La Maison aux livres
Lorsque l’un des acteurs les plus célèbres...
Lorsque l’un des acteurs les plus célèbres de ces dernières années a succombé à une crise cardiaque à un âge encore jeune, malgré ses nombreux films, cela a bouleversé ses fans. À quelques jours du tournage de celui dans lequel il allait jouer, son producteur et son réalisateur pris au dépourvu cherchaient une solution. J’ai eu l’idée d’appeler le réalisateur qui était un de mes amis. On pourrait récrire le scénario en soustrayant l’acteur à la caméra, pour lui garder le rôle principal dans un film où on ne le verrait jamais, et où de fait on ne pouvait pas le voir. Pour compenser, grâce aux technologies numériques, on pourrait se servir des dialogues de ses anciens films pour les digitaliser et faire entendre sa propre voix. Le réalisateur comprendrait probablement et serait intéressé par la solution que je suggérais. Cependant, le producteur ne voulait pas risquer de sortir un film dans lequel on ne verrait ni l’acteur ni les expressions si familières de son visage. Qui savait si la famille accepterait le procédé ou le trouverait contraire à l’éthique. Je me suis tu et retiré. Quelque temps plus tard, après la mort de Graham Chapman, j’ai entendu dire que l’équipe des Monty Python avait pensé à quelque chose de ce genre, avant d’y renoncer pour une raison quelconque.
Monsieur était manifestement un homme fortuné. J’ai tour à tour tenté de le confondre avec un industriel, un important homme d’affaires, un banquier, un empereur de l’immobilier, mais toutes ces identités semblaient détonner. D’un autre côté, je ne comptais pas le limiter à son identité sociale. De même qu’un industriel (Ettore Schmitz) et un écrivain (Italo Svevo) se sont parfois rencontrés chez la même personne, un certain nombre d’autres exemples n’était pas difficile à trouver. Monsieur pouvait très bien avoir présenté au monde un double visage. On a connu des hommes qui, d’une manière ou d’une autre, avaient réussi à séparer leurs deux vies, en cachant l’une à ceux qui connaissaient l’autre. Je fais partie de ceux qui ont suivi avec étonnement les documentaires racontant l’histoire d’un homme qui a entretenu une relation conjugale heureuse dans deux villes différentes pendant plus d’un quart de siècle, ainsi que la tragique aventure d’un autre qui avait fait croire à toute sa famille et à ses amis qu’il était un médecin spécialiste, dont Emmanuel Carrère s’est servi pour écrire L’Adversaire.
Dans sa vie professionnelle, Monsieur avait dû être un homme compétent, prévoyant et sûr de lui. Je n’avais aucun doute sur le fait qu’il ait suscité le respect de sa famille et de son cercle d’amis. Cependant, une petite voix en moi, que j’avais du mal à légitimer, me disait que c’était quelqu’un qui se tenait à l’écart de toute « vie mondaine », dont le nom ne devait pas figurer sur la liste des grands contribuables, qui préférant l’invisibilité avait gardé son secret jusque dans ses bonnes œuvres. J’en aurais mis ma main au feu, c’était comme ça qu’il avait vécu : d’une part, il avait dû mener à bien ses affaires publiques, d’autre part, il s’était créé un second monde, secret et privé. J’étais conscient de raisonner comme si j’avais été le seul témoin concret de cette dichotomie, de cette double vie.
Si seulement j’avais pu m’en contenter. Au bout d’un moment, je me suis décidé à cesser d’attendre que le visage de Monsieur apparaisse dans la fumée de ma cigarette pour l’incarner : un homme grand et mince. Une silhouette complétée par un visage long et sévère, rasé de près, des cheveux blancs, coupés court. Des lunettes à double foyer, à verres épais sur une monture en corne. Pardessus en chamois, pantalon en tweed, chemise toujours blanche, toujours cravaté, gilet, veste à l’anglaise, chaussures, chaussettes moulantes en cachemire qui donnent l’impression de ne pas avoir été portées deux fois. Des casquettes classiques et chères. Un parapluie noir que, dans ses dernières années, jamais personne ne lui a vu ouvert. Des yeux bruns et brillants, derrière ses verres. Peu bavard. Les libraires le connaissent comme un client régulier qui sait ce qu’il cherche, irréprochable dans ses paiements et aimant garder ses distances. Une ombre élégante qui hante Londres, Paris, Leipzig, Bologne, Kadikoy et Beyo ğlu. Seulement, de quelque façon que je m’y prenne, je n’arrivais pas à me représenter sa voix.
En 1977, il était tombé sur mon Ayna au comptoir d’une librairie qui à son grand regret devait plus tard baisser rideau, il s’était débattu jusque tard dans la nuit avec l’écriture insolite et difficile de ce livre, et il avait été intrigué par les pièces plus ou moins mystérieuses qui s’affichaient sur les pages gauches du livre. Convaincu que le jeune homme trop savant qu’il venait de découvrir serait soit un véritable écrivain, soit l’auteur d’un énorme coup de bluff, il avait décidé de suivre ses publications. Au fil du temps le jeune homme s’était diversifié. Monsieur ne se contentait pas de rassembler les livres qui paraissaient avec la même régularité qu’une pluie persistante. Il s’était aussi abonné aux revues dans lesquelles il publiait, se rendant compte qu’il tendait à constituer une sorte de bibliothèque avec les livres qui sortaient. Il enregistrait même des entretiens de trois minutes, lors d’émissions dédiées au monde des livres à la télévision ou de programmes à la radio. Pour l’écouter, il assistait plusieurs fois à une conférence, à une table ronde et il s’intéressait à ses leçons. Cet intérêt avait créé une relation si intense que lorsque le projet de la Maison aux livres était né et avait commencé à prendre forme, avec le désir qu’elle se perpétue au-delà de sa propre vie, l’idée que son seul véritable héritier ne pourrait être que l’homme aux cheveux désormais grisonnants, qui ignorait qu’ils voyageaient ensemble depuis longtemps, était dans son esprit devenu une certitude.
Monsieur n’avait-il jamais pensé faire ma connaissance, me rencontrer, au moins une fois ? Mais surtout, quand D’une bibliothèque l’autre était sorti et qu’était venue la maladie qui inéluctablement en finirait avec sa vie, n’avait-il pas plusieurs fois été fortement tenté par une rencontre, imaginé la scène où nous faisions connaissance ?
Quoi qu’il en soit, il avait renoncé à faire le pas qui lui avait sans doute traversé l’esprit. Peut-être ne pouvait-il pas se permettre d’être déçu. Ou avait-il préféré imposer une solution dont l’issue resterait incertaine pour lui, plutôt que de surmonter une issue négative qui peut toujours survenir lorsqu’on se parle face à face, et il avait dû penser qu’il serait raisonnable de partir en gardant l’espoir que son rêve se réaliserait. Peut-être toutes mes hypothèses étaient-elles fausses, et Monsieur n’avait peut-être jamais été confronté à un tel dilemme. On aurait pu penser qu’il avait décidé de créer la Maison aux livres depuis longtemps. De plus, personne ne pouvait être sûr qu’il n’avait pas prévu une deuxième ou une troisième option, au cas où je refusais d’hériter. Il était temps de menacer Reza bey, ligoté sur sa chaise, d’une nouvelle torture. On verrait s’il restait silencieux sous la gégène.
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