La Maison aux livres
Je me demande parfois si la mer...
Je me demande parfois si la mer ne serait pas fâchée contre moi qui, après toute une enfance et une jeunesse dans l’eau, m’en suis éloigné. Un soir, il y a de cela cinq ou six ans, lors d’un voyage dans le sud que je n’avais pu éviter, j’avais nagé cinq minutes et, en sortant de l’eau, j’avais appelé mon ami :
— Oh mon Dieu ! a-t-il dit, si tu me l’avais dit avant, on en aurait informé les médias.
Cependant, sous un parasol du jardin de thé à la toile avachie, ayant placé ma chaise dans l’alignement de la chaussée, je m’attendais à le voir apparaître d’une minute à l’autre, noir comme du charbon.
À la seconde où j’ai vu sa voiture pointer son nez au bout de la route, je me suis levé et dirigé vers le trottoir à sa rencontre. Mon bonhomme rayonnait de santé. Après une longue accolade comme si on ne s’était pas vus depuis quarante ans, nous nous sommes réfugiés sous le parasol.
— Raconte ! m’a-t-il lancé sans même nous laisser le temps de nous demander l’un à l’autre comment nous allions.
Je me croyais prêt à parler, mais j’ai compris une fois de plus qu’en pareil cas le plus dur était de commencer. J’ai toujours admiré chez les femmes la capacité de raconter en une heure un événement qui n’a duré que dix minutes. Elles peuvent dire ce qui leur est arrivé, ce qu’elles ont vu, entendu par hasard, dans les moindres détails, en prenant mille détours, sans négliger des intermèdes. De plus, elles ne se contentent pas d’en parler à une seule personne, faisant entrer en jeu divers éléments, ainsi que des variations dans la transmission à différentes amies.
En revanche, la plupart des hommes préfèrent les raccourcis, moi je suis vraiment le pire de tous, j’emprunte la voie la plus économique. De fait, j’ai réussi à faire tenir tout ce que j’avais vécu depuis Sarajevo jusqu’à présent dans un résumé de cinq minutes. Pendant que mon ami m’écoutait sans un mot, une expression de surprise grandissante s’affichait sur son visage, puis il m’a demandé :
— Dis-moi, tu ne serais pas en train de me jouer ton numéro, n’est-ce pas ?
Il avait de bonnes raisons de se poser la question. Chaque fois que j’avais dû faire face à de sérieux ennuis qui, s’aggravant, m’avaient mené au bord du gouffre, j’avais pris au fil des ans l’habitude d’essayer de jouer ce qu’il appelait un numéro d’équilibriste, et comme dans mon cercle d’amis j’étais connu pour jouer des tours dont personne n’arrivait à se sortir, ne sachant pas si mon histoire était vraie ou fausse, il avait tout lieu de se montrer méfiant. Le malheur dans cette affaire, c’était que cette fois la victime du numéro, c’était moi. À minuit largement passé, le cerveau embrumé, nous nous sommes dit au revoir.
Un sourire fêlé s’est dessiné sur mon visage, quand il a dit :
— Je suis content que quelque chose de ce genre ne me soit pas arrivé à moi, je n’aurais pas su quoi faire.
Et moi, le savais-je donc ?
Notre rencontre avait évidemment détendu à la fois les muscles de mon âme et ceux de mon corps. Je me suis réveillé le lendemain matin, comme si je n’avais pas dormi depuis des semaines, comme si je m’étais débarrassé d’une fatigue longue et profonde. Aucun de nous deux n’était un gros buveur, mais soit à cause de l’excitation, soit parce que nous étions restés assis en plein air, nous avions bu au-delà de la juste mesure. Cependant, à mon lever, je n’avais pas la gueule de bois. J’ai préféré prendre un léger petit déjeuner bien que sur le tard. Pour une fois, j’ai rompu avec mon habitude de commencer la journée sur de la musique. Ma priorité était maintenant de rassembler ce qui avait été dit la veille et de remettre de l’ordre dans tout cela.
