La Maison aux livres

Enis Batur · Chapitre 6 sur 46

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La Maison aux livres

Chapitre I

 

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Pour notre repas d’adieu, le Centre culturel avait réservé un restaurant au cœur du bazar de Sarajevo. À midi, quand les derniers participants sont arrivés par minibus depuis notre hôtel situé un peu à l’extérieur de la ville, nous n’étions pas encore passés à table. J’ai choisi une chaise dans un angle et, affichant la mine la plus revêche possible, j’ai mangé succinctement, parlé peu, préférant descendre à moi seul une bouteille de vin du pays, j’ai avalé en attendant l’heure du café deux Xanax avec un verre d’eau et déclaré à l’écrivain espagnol qui me regardait avec des yeux ronds, comme s’il espérait une explication : « Préparatifs pour le vol ! » J’imagine qu’il n’y a rien compris, car, si de mon côté je n’arrive pas à concevoir que les gens n’aient pas peur de monter dans un avion, comment pourraient-ils, en dépit de leur a priori sur moi, m’attribuer cette peur. Pourtant, cette phobie est si tenace que, non contente d’ignorer toute logique, elle sait trouver le moyen de me faire souffrir toujours plus. Dès l’arrivée à l’aéroport et le passage à la douane, le malin plaisir qu’ont les hommes d’annoncer de mauvaises nouvelles m’est tombé dessus. On nous annonçait un retard indéfini. On ne savait pas clairement ce qui s’était produit, ni combien de temps le départ serait retardé. Par chance, il y avait un bar qui selon toute apparence venait d’ouvrir au bout du petit hall de ce terminal et, perché sur un tabouret, fumant cigarette sur cigarette et buvant du whisky sec, je suis parvenu à me maintenir dans un état cotonneux.

Lorsque avant d’atteindre le bout de la piste l’avion ralentit, je trouve vraiment étrange que toute trace de peur ait disparu. Si je me dis qu’elle aurait dû me laisser une impression plus durable, ce n’est pas qu’elle me manque, bien sûr ! Je m’étonne simplement qu’une aussi grosse frayeur puisse être si volatile, oubliant évidemment que la logique n’a pas sa place dans cette affaire. À cet instant, en regardant ma montre, j’ai vu que je pouvais faire un saut au bureau. C’est mon habitude chaque fois que je rentre de voyage, ne serait-ce que pour une heure. Je passe en revue ce qui s’est accumulé en mon absence, afin de prendre la mesure du déluge sous lequel vont se noyer mes prochaines journées.

Naturellement, j’avais la tête comme une marmite. J’avais beau libérer de l’adrénaline pour tenter de me rasséréner, je savais que, cette nuit-là, une telle concentration chimique ferait de mon sommeil un enfer. Mon assistante, un sourire ironique aux lèvres, s’est avancée vers mon bureau pour me lire une liste interminable de noms comme si elle les alignait l’un après l’autre contre un mur. Je les accompagnais pour beaucoup d’un geste qui voulait dire « Passons ! », pour quelques-uns « Que veut-il ? », et un ou deux d’une lueur dans les yeux. En toute fin s’est présenté un cas qui avait échappé à ce classement :

— Il y a aussi un avocat qui a appelé, un certain Reza bey qu’apparemment vous ne connaissez pas. Il demande un rendez-vous pour une affaire de succession très importante et très urgente.

— De succession ? ai-je répété ébahi, avant de lâcher en guise de plaisanterie : Quelqu’un m’aurait-il laissé sa fortune ?

Le lendemain étant un vendredi, j’avais de toute façon le week-end pour récupérer.

— Si lundi en fin d’après-midi convient à cet avocat, faisons comme ça. Pour les autres, nous verrons demain, ai-je conclu.

Cette nuit-là, j’ai eu du mal à m’endormir. Médicament, alcool, un système nerveux tendu puis relâché comme un arc, un tel cocktail brise net le cours naturel des choses. À un moment, réveillé la gorge sèche, je me suis rendu dans l’obscurité à la cuisine pour boire un grand verre d’eau fraîche avant de me remettre au lit, quand soudain un passage du film que je venais de voir en rêve a émergé des replis de ma mémoire : avant cet « entracte », je me trouvais dans une énorme boîte en acier dont l’intérieur était tapissé d’une épaisse couche d’éponge. Sous une chaleur intolérable, ballotté dans tous les sens, accablé par une odeur de brûlé de plus en plus lourde, j’ai succombé à l’épuisement sans connaître la suite pour le matin me réveiller avec la même migraine.

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