La Maison aux livres

Enis Batur · Chapitre 29 sur 46

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La Maison aux livres

Ni le soufisme, ni l’éthique protestante...

Ni le soufisme, ni l’éthique protestante, ni les religions d’Extrême-Orient n’acceptent qu’on se laisse aller à exhiber sa foi en son Créateur. Ils tolèrent encore moins l’ostentation dans les relations humaines, à titre collectif ou individuel. Les riches de notre époque ont voulu nous cracher au visage leurs privilèges et leur prétendue supériorité, en étalant leur passion du luxe sur les pages et les écrans. Dans tous ses choix, Monsieur avait su clairement manifester son refus d’une telle façon de voir. Au lieu de se cacher quelque part sur les hauteurs de Dragos, il lui aurait été facile de s’imposer au public en faisant graver son nom sur l’une des artères les plus fréquentées de la ville, sur un immense panneau d’affichage, car il en avait les moyens. Avoir fait construire la Maison aux livres par un architecte étranger dans un matériau approprié bien que coûteux, de la façon la plus discrète et dans le langage le plus simple qui soit, s’être orienté vers une structure sobre et transparente, à l’abri des regards, presque dissimulée entre les arbres, n’avait rien d’ordinaire.

Considérant qu’il avait acquis dans sa jeunesse L’Architecture de verre de Paul Scheerbart (474) à Nuremberg, on pouvait avancer un certain nombre d’hypothèses : d’abord, contrairement à moi, il s’était peut-être attaché très tôt au verre qui me mettait si mal à l’aise. S’il était allé en Allemagne, c’était peut-être même dans le but d’y entreprendre des études d’architecture ou d’ingénieur. Dans les années qui avaient suivi la guerre, il avait pu rejoindre les hommes discrets et fortunés qui réussissaient en Turquie, en tant qu’entrepreneur du bâtiment. Aussi, je ne sais pourquoi, ou plutôt je ne le sais que trop bien, il convenait à mon propos de poser les bases qui justifiaient l’idée – devenue, avouons-le, une obsession – qu’il était l’un de ces rares êtres à parvenir à mener jusqu’au bout une double vie. À défaut d’autres données et de moyens d’en obtenir, ma persistance avait quelque chose de miraculeux. Je comptais tenir la silhouette de Monsieur, pour ainsi dire son fantôme, dans les limites du cadre que je m’étais en quelque sorte fixées.

Les caractéristiques des volumes contenus dans la Maison aux livres apportaient la preuve concrète qu’il n’y avait chez lui aucune esbroufe. On ne pouvait pas dire qu’il s’intéressait particulièrement aux œuvres signées, aux premières éditions ou aux tirages à part. D’un autre côté, il était évident qu’il préférait les belles éditions, les volumes reliés et si possible les éditions critiques. Pour exemple du prix qu’il était capable de payer sans sourciller, je ne citerai que l’édition originale des Fiches de Wittgenstein – Zettel en allemand – (26117, 31208) que je n’ai jamais pu me procurer et que j’ai sortie, dès que je l’ai repérée, pour la poser sur le bureau de la cabane de lecture. Sur les étagères, pas un seul incunable – la seule œuvre d’Ibrahim Müteferrika figurait dans l’édition d’Evliya Çelebi –, mais un solide ensemble de lithographies illustrant les Contes populaires qui a immédiatement attiré mon regard. Je suis tombé sur très peu de périodiques. À côté des livres de Karl Kraus, il y avait quatre exemplaires de sa revue Die Fackel, que je voyais pour la première fois de mes propres yeux, un exemplaire de Botteghe Oscure à côté des poèmes de Montale, et le premier numéro de L’Éphémère. J’ai été un peu triste de constater qu’aucune des revues que j’avais publiées n’ait obtenu son droit de cité.

L’amoureux des livres, lors de sa première rencontre avec une bibliothèque personnelle, procède à une sorte de contrôle d’identité à partir des livres qu’il trouve sur les étagères. Lors de sa deuxième ou troisième visite, il essaie d’affiner cet aperçu encore assez flou. Après cette étape, il sera temps de voir ce que la bibliothèque en question ne contient pas. Début juillet, j’avais commencé à examiner les étagères sous cet angle. À moins qu’une de leurs œuvres n’ait été cachée dans un coin, certains auteurs n’avaient pas été jugés dignes d’entrer dans la Maison aux livres : Steinbeck, Kemal Tahir, Murakami faisaient partie des noms que je n’avais pas trouvés. Comme moi, Monsieur était de ces lecteurs fermés à la science-fiction. Je n’y ai pas vu non plus un seul livre des écrivains de la Beat Generation. Il n’avait pas non plus retenu les publications en rapport avec l’actualité, celles des journalistes, la vulgarisation scientifique, les ouvrages encyclopédiques, si ce n’est une poignée de titres spécifiques, ou peut-être avait-il simplement préféré les laisser de côté. J’ai noté dans mon petit carnet les noms dont l’absence m’a étonné (Trakl, Maïakovski), ainsi que ceux dont l’abondance m’a fait froncer les sourcils : l’intégralité de l’œuvre de Hegel étant un bon exemple d’un intérêt que je ne partageais pas. Quel bibliophile ne saurait avoir de carences ou d’excès, comparé à l’un de ses pareils ? Cherchant au début à m’identifier à Monsieur, je me suis rendu compte à mi-chemin que je m’étais égaré. Erreur ou illusion, j’ai vite renoncé à céder à cette tentation. Notre proximité ne suffisait-elle pas ?

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