L’étonnement de mon ami avait duré un bon moment, ce qui m’a soulagé. Sinon, j’aurais pu croire que j’avais exagéré ma situation et que le désarroi auquel j’étais en proie s’était transformé en un état d’agitation intérieure. Comme je m’y étais attendu l’architecte en lui avait pris le dessus, c’était naturel. Tout le monde aurait fait de même, il avait rapidement fait le tour du domaine, et poussant des exclamations de stupéfaction, il avait inspecté la Maison aux livres de l’extérieur et de l’intérieur. Avant de se tourner vers le sujet, il avait rapidement regardé les arbres un à un, noté que certains d’entre eux avaient été rapportés de climats étrangers et mis en culture, attirant mon attention sur un autre héritage important que depuis le début j’avais laissé au second plan, en raison de mon ignorance et de mon indifférence.
Nous nous étions un moment assis sur des chaises devant la cabane, quand deux minutes plus tard il avait bondi, pour nous ramener à la Maison aux livres. Il était comme ça, quand il était excité, il ne tenait pas en place.
— Génial ! Formidable ! avait-il plusieurs fois répété avant de prononcer la phrase qu’il avait en tête depuis le début : Eh bien, on voudrait pouvoir vivre et mourir ici, tu ne crois pas ?
Que répondre à cela ? Je dirais qu’il avait prononcé la phrase qui m’était restée sur les lèvres.
— Une seconde ! me suis-je contenté de dire, tu n’as pas encore vraiment regardé les livres.
Sa réaction m’a déçu :
— Laisse tomber les livres, chef, le bosquet et le bâtiment sont extraordinaires. D’ailleurs, ta bibliothèque est déjà assez riche comme ça, qu’est-ce que tu veux de plus ?
Il se trompait. Je n’ai pas fait d’objection, il valait mieux faire preuve de patience : de l’extérieur il allait fatalement se tourner vers l’intérieur. En réalité, je m’attendais à une telle réaction. Certes il aimait les livres, mais il n’en était pas l’esclave, il savait où s’arrêter et faisait partie de ceux qui se contentaient de l’essentiel.
Il m’a longuement entretenu des propriétés de la structure de verre, m’expliquant en termes techniques avec quelle habileté les jointures avaient été articulées et l’assemblage de la toiture sécurisé.
— Crois-moi, les hommes qui ont fait de cet ensemble une structure plus solide que la pierre et le béton ont dû tenir compte de la faille tectonique qui court juste en face de nous.
Autre caractéristique capitale de la Maison aux livres à laquelle je n’avais pas songé.
Cependant mon ami s’est embourbé dans des questions sur l’identité de Monsieur. D’une part, il n’arrivait pas à concevoir ce besoin d’incognito, d’une autre il n’avait pas de doute sur la possibilité d’obtenir de quelque manière que ce soit des informations à son sujet. D’après lui, si je m’étais battu, si j’étais allé jusqu’au bout, l’énigme aurait été résolue. Si, pour ma part, je n’avais pas connu son caractère, son opiniâtreté m’aurait irrité. Combien de fois, qui sait sur quels sujets, j’avais été témoin de son vain et implacable entêtement ? Certes, je pouvais comprendre sa curiosité à propos de Monsieur, comment ne l’aurais-je pu ? D’autant que la mienne était encore plus grande. Je ne savais vraiment pas si, au prix de gros efforts, j’aurais pu en savoir quelque chose de plus.
En premier lieu, j’étais incapable de forcer quelqu’un, ensuite, ce qui était encore plus important, je ne jugeais pas convenable de harceler un homme qui me refusait sa porte, en m’aidant d’un serrurier. D’ailleurs j’étais convaincu d’avoir raison. La seule façon de découvrir la personne qui avait choisi de se cacher derrière sa bibliothèque était de se servir de la bibliothèque elle-même.
