La Maison aux livres
— Bon courage, mon grand !
L’e-mail contenait deux liens, accompagnés en objet de cette phrase. Quand j’ai ouvert le premier, j’ai froncé les sourcils : mon ami avait dessiné les plans de la Maison aux livres sur son ordinateur et ajouté quelques coupes. J’ai soudain eu le sentiment d’être un peu le client qui aurait commandé un projet à son architecte, de me retrouver à la première étape du processus par lequel Monsieur était passé. Avait-il conçu quelque chose de ce genre dès le départ, ou s’était-il progressivement tourné vers cette solution, lors de réunions avec ses architectes ? Comme il tenait à tout consigner dans son journal et ses carnets, il aurait très bien pu rassembler les archives de toute l’aventure de la Maison aux livres, ses différentes étapes et la correspondance dans un dossier. J’ai d’abord pensé téléphoner à Reza bey pour lui tirer les vers du nez. Puis, faisant chauffer mes neurones, je me suis demandé s’il n’y avait pas, peut-être, sur l’une des étagères un volume qui n’avait pas attiré mon attention à cause de son dos muet. Ce n’était pas impossible. Je n’avais pas encore sorti la moitié des livres de leurs étagères !
Curieux de connaître son contenu, j’ai cliqué sur le second lien et suis arrivé sur la page. J’étais sur un site qui parlait de la roue à livres. D’habitude je prends les contenus que je déniche sur Internet avec des pincettes. Comme tous les gens rétrogrades, je considère ce média comme un lieu où le meilleur côtoie le pire, je vérifie donc le moment venu les informations que j’y trouve auprès de sources traditionnelles, conscient, en l’occurrence, que je raisonne comme si celles-ci détenaient le monopole de la vérité. J’ai donc lu ce qui était écrit.
La première source connue faisant mention de la roue à livres s’intitule Le diverse et artificiose machine d’Agostino Ramelli publié à Paris en 1588. C’est un ouvrage consacré à d’étranges machines, dans lequel la gravure CLXXXVIII montre un homme assis sur une chaise devant une sorte de moulin. Une fenêtre éclaire l’homme et la roue, dans une pièce au fond de laquelle on voit un bout de bibliothèque. Datant de périodes ultérieures, on a trouvé diverses publications de variantes de la roue à livres de Ramelli. Le Smithsonian Institute héberge aujourd’hui un spécimen, tandis que Victor Hugo, dans son poème L’Âne, fait référence à un exemplaire de la bibliothèque de l’Arsenal. Les gravures et photographies présentes sur le site montrent un outil d’apparence plutôt volumineuse. La roue de ma cabane leur ressemblait, mais c’était un outil extrêmement élégant et pratique, du fait qu’il était neuf et qu’il avait été réalisé par un designer contemporain. Malgré le poids important d’une centaine de livres ou plus, il tournait en glissant autour de son axe et, ce qui m’a vraiment surpris, c’était son silence. En découvrant sur un côté une toute petite plaque de laiton, j’ai appris qu’il avait été fabriqué à Copenhague.
Le jour où nous nous étions retrouvés, mon ami avait dit, en parcourant les livres que j’avais rapportés de la bibliothèque pour voir la roue fonctionner : « Il y en a bien assez pour un homme digne de ce nom ! » C’était un sujet dont nous discutions fréquemment, pas uniquement avec lui mais aussi avec des amis bibliophiles. Arrivés à la maturité, ne pourrions-nous pas nous fixer une bibliothèque de base, qui consisterait en un nombre limité de livres soigneusement sélectionnés ? Si l’on posait la question à l’un d’entre nous, il disait en riant aux éclats : « Ben voyons ! » confirmant ironiquement la justesse d’une telle décision et de sa mise en œuvre, car il savait qu’aucun d’entre nous n’était prêt à une sélection si radicale. Peut-être la contenance de la roue à livres n’était-elle qu’une mesure minimale pour ce type de sélection, mais notre âge était la principale justification réaliste pour passer d’une sélection de plusieurs dizaines de milliers de livres à celle de quelques centaines. Et pourtant notre expérience nous prouvait que nos bibliothèques avaient largement dépassé le nombre de livres que le lecteur le plus vorace pourrait lire dans une vie. Combien d’années encore avions-nous devant nous ? Combien de livres, parmi ceux que nous possédions déjà, suffiraient pour les années qui nous restaient à vivre ?
