La Maison aux livres

Enis Batur · Chapitre 11 sur 46

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La Maison aux livres

Qui sait combien de voyages j’ai faits...

Qui sait combien de voyages j’ai faits pour voir un édifice, me retrouver en tête à tête avec lui, faire sa connaissance ? Une ou quelques photos, parfois un documentaire avaient attiré mon attention et piqué ma curiosité. Si j’arrive à en trouver d’autres, je jauge d’abord à la lumière de sources écrites la profondeur de mon intérêt, je le mets à l’épreuve. Je m’attarde sur des dessins, des plans d’architecte, des descriptions et, si le bâtiment est dans une ville, je le situe. En revanche, pour peu qu’il se trouve en pleine nature, je déploie des cartes et vois comment l’atteindre. Ensuite, il est temps de saisir une occasion, ou d’en créer une si l’attirance est trop forte. C’est ainsi que je suis allé à Ronchamp, Dornach et Hauterives. Je me suis aussi promené dans Todtnauberg, Sils-Maria et l’Albayzín. Faute d’être arrivé sur place à la bonne heure de la journée, il y a aussi des lieux dans lesquels je suis retourné. Sans compter les endroits que je n’ai pas encore pu approcher, restés en attente. Comme je ne peux renoncer à les voir, le report de mes programmes de visite soulève en moi une étrange vague de plaisir, qui me permet, sans renoncer à mes rêves, de caresser l’Occident dont la présence palpitante instille un sentiment de sécurité. J’ai longtemps cru que cette attente était une dimension qui vivifiait l’élan nourricier né dans l’âme.

 

Chaque fois que je touche au but, je sens remuer en moi la bête sauvage, prête à entrer en scène. À mesure que j’approche, elle enfle, répandant dans mon corps une chaude sensation de malaise. Mon rythme cardiaque s’accélère. Du sang nouveau afflue à mon cerveau. Quand l’édifice est visible de loin, mon pouls s’affole. La première fois que je suis allé à Chartres, un jour brumeux d’automne, inoubliable, j’ai vu au fond de la plaine se dresser la cathédrale tel un étrange fantôme, qui a mis en tension tous mes organes à la fois. Ensuite, lors de mes visites ultérieures où j’ai préféré l’autoroute à une départementale, je n’ai plus retrouvé l’angle sous lequel elle m’était d’abord apparue. En revanche, son image, ma toute première, s’était si obstinément gravée dans ma mémoire qu’elle y avait acquis une dimension permanente, bien que les saisons aient changé, car la trame de cette impression n’avait rien perdu de sa vigueur, sachant pour ainsi dire se transporter dans le présent.

De loin, certains bâtiments sont invisibles. Leur environnement, leur position ne les révèlent que lorsqu’on s’en approche. S’ils font l’effet d’une gifle, c’est peut-être ce que secrètement leurs architectes attendaient de leur apparition soudaine, au dernier moment. Devant de tels chocs, loin de rester sans voix, vous en perdez le contrôle, elle atteint votre oreille et vous sort de votre torpeur.

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