La Maison aux livres

Enis Batur · Chapitre 34 sur 46

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La Maison aux livres

De fait, j’étais devenu un bibliothécaire fantôme...

De fait, j’étais devenu un bibliothécaire fantôme, si ce n’est un remplaçant. En y réfléchissant, j’ai pensé à l’un de ces portraits pleins de fruits et de légumes d’Arcimboldo, au avec son entonnoir renversé sur la tête. Bibliothécaire

Apparemment, aux yeux de ce peintre excentrique, le maître des livres était un fou parmi d’autres, lui dont le métier était aussi vieux que les civilisations et les cultures les plus anciennes. Nos contemporains ont eu raison de désigner Borges comme le chef de file de la métaphysique de la bibliothèque et de penser qu’Umberto Eco ou Alberto Manguel avaient pris sa suite, opinion que je partage. Cependant, en ce qui concerne leurs prédécesseurs les plus anciens, nous ne sommes pas tous d’accord. À mes yeux, c’est l’empereur Julien qui, pour la péninsule anatolienne, est le premier seigneur des livres. Les chrétiens, on peut le comprendre, n’aiment pas ce grand philosophe barbu qu’ils appelaient l’Apostat. Il m’a inspiré quelques poèmes, quelques textes, certains encore en chantier. Nous, ses disciples, nous ne sommes qu’une poignée, ce qui reste des païens de son époque. Le palais d’Antioche et sa bibliothèque hantent le néant qui nous est familier comme un fantôme muet. Heureusement, celle de Néon à Sagalassos, dont la contribution de Julien à sa construction ne peut plus être sous-estimée, a peu à peu surgi d’un néant similaire, et bientôt nous remplirons ses étagères !

Qu’il le veuille ou non, dans l’imaginaire d’un Argentin, la première bibliothèque du monde se trouve à Buenos Aires, dans celui d’un Italien à Rome, et si là encore tout le monde n’est pas d’accord c’est bien aussi sur ce point. Je situe pour ma part la première bibliothèque à Constantinople. Ce n’est pas que j’ignore celle d’Éphèse ou que je ne l’aie pas vue, mais son fondateur fut aussi un destructeur et un incendiaire de livres, la sienne ne méritait donc pas de figurer parmi mes références. Alors que ma ville, d’un âge à l’autre, d’une langue à l’autre, d’une écriture à une autre, a connu de nombreux bibliothécaires, parmi eux Photios, notre maître à tous. Si nous tentions de recréer l’itinéraire qu’ont suivi d’innombrables manuscrits, d’innombrables papyrus brûlés, dispersés et ensevelis au cours de tous les incendies, les pillages, les tremblements de terre, de tous les sièges, les croisades et les conquêtes qui nous ont frappés, mieux vaudrait évidemment partir des archives de la bibliothèque de Photios. Une copie jaunie de l’un de ses portraits se trouve dans un coin de ma bibliothèque, je dois penser à l’apporter à la cabane de lecture dès que l’occasion s’en présentera.

Si au visage du bibliomane sur la gravure de , je mêlais la La Nef des fous

peinture d’Arcimboldo, les traits combinés de Julien et Photios et de surcroît une photo de moi défraîchie, je trouverais Monsieur.

Avait-il d’abord réuni les livres de cette bibliothèque avant de la faire construire et, surtout, avait-il, des années durant, travaillé à ce projet pour finalement, une fois son but atteint, se considérer comme un bibliothécaire ?

La création d’une bibliothèque n’a rien à voir avec sa gestion. Le bibliothécaire n’est généralement que le gestionnaire d’une bibliothèque déjà constituée. Il est formé à cela et en a fait son métier. Son approche est physique, jamais métaphysique. Distinction incontournable, le bibliothécaire suit un programme de travail concret qui consiste à acheter, classer, protéger les livres, organiser et faire fonctionner de façon rigoureuse leur circulation, pour, le moment venu, procéder au désherbage. Il a peu de temps à consacrer à la fantaisie.

Si tel est le cas, et il semble bien que ce le soit, une telle posture ne vaudrait ni pour Monsieur ni pour moi.

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