La Maison aux livres
La nuit ne tombe jamais d’un coup...
La nuit ne tombe jamais d’un coup, elle remplit le ciel peu à peu. Elle ne se déchire pas non plus lorsque le soleil se lève. D’abord, elle se vide de ses ténèbres, lentement. À pareille heure, il n’y avait personne dans les rues de Dragos. Cependant, quelques rares fenêtres étaient déjà éclairées, l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, très tôt. Je n’aime pas cette formule. Au lieu de diminuer, mes vertiges augmentent, et dans la descente je perds l’équilibre, mon pas vacille, je dois faire attention. Je sais ce que c’est que tomber. Je connais cette rue, la maison avec jardin où notre historien le plus ancien et le plus célèbre a jeté l’ancre est juste devant. Il continue de tenter de percer les secrets de la période de fondation de l’Empire. J’ai parfois été entouré d’historiens, j’admire la façon dont ils plongent dans les couches obscures. La plupart d’entre eux sont des connaisseurs d’une époque particulière. Dans le présent où ils vivent, ils voient souvent double, ils sont parmi nous, sans vraiment l’être. Les mains dans les documents, dans les brèches du passé, ils décapent. Des choses que personne ne pouvait voir leur apparaissent soudain, bien qu’on ne puisse pas dire qu’ils comblent soudain un vide entre, pour ainsi dire, les pièces d’un puzzle désordonné sur lequel ils travaillent depuis des années. Lorsque la pièce manquante retrouvée éclaire les ténèbres qui l’entouraient, ils sortent de leur trou. Cela bouleverse alors l’ordre et le sens de tout. La passion de Monsieur pour l’histoire était incomparable avec la relation limitée et utilitaire que j’entretenais avec cette discipline. J’avais noté son importance dans la Maison aux livres dès le premier jour. En regardant ses livres, je l’imaginais errant comme une ombre indomptable à travers des chantiers de fouilles, les grandes archives, les entrepôts isolés du Vatican ou de Moscou. Les notes collées aux couvertures étaient pleines de preuves des lieux où il était passé. Ce qui était indiscutable, c’est qu’il avait prêté une véritable attention aux études historiques qui, au fil des ans, avaient envahi la littérature. Il avait consulté de nombreuses sources pour en extraire le contenu de la bibliothèque d’Alexandrie, et, en étudiant attentivement les notes que ses recherches lui avaient permis de rassembler, il avait détecté des contradictions, décelé des ambiguïtés. Pouvait-il ne pas avoir rêvé des plus de cinq cents manuscrits d’origine byzantine, dont on avait plus tard perdu la trace, de tous ceux que Photios avait inventoriés, de milliers d’œuvres originales peut-être tombées entre les mains d’Ivan le Terrible, réduites en cendres, enfouies dans le sol ou jetées à l’eau par les Mongols à Bagdad, depuis des temps immémoriaux.
À mesure que je m’approchais du rivage, mon sac à dos semblait s’alourdir. Mon principal souci était ce vertige qui ne semblait pas pouvoir cesser. À cette heure où, dans une ville déserte, les chauffeurs qui terminent tard la nuit et ceux qui démarrent tôt écrasent l’accélérateur en profitant des rues désertes, j’aurais très bien pu finir, vu l’état dans lequel je me trouvais, dans la rubrique des chiens écrasés. Heureusement, j’ai réussi à passer au travers de cette catastrophe et à atteindre le bord de mer indemne. Soudain, les îles aux Princes m’ont semblé inhabituellement proches de l’endroit où je me tenais. C’était comme si la mer était plus agitée que d’habitude. En tournant la tête vers la gauche, j’ai été attiré par la lumière d’un avion prêt à atterrir. Était-il resté en suspens dans le ciel ? Impossible ! N’était-ce pas plutôt les îles qui bougeaient ? Impossible ! Nos îles n’avaient rien de mobile, c’était du moins ce que nous savions tous. J’ai eu la présence d’esprit de placer sous moi mon sac avant de m’installer sur un banc trempé d’embrun, signe que j’avais commencé à récupérer. Dans un passage étroit entre les deux îles proches l’une de l’autre, des bateaux de pêche ont attiré mon attention. Puis l’avion apparemment à l’arrêt a atterri pour aussitôt laisser place à un autre.
Ma peur de l’avion a commencé très jeune, du jour où j’ai été témoin involontaire de la catastrophe d’Ermenonville. Un an plus tard, avec trois amis, nous retournions dans la forêt sur les traces de Rousseau. C’était l’été, nous avions des sacs de couchage. Cependant, à l’approche du soir, le temps a soudainement changé, une terrible averse s’est abattue sur nous, et nous avons dû rebrousser chemin vers Paris. Toute la journée, nous nous sommes roulé des joints et nous avons englouti des bouteilles de vin. Je ne sais pas comment nous sommes rentrés, j’étais assoupi sur la banquette arrière. J’y ai fait pour la première fois le rêve de la boîte en acier, qui depuis me poursuit. J’avais décidé ce jour-là, comme aujourd’hui je le défends publiquement, qu’aucune personne saine d’esprit ne monterait dans un avion, mais chaque fois que j’y suis contraint, je ne peux m’empêcher de tenter cette folie.