Ce qu’il y avait de plus séduisant dans ce genre de pensées radicales, c’était qu’elles ne nous obligeaient absolument à rien. Si, dès ce moment, allongé sur ce hamac, je tentais d’imaginer ma vie sans plus lire ni écrire une seule ligne, peut-être n’y gagnerais-je rien, mais serais-je vraiment sûr d’y perdre quelque chose ? Il était difficile de dire comme Mallarmé : « J’ai lu tous les livres » ou, pour parodier son mot : « J’ai écrit tous les livres », transformant ainsi la formulation hyperbolique de Mallarmé en une version réaliste. L’homme qui cherchait un point d’appui pour faire bouger le monde avait raison : des gens comme nous, convaincus dès leur plus jeune âge de la magie de l’écriture, avaient fait de leurs livres un véritable levier, de sorte que si nous en avions été privés, nous nous serions précipités dans un abîme sans fin, comme des astronautes perdus dans l’espace. Sans livres, comment se passeraient nos journées, nos mois, nos voyages ? Ne serait-ce pas un peu perdre le contrôle, tomber malades, nous consumer ?
Pour être gratuites, ces idées de rupture n’en étaient pas moins frappantes. Le moyen de surmonter le choc momentané qu’elles avaient créé était de se tourner vers des solutions raisonnables. J’ai toujours aimé les meubles bibliothèques rectangulaires, verticaux, pivotants, sans jamais avoir eu la possibilité d’en acheter. Je n’aurais pas pu remplir la maison de meubles sur roues, ç’eut été un effort excessif et insensé. En revanche, il aurait été possible de faire construire quatre ou cinq bibliothèques tournantes, de sélectionner environ cinq cents ouvrages essentiels dans ma bibliothèque et disposer du reste. Dès lors, ma véritable tâche aurait été la suivante : constituer un noyau de bibliothèque réduit et intense qui réunirait les œuvres majeures qu’à mon âge je n’avais pas encore eu l’occasion de lire (Virgile) et celles découvertes des années plus tôt, dont l’influence avait continué de s’exercer sur moi (Schopenhauer).
À ce stade, je n’ai pas pu m’empêcher de rire, et si je riais, la cause en était mon humeur : mon bureau, ses tiroirs, les classeurs et chemises entassées sur les étagères qui l’entouraient étaient bourrés de projets de livres que plusieurs écrivains n’auraient pu mener à bien tout seuls qu’à condition d’avoir droit à plusieurs vies. Comme si mes bibliothèques ne suffisaient pas dans cette maison où elles avaient débordé et érigé de véritables tours dans le moindre recoin, j’étais allé m’enterrer à Dragos. Il y avait là de quoi rendre radicalement ridicules mes idées radicales. La vraie radicalité eût consisté à mettre le feu d’abord à l’endroit où je me trouvais, puis à ma maison, afin de pouvoir recourir à la solution que je venais d’envisager. Rappelez-vous la réponse de Jean Cocteau à celui qui lui avait demandé ce qu’il sauverait si un incendie se déclarait dans sa bibliothèque : « Si le feu brûlait ma maison, qu’emporterais-je ? J’aimerais emporter le feu. » Pour ma part, insensible à ce genre de trait de génie, je n’aurais pas été capable de sauver quoi que ce soit, pas même moi.
Nous avions, mon ami et moi, un grand projet ensemble : celui d’organiser coûte que coûte une expédition au mont Athos. Dès que nous commencions à parler de cette aventure, dont le rêve était devenu de plus en plus fort au lieu de s’affaiblir avec le temps, nous entrions dans les moindres détails des monastères dont nous connaissions chaque centimètre, avant même d’être partis de chez nous, et nous brûlions d’envie de voir ces collections d’icônes et ces bibliothèques extraordinaires. En réalité, il s’agissait simplement d’en faire officiellement la demande et d’attendre la réponse, mais je me plaisais à suggérer des solutions officieuses qui auraient pu rivaliser avec des histoires de pirates, comme de gagner secrètement le pays par la mer.
Chaque fois que nous abordions le sujet tous les quatre au dîner, nos épouses à juste titre se révoltaient. Pour elles il était naturel de réagir contre des projets de voyage aussi attirants en un lieu d’où elles étaient exclues. Par ailleurs, évidemment, nous adorions souffler sur les braises lorsque nous étions ensemble, entre autres choses pour le plaisir de susciter leur feinte colère. Athos était le paradis des manuscrits du monde, mais d’un monde bien à part. Depuis des siècles, les moines y avaient exercé tout leur talent. Nous mourions d’envie de voir leurs ateliers, de parler à l’un des scribes des secrets de son travail. Aux yeux de nos femmes, c’était encore une prison, enfermée à l’intérieur d’une autre prison. J’ai rappelé cela à mon ami quand, avant de partir, ce dimanche soir, il m’a averti, me déconseillant de faire de la Maison aux livres un cloître. Il n’a pas tardé à renchérir :
— Voudrais-tu passer ta vie dans l’un des monastères du mont Athos ?
De là, nous sommes directement passés au sujet des prisons. J’avais déjà consacré du temps à tenter de creuser le sujet. D’abord, pourquoi, dans la plupart des pénitenciers américains, les détenus étaient-ils tenus à l’écart des livres ? Pourquoi, au contraire, dans l’archipel du goulag, à Solovski, les murs avaient-ils été érigés à côté d’une immense bibliothèque monastique ? Si les livres devaient être refusés aux personnes enfermées derrière les barreaux dans des salles et des cellules pour des crimes réels ou présumés, était-ce dans le but de priver de liberté non seulement leur corps, mais aussi leur esprit et leur imagination ?
Quand mes intimes, parlant de marais ou de prison, considéraient la Maison aux livres comme une menace, peut-être pensaient-ils davantage à eux-mêmes et à la nature de leur relation avec moi. Il n’était pas question d’obligation, de nécessité, mais, finalement, s’il devait y en avoir une, mieux vaudrait parler d’enfermement volontaire. Il ne pouvait y avoir de similitude entre le moine qui considérait le mont Athos comme le but le plus médité de sa vie et le dissident enfermé au goulag.
Cependant, une image commençait à prendre forme dans mon cerveau. Lorsque Monsieur avait placé sur l’une des étagères, à côté de mes livres, un énorme catalogue de Louise Bourgeois (29112), il avait probablement pris en compte ses affinités avec les miennes, évidemment sans être capable de prévoir que, dans un de mes rêves les plus sombres, le génial Maman de cette sculptrice assumerait une tout autre fonction. Moi-même, une nuit dans ma cabane où j’avais rêvé que je me débattais vainement au milieu de son immense toile d’araignée, je crois me souvenir que je m’étais réveillé en hurlant. J’étais devenu la proie de l’animal, bonne à sucer jusqu’à la moelle, à dévorer sur place, ici même.
Je suis sorti, j’ai allumé une cigarette en pleine nuit, sous une pleine lune qui commençait à décroître, décidé à descendre en ville et réserver un vol pour le lendemain. L’atmosphère de cette fin d’été était remplie d’une extraordinaire douceur, les nuits étouffantes et humides semblaient derrière nous. J’ai sorti la bouteille de gin, un Schweppes, et quelques mandarines un peu ratatinées oubliées dans le petit réfrigérateur. Cette nuit je ne dormirais pas.
Le catalogue de Monsieur était proche de mes livres, mais il était clair qu’il n’était pas aussi impliqué que moi dans cette relation, car je n’avais rencontré aucune autre publication sur Arachné, moi qui possédais à la maison une étagère pleine de livres, d’articles et de CD-Rom (Tarantella). Ni l’araignée ni sa portée métaphorique n’avaient attiré son attention. En revanche – autre possibilité à ne pas sous-estimer, à mon avis –, les deux courtes notes qu’il avait laissées insistaient sur