne m’a empêché d’ordonner les choses, et le fait qu’un jour tout sombre dans l’oubli ou me glisse des mains n’a pas affaibli l’intensité de mon obsession.
Si je dis qu’écrire, c’est s’efforcer d’ordonner les choses, je ne pense pas que cela puisse susciter de vive contestation. Tout écrit commence par un mot, une ligne, une phrase pour s’achever sur un mot, une ligne, une phrase. N’est-ce pas l’auteur lui-même qui imprime un ordre à ces éléments du premier au dernier ? Cependant, à mes yeux, il n’y a pas de différence entre vivre et écrire. Certes, l’auteur intervient dans la façon dont un texte et le contenu d’un livre se structurent, mais le besoin que certains ont d’en faire un démiurge qui, jusqu’au résultat final, aurait la haute main sur toutes les étapes, les décisions, les hésitations, les confrontations et les omissions est quelque chose de franchement ridicule. Aussi ridicule que d’avoir axé toute ma vie d’écrivain sur cette mise en ordre, du moins mentalement. Comme s’il ne suffisait pas que je raisonne en me croyant l’ordonnateur suprême de tout ce que j’ai écrit, bâti ou créé, j’ai, dès le début, été la proie des délires les plus insensés, car les plus égocentriques. Quand je m’arrête pour réfléchir, dans les rares occasions où j’ose regarder les choses en face, je vois que depuis des années, je me laisse et je me suis laissé entraîner par une conception – devrais-je dire une croyance ? – que je n’ai jamais prise au sérieux. Une infinie, une puissante, une solide frivolité me porte d’une façon ou d’une autre à m’imaginer que j’imprime un ordre à tout ce que j’écris, qu’étape après étape je détermine moi-même chaque transition.
Si l’on m’observe, on pourrait croire que je ne suis pas dans un état d’ambivalence, d’ambiguïté, dans le dilemme. Même si, d’un livre à l’autre, je peux sembler maîtriser la transition chapitre après chapitre, ce n’est pas vrai : une foule de facteurs est à l’œuvre dans le secret des enchaînements. Très peu sont soumis à la volonté, car la plupart du temps on se laisse aller. La seule source de consolation qui compte est de savoir que l’ordre de l’expérience n’est pas forcé de correspondre avec celui de l’écriture.
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