Cette année-là, nous avions lu et relu Les Rêveries du promeneur solitaire (11242). Ce n’était pas assez, nous avions décidé de prendre la route de la forêt. C’était là que Rousseau avait découvert le monde qu’il cherchait, qu’il était mort et qu’il avait été enterré sur l’île au milieu du lac. Peut-être est-il maintenant plus difficile, en raison de notre âge – et c’est sans doute un peu une contradiction – de faire la différence entre numérateur et dénominateur, mais les modes de vie alternatifs faisaient partie de nos principales préoccupations. S’il était clair que Monsieur ne se souciait guère de Rousseau, vu qu’il n’avait fait entrer dans la Maison aux livres qu’un seul de ses ouvrages – sans aucune note de lecture, ne serait-ce que d’une ligne –, je ne pourrais pas dire, pour ma part, que je sois souvent revenu vers cet homme haut en couleurs et controversé, dans les années qui ont suivi. Néanmoins, je ne peux cacher que le philosophe d’Ermenonville occupe une place prépondérante parmi les exemples qui me transportent encore vers les rêves d’autres îles.
L’aube blanchit lentement. Dans mon dos, le bourdonnement de la route se fait plus intense. Je ne comprends pas comment je peux vivre ainsi, car mon corps, qui ne supporte pas le bruit, a renforcé son aversion, après des mois de silence sur cette hauteur. Je vais me lever et bientôt retourner au bord de la route, je n’ai pas eu le temps de réserver un billet avant de monter dans un taxi pour l’aéroport. De toute façon, je suppose que les avions ne peuvent pas tous être pleins, je vais m’installer dans un de ces cercueils. Le crash d’Ermenonville s’est produit quelques minutes après le décollage et, s’il se répétait ici, l’avion s’enfoncerait directement dans la mer, les débris atterriraient donc au sommet de cette faille tectonique qui semble si impatiente de se réveiller. Je ne sais pas si c’est à ce moment que frappera le tsunami, que le plan d’eau se retournera sur lui-même et que la boîte en acier se jettera sur les hauteurs de Dragos submergé par la montée des eaux. Ma barbe a poussé jusqu’à la taille, nous sortons ensemble, les animaux et moi, Ariel et Caliban nous saluent. Juste derrière, je vois Monsieur, un vieillard au teint mat, grand, une expression lumineuse sur son visage, il pose la main sur mon épaule et dit :
— Venez, s’il vous plaît.
Nous pénétrons dans la Maison aux livres. Il avance devant moi à petits pas vers le centre, je le regarde. Il atteint une des étagères en face de la colonne octogonale noire et en retire un livre, je ne vois pas lequel il a choisi, en même temps un claquement frappe mes oreilles, je comprends que la porte est ouverte.
— Entrez, a-t-il dit en s’écartant.
La lumière venant d’en haut est faible, le soleil vient visiblement de se lever, mes yeux s’habituent vite à l’obscurité, les sept côtés de l’intérieur de la colonne octogonale sont ornés d’étagères de bas en haut, sur lesquelles dans un ordre clairsemé je distingue des volumes uniformes, d’un noir profond, qui portent tous la même étiquette au dos, toujours écrite de la main de Monsieur. Je tire l’un des volumes et je suis sous le choc : que peut faire ici un pavé si léger, ce faux volume creux, on dirait l’une de ces bibliothèques vides fabriquées pour décorer les murs des maisons de riches incultes et commandées au mètre, laissez-moi me demander ce que Monsieur a à voir avec cela. Telles sont les réflexions que je me faisais lorsque mon œil a accroché la légende de l’étiquette : le de Diodore de Tarse, mentionné par Photios Contre le Destin
dans son Myriobiblion, dont jamais aucun exemplaire n’a été retrouvé. Je sors le volume voisin : le Kokalos, un drame perdu d’Aristophane. Je change de place, je passe à une autre étagère : La Soirée à Somosierra, le huitième roman jamais retrouvé de Paul Nizan, glissé dans la fente d’une paroi rocheuse par le sergent Hutchings, après la mort de son auteur sur la route de Dunkerque. Sur l’étagère supérieure, L’Observation de l’alchimie, un traité d’Abu Musa Jabir que seul mentionne Ibn al-Nadim dans son Kitab al-Fihrist. Contrairement à la Maison aux livres, ici l’ordre alphabétique est respecté. La tête en ébullition, je lâche un livre pour en attraper un autre : tout y est depuis Objets morts vivants de Dédale à l’unique exemplaire du livre de poèmes inédit de Saint-John Perse confisqué par la Gestapo, depuis Kül (Cendre), le journal d’Onat Kutlar, à Eşek Sirtindaki Saksağan (La Pie sur le dos de l’âne), l’essai de Yusuf Atilgan dont on disait que son auteur l’avait détruit. À mesure que la bibliothèque des œuvres perdues s’agrandit, j’étouffe. Dans un compartiment près de la porte, je tombe par hasard sur le volume de Walter Benjamin, Thèses sur le concept d’histoire (édition finale), je le tire avec enthousiasme comme si je retrouvais le texte perdu dans sa sacoche noire de Port-Bou, tandis que je fais tomber l’ouvrage suivant sur le sol. Je me penche pour le ramasser, quand soudain tout est inondé d’une lumière aveuglante.
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