La Maison aux livres

Enis Batur · Chapitre 19 sur 46

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La Maison aux livres

Depuis longtemps le verre me rend nerveux.

Depuis longtemps le verre me rend nerveux. Le fait que je sois condamné à porter des lunettes pour voir de près et de loin doit avoir sa part dans ce sentiment. Quand je baisse la tête, je regarde la page blanche que je vais essayer d’écrire ou la page pleine que je vais lire à travers le verre, et si j’oublie de changer de lunettes au moment où je lève la tête, je ne vois plus rien autour de moi, comme si je me trouvais soudain en plein brouillard. Durant vingt-cinq ans, à cause de cela, je me suis considéré comme un handicapé. Un jour, l’image de la réalité perçue comme à travers du verre dépoli a commencé à travailler mon esprit, et dans l’espoir de vivre dans ma chair la vie vue de cette façon, tant sur un plan physique que métaphysique, je me suis entraîné à regarder autour de moi avec mes mauvais yeux. Sans la médiation du verre, j’ai pesé les conséquences sur mon esprit et mon système perceptif du flou créé par ma myopie associée à l’hypermétropie et l’astigmatisme, l’une de mes craintes étant l’affaiblissement inéluctable de ma vue. Je ne cessais de me demander ce que je ferais si un jour j’en arrivais au point où même deux culots de bouteille en guise de lunettes ne pourraient plus me rendre la vue.

Mais il ne serait pas juste d’attribuer la seule source du malaise causé par le verre à ma déficience visuelle. D’aussi loin que je me souvienne, les fenêtres aussi m’ont rendu nerveux. Considérer que les villes sont pleines d’un nombre infini d’yeux qui peuvent s’ouvrir à la fois sur l’extérieur et l’intérieur leur confère une réalité saisissante. Volets, rideaux, stores atténuent dans une certaine mesure l’impertinence des fenêtres. Au moins, à la maison ou au travail, on a toujours la possibilité de se détendre en adoptant, grâce à ces écrans, des mesures efficaces. En revanche, toute sortie peut donner lieu à une agression en règle. Toutes ces vitrines alignées qui rivalisent de lumière, avec leur éclairage artificiel et excessif, ont un effet répulsif sur la personne affligée de mon mal. De jour, le soleil se reflète sur les fenêtres dont sont parées les façades des maisons, des immeubles et des hôtels. À cela, de nuit, s’ajoute la lumière de l’intérieur des bâtiments, qui intensifie de rue en rue son rayonnement. Au fil des ans, mes crises de panique se sont accentuées, stimulées dans mon âme par une architecture nouvelle. Ces tours et ces structures en constante prolifération, dont toutes les façades sont recouvertes de verre, n’ont fait qu’exacerber mes poussées délirantes. Je ne pourrais pas vivre à Manhattan, Chicago, La Défense. Sous la menace de ces millions de corps vitreux aux entrailles prêtes à éclater, certains brillants, d’autres toujours aveugles, j’ai pensé m’abriter derrière des lunettes noires et, si cela ne suffisait pas, marcher en regardant droit devant moi, comme avec des œillères.

Qu’entends-je par là ? Si je disposais au sein du conseil municipal de ma ville d’un pouvoir décisionnaire, essaierais-je de restreindre l’utilisation du verre et de limiter la taille des fenêtres ? Si j’avais pu, me serais-je fait construire une maison sur le modèle de celle que l’on prêtait à Nostradamus ? Aurais-je conçu une structure cubique et sans fenêtres, qui donnerait l’impression d’imiter la Kaaba. Non ! Le malaise que j’ai évoqué n’a heureusement jamais atteint chez moi des proportions si propices à l’enfermement. J’ai toujours installé mes bureaux contre ou derrière des fenêtres largement ouvertes sur l’horizon. Si j’ai eu peur, si j’ai peur, c’est des autres fenêtres.

Je pense connaître la période où le verre a pris de l’importance dans l’architecture jusqu’à s’imposer. J’ai flâné sur les chemins qui, depuis les passages parisiens de Walter Benjamin, s’ouvrent au gratte-ciel de verre de Mies van der Rohe. Je me souviens avoir eu très envie de voir la Maison de verre de Philip Johnson de mes propres yeux. Je regrette aussi qu’Eisenstein n’ait pas pu réaliser le film . En regardant ses dessins des années plus tard, j’ai Glass House

tenté d’imaginer à quel point il aurait été vertigineux pour un artiste du septième art de promener sa caméra sur un bâtiment, dont non seulement les façades mais aussi les parois intérieures étaient en verre, et la réalisation la plus proche que j’aie trouvé de cette idée est Playtime de Jacques Tati.

Cependant, rien de tout cela n’avait suffi à empêcher le choix de Monsieur d’accentuer mon malaise. La structure de cette bibliothèque s’ajoutant au premier sentiment que j’avais eu d’être pris au dépourvu et ballotté par une incertitude frénétique, je ne savais plus quelle décision prendre. Évidemment sensible à la conception de la bibliothèque royale de Boullée, j’étais un grand lecteur, un écrivain invité à parler de ses livres et de ceux d’autres auteurs en différents pays, villes, bibliothèques et universités, qui avait placé au centre de son existence un objet semblable à une fenêtre dont un côté était fermé, trois ouverts.

— Je vous appellerai, ai-je dit à Reza bey pour ne pas prolonger davantage l’entretien. Si vous voulez bien m’excuser, j’aimerais faire quelques pas, maintenant.

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