La nuit tombée, nous étions de nouveau à l’intérieur. Pendant que je me promenais entre les livres, j’ai vu mon ami changer de point de vue, en découvrant les notes de lecture que Monsieur avait ajoutées avec une écriture d’une beauté époustouflante, et commencer à s’intéresser à la Maison aux livres pour son contenu. Cela m’a soulagé.
— Tu vas finir par t’enterrer ici, maintenant, a-t-il dit à un moment, sans que je puisse comprendre dans quel sens il utilisait ce verbe.
Puis il a observé de plus près la colonne noire octogonale qui s’élevait du sol au toit, au centre de la bibliothèque, il l’a examinée de long en large, la considérant encore une fois de son œil d’architecte, avant de poser un diagnostic :
— Elle n’a aucun caractère porteur, mon cher, et je ne crois pas qu’elle ait pu être ajoutée à une structure aussi robuste dans un simple souci ornemental. On ne voit pas de porte, pourtant, d’une manière ou d’une autre, elle pourrait s’ouvrir et il devrait y avoir quelque chose à l’intérieur. Ça ne m’étonnerait pas.
On ne pouvait pas dire qu’il ait semblé à son aise pendant le repas. Pour détendre l’atmosphère, il passait d’un sujet à l’autre toutes les cinq à dix minutes, racontait ses voyages en bateau, puis il s’est arrêté un instant pour dire :
— Donne-moi un morceau de papier.
Il a sorti un stylo de sa poche et commencé à dessiner, puis il a bondi de sa chaise et pris des mesures dans la Maison aux livres à l’aide du mètre dont il ne se séparait jamais, avant de retourner à la table.
Nous avons longuement parlé de la cabane. Comme je m’y attendais, dès qu’il l’avait vue, il avait tout de suite pensé à notre fameux Cabanon. Y aller était l’un de nos vieux rêves. Depuis que j’avais découvert le Cabanon de Roquebrune, nous avions décidé de nous y rendre ensemble, projet peut-être un peu dépassé, mais qui n’avait rien perdu de son attrait.
— Cette cabane, on dirait que tu l’as toi-même conçue pour ton usage.
Mon ami savait que j’avais toujours rêvé de posséder une cabane modeste, bien que beaucoup plus confortable qu’une cellule de moine.
— Oui, mais j’étais censé en construire une de mes propres mains, il n’avait jamais été prévu qu’elle me tombe du ciel comme ça, gratuitement.
Une idée lui est venue à l’esprit :
— N’as-tu pas parlé quelque part dans un de tes livres de ton obsession pour les cabanes ? C’est peut-être pour ça qu’il l’a fait construire.
En entendant cela, pour être franc, j’en ai frémi. Monsieur s’était-il à ce point introduit dans ma vie ? Je devais revenir en arrière et parcourir ses notes.
Vers la fin de la nuit, nous en étions arrivés au problème le plus urgent et le plus douloureux : qu’avais-je l’intention de faire pour sortir de l’impasse dans laquelle je m’étais mis avec ma femme ? Mon ami l’aimait beaucoup, il ne voulait pas qu’elle soit blessée de quelque façon que ce soit, et en même temps, il ne pouvait pas non plus ignorer la situation dans laquelle je me trouvais lorsqu’il me donnait son avis. Il cherchait une solution qui soulagerait les deux partis en conflit. Ses mots ont jeté quelques éclats de lumière dans l’obscurité dont je ne parvenais pas à me sortir. J’ai pesé ses suggestions. Il fallait que je trouve une issue à tout cela. Et s’il en existait une, je la trouverais.
Après avoir raccompagné mon ami, j’ai un moment pensé, la tête embrumée, à appeler ma femme, mais j’en suis venu à la conclusion qu’il valait mieux d’abord avoir repris mes esprits. Je me suis dit que, pour le moment, ce n’était pas une bonne idée. Elle aurait été vexée d’apprendre que mon ami et moi, nous nous étions concertés en son absence. En plus de cela, elle pourrait croire que nous nous étions ligués contre elle et tout ce que je lui dirais pourrait même la conduire à se montrer injuste envers ce garçon. Il était clair, aussi, que le téléphone ne pouvait pas jouer de rôle positif entre nous. Depuis le début, il représentait la distance, ma détermination à rester ici, à ne pas la rejoindre, bref, il était temps de nous retrouver face à face, s’il n’était pas trop tard.
J’ai décidé de passer la journée à me distraire. C’était comme si tout avait pris une autre dimension à la lumière des observations et des propos de mon ami. J’ai parcouru la Maison aux livres comme si je la voyais pour la première fois, de l’extérieur comme de l’intérieur. Mon esprit était particulièrement concentré sur le pilier octogonal noir, et je me demandais s’il pouvait effectivement cacher une porte, un système de verrouillage discret. Je l’ai également vérifié par moi-même. En fait, je n’avais pas eu besoin d’un compartiment mystérieux, tout ce qui s’offrait à ma vue m’avait suffi dès le départ. D’ailleurs, je n’aimais pas ce genre d’artifices communs aux récits gothiques. Je ne savais pas ce qu’il en était pour Monsieur, mais les publications sur les grottes, les tanières et les structures considérées comme des objets architecturaux insolites, sur lesquels j’étais tombé dans la bibliothèque, n’étaient pas le seul ensemble d’ouvrages qui montrait qu’il s’intéressait à des choses assez différentes des miennes, je devais en tenir compte.
Le soir, je suis allé retrouver Salih. Nerveux, il s’est franchement mis à bégayer, probablement parce que je leur avais rarement parlé depuis mon arrivée. Mes questions l’inquiétaient, je pense. Ils avaient passé quatre mois dans une très grande ferme à Yalova. Pour autant que je sache, sur place il avait suivi une formation que l’on pourrait appeler un stage de botanique. Un expert venu tout exprès du Japon avait particulièrement impressionné Salih : c’était un savant, un homme qui connaissait à fond la terre, l’air et l’eau, les secrets de chaque saison.
— Depuis, m’a-t-il dit, je vois le monde différemment.
Ce petit homme a soudainement pris une nouvelle stature à mes yeux. J’étais en colère contre moi-même de ne pas avoir eu une bonne conversation avec lui jusqu’à aujourd’hui. Je savais que je n’oublierais jamais les phrases aux tonalités fragiles qu’il prononçait sur le cerisier originaire d’Extrême-Orient.
Le soir, le temps s’est adouci. J’étais allongé sur le hamac à deux pas de la cabane quand soudain une grande tache sombre a recouvert le ciel. Les cigognes se rassemblaient. Un élan d’enthousiasme m’a d’abord envahi, suivi d’une vague de tristesse qui a chassé la première impression. Rien n’est plus impitoyable que le temps.
Puis, à travers les feuilles du chêne centenaire qui se trouvait derrière la Maison aux livres, j’ai vu la pleine lune, en ce quatorzième jour de la nouvelle lune. Est-ce cela qui m’a vraiment ému ? Je me suis rappelé ce que, des années plus tôt, dans une favela de Rio de Janeiro, une prêtresse avait prophétisé lors de la cérémonie de Macumba à laquelle j’avais assisté : « La Lune déterminera le cours de votre vie tout entière. » À ce moment mon téléphone a sonné. En me précipitant pour répondre, j’ai failli tomber. J’avais en quelque sorte oublié que la veille j’avais donné à mon ami le numéro que seule ma femme connaissait. En effet c’était lui.
— Tu es rentré à Ayvalik ?
— Pas du tout ! Après la nuit que nous avons passée, je n’ai pas osé partir aujourd’hui, je prendrai la route demain. Mais je ne me suis pas tourné les pouces, j’ai travaillé pour toi toute la journée. Je viens de t’envoyer un e-mail, regarde.
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