La Maison aux livres
Je ne suis pas de nature...
Je ne suis pas de nature à m’enterrer vivant au milieu de mes secrets. Je ne dirais pas que je n’en ai pas, tout le monde en a. Cependant, ceux qui me connaissent savent bien que je ne suis pas quelqu’un de secret ni mystérieux.
Si tout cela avait pris de telles proportions, c’était à cause d’une intransigeance de ma femme dont, en dix-sept années de vie commune, jamais je n’avais été témoin. Si j’avais pu partager avec elle les conséquences de ma dérive, je n’aurais certainement pas passé ces mois d’été dans une instabilité aussi sévère. Nous avons sombré dans une conversation de plus en plus tendue. À aucun moment, elle ne m’a clairement exprimé ses raisons, murée dans une implacable résistance. Réaction peut-être typiquement masculine, au lieu de me taire quand elle en est finalement arrivée à voir dans la Maison aux livres une sorte de concurrente, j’ai confirmé. Cette fois, visiblement, quelque chose s’était brisé entre nous. En un sens, l’entêtement mutuel nous avait fait glisser tous deux dans l’affrontement, laissant augurer un mois d’août encore plus douloureux.
De toute évidence, au lieu de lui téléphoner chaque jour pour lui faire mon rapport, elle s’attendait que je la rejoigne et saute dans le premier avion malgré ma phobie. Cela aurait-il suffi à faire fondre la glace ? Non, elle voulait que je lui annonce ma décision de sortir du marais dans lequel je m’étais embourbé, m’avait-elle dit la dernière fois. L’idée que je quitte mon travail pour me faire le gardien, le reste de mes jours, d’une bibliothèque abandonnée, inutile et morbide avait dans son esprit suscité l’image du marais et dans le mien le désir d’écrire un jour un livre sur le verbe « sombrer », pour évaluer les différentes facettes d’une telle situation. Je ne savais plus quoi faire. Était-ce une situation dans laquelle pouvait se permettre de sombrer un quinquagénaire qui dans la vie avait fait son chemin pour le meilleur ou pour le pire et atteint la maturité ?
S’il fallait sombrer, eh bien ! je sombrerais. Assis dans ma cabane, je voyais s’éloigner mon existence impuissante, abandonnée à un puissant courant, se croiser les rails de mon passé et de mon avenir incertain. Pour m’évader, tantôt je me plongeais dans les carnets de Monsieur, tantôt je me promenais entre les rayonnages, renouvelant mon excitation en sautant d’un livre à l’autre. Ce genre d’euphorie n’était pas de nature à refaire de moi un homme équilibré.
Je dis que je ne suis pas une boîte à secrets, mais si l’on considère qu’au bout de trois mois je n’avais pas encore parlé à un seul de mes amis de la Maison aux livres, il y a de quoi se poser des questions. Tous étaient des gens qui vivaient au milieu des livres. Chacun d’eux accueillerait la nouvelle avec enthousiasme, on me poserait mille et une questions, les idées les plus étranges remplissaient mon esprit. J’avais bien fait de me taire. Mais une telle, oui, une telle absence de partage faisait peser sur mes épaules un fardeau indéfectible. Comme d’habitude, mon meilleur ami passait l’été dans sa maison d’Ayvalik. Il devait être furieux de voir que j’avais gardé mon portable éteint si longtemps. Faute de me joindre et sachant que ma femme et moi ne nous étions jamais séparés, il avait très probablement appelé celle-ci et reçu de vagues réponses à ses questions, qui avaient dû attiser sa curiosité.
Au milieu du mois d’août, je l’ai appelé :
— Quoi de neuf, mon grand, où es-tu ? m’a-t-il demandé.
Était-ce un sujet à aborder au téléphone ? Je me suis contenté de lui demander quand il rentrerait à Istanbul, après un échange de banalités de nature à apaiser son inquiétude :
— Ce week-end, je ramène ma mère à Istanbul avant de revenir ici. Si tu veux, réserve-moi ton dimanche soir.
Lorsque nous avons raccroché, je me suis soudain senti plus détendu.
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