La Maison aux livres

Enis Batur · Chapitre 26 sur 46

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La Maison aux livres

Chapitre II

 

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L’automne aussi sied à Dragos. Même sous l’épuisante chaleur de l’été, sa colline, son petit bois et la cabane de lecture qu’il abritait prenaient des airs d’oasis. Tout autour, ce trop long été avait revêtu des couleurs à couper le souffle. Aucun livre ne peut faire naître un sentiment d’immensité comme savent le faire le pin, l’acacia, le magnolia – je dis cela car je le crois et, si ce n’était pas le cas, mentir n’a jamais tué personne. Quoi qu’il en soit, chaque jour, je leur ai consacré du temps, n’hésitant pas à observer chacun de leurs changements et de leurs évolutions, avant le lever du jour, à l’aube, en milieu puis en fin de matinée, du matin au coucher de soleil, en début et en fin de soirée, à la nuit tombée, au plus noir de la nuit. Sans pour autant faire preuve de la même constance que le pivert ou la chatte jaune que j’avais nommée Miss, je me laissais aller pour mieux sentir le temps passer. Après une conversation tendue et douloureuse, ma femme avait décidé de passer le mois d’août loin de moi, en Toscane, où elle avait loué une maison dans un village à un quart d’heure de Sienne. Elle s’était rendu compte que si nous restions en ville ou que nous décidions de partir loin ensemble, je me déroberais pour demeurer ici, coincé dans la Maison aux livres. Ma promesse, à ses yeux dénuée de sens, resterait sans effet. Si je ne pouvais pas ignorer la profonde fracture causée par une si longue séparation pour la première fois en tant d’années de vie commune, la tornade qui m’emportait était cependant bien plus puissante que la culpabilité qui m’envahissait : le soir même de cette cruelle séparation, j’avais sans hésiter emménagé ici après avoir, pour ainsi dire, fermé l’appartement. Heureusement, chaque matin, Hayriye me laissait à l’heure que je voulais trois repas pour la journée. En début de semaine, Salih, compréhensif, me fournissait ma ration de tabac et de raki. J’avais coupé tout lien avec le monde extérieur et le pays aurait pu s’effondrer que je n’en aurais probablement rien su. Seul lien avec le monde auquel je n’aurais pas pu renoncer, j’avais, dès mon entrée dans les lieux, installé ma chaîne hi-fi. Pendant les heures où je me retirais dans la cabane, j’écoutais Heinrich Biber ou Anton Webern selon le cas et l’inclination du moment et souvent, conscient du luxe d’être privé de voix humaine, je prêtais l’oreille à ce que m’offrait la nature autour de moi. Matin et soir, le jour tirait ses rideaux sur le chant des oiseaux. À ce moment-là, je tendais la main vers mon portable dont seule ma femme connaissait le numéro et qui, bien qu’allumé en permanence, ne sonnait jamais, puis j’appelais. Si, presque muette, elle écoutait mes monologues fiévreux et délirants, en proie à une rancune insurmontable mais contenue dans les quelques mots qu’elle prononçait, en revanche elle ne se montrait jamais ni sarcastique ni sombre. En un rien de temps, j’avais fait de moi un homme échoué sur une île déserte après un accident inopiné, malgré deux différences notables avec les personnages les plus célèbres : d’abord j’avais volontairement échoué ici – j’adorais le verbe –, ensuite j’étais essentiellement seul. Je n’avais ni l’intention ni l’envie de faire de Salih un Caliban et de Hayriye un Vendredi. Si j’avais pu, je leur aurais parlé en langue des signes, tant j’avais de réticence à entendre la voix humaine, mais un comportement si arrogant m’aurait causé une honte épouvantable. Je m’en sortais en limitant le dialogue au strict nécessaire. Cependant, devant ce silence glacial à l’autre bout du fil, il était impossible, même si je donnais raison à ma femme, de ne pas sentir le froid pénétrer mes os jusqu’à me glacer l’âme.

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