La Maison aux livres
Si ces difficultés m’avaient surpris...
Si ces difficultés m’avaient surpris dans une période tranquille, eh bien ! qu’est-ce que cela aurait pu faire ? Mais je traversais une période de ma vie particulièrement troublée. Le travail me suçait jusqu’à la moelle, la moitié de la journée au bureau, la seconde à la maison au prix d’un regain d’efforts. Si au moins il n’y avait pas eu de troisième moitié ! Parmi mes lecteurs, certains s’imaginaient qu’en dehors du travail je n’avais pas de vie. En voyant tout ce que je faisais, ils devaient s’imaginer que je ne mangeais pas, ne buvais pas, ne dormais pas, ne voyageais pas, bref ! que je n’avais ni vie privée, ni plaisirs, ni peines. Inutile de dire que je n’avais nul besoin d’un problème de plus, qui plus est aussi encombrant que la Maison aux livres. Dans la vie, quand tout s’accumule, ce n’est pas toujours qu’au fond on l’ait cherché. Nul ne pourrait dresser autour de soi une Grande Muraille de Chine, installer des postes-frontières ou s’entourer de barbelés. Cependant, à un moment donné, pour empêcher son ballon de perdre de l’altitude, il fallait lâcher du lest, sans faire d’erreur de calcul. Pour avoir toujours procédé ainsi, j’étais conscient du ridicule qui consistait à développer de grandes théories sans être capable de s’affranchir de leurs aspects pratiques, mais je ne savais pas faire beaucoup mieux.
Monsieur et sa Maison aux livres, Reza bey, auxquels en rêve j’infligeais mille tortures, étaient venus se lover dans ma conscience. Me voyant incapable de les en chasser, sentant plutôt que mes efforts en ce sens seraient vains, moi d’habitude enclin à sombrer facilement dans le sommeil, j’en étais arrivé à redouter l’heure de me coucher.
C’est à ce moment qu’une invitation de l’Université d’été d’Andorre s’est portée à mon secours. Pensant trouver refuge dans la parenthèse d’un voyage de cinq jours dans l’un des plus petits pays du monde, j’ai fait mes valises avec l’espoir qu’à deux mille kilomètres de chez moi et de la Maison aux livres, je trouverais moyen de surmonter mon indécision. Comme on attendait de moi une conférence, j’en profiterais pour mettre la charrue avant les bœufs. Cependant, mon esprit était encore la cible des salves qui ne lui laissaient aucun répit, mon sommeil était toujours agité. Monsieur m’avait pris au piège, il avait fait de moi une marionnette dont il tirait les ficelles. J’avais beau adorer le guignol, on ne pouvait attendre de moi que je sois heureux de me trouver dans le rôle du pantin incapable de maîtriser son comportement. Je devais commencer par ce que j’avais à faire et j’y parviendrais, à force de volonté, sous peine de changer radicalement de personnalité.
Nous avons vécu en Andorre des journées pleines d’agrément et de couleurs. Nous nous sommes rapidement liés avec les autres participants, avec lesquels nous avions d’indéniables points communs. Le soir, ma femme et moi passions de longs moments sur la terrasse sur laquelle donnait la chambre de notre hôtel à deux étages, à contempler le ciel, tantôt parlant de ce qui s’était passé le jour, tantôt en silence. À pareilles heures, je sentais encore la présence insaisissable de Monsieur à mon côté. Une fois, j’ai même failli me tourner vers lui et lui dire :
— C’est bon, je suis d’accord !
Quoi qu’il en soit, j’étais sûr de mériter cette malédiction. J’allais avancer mon pion, sur un coup décisif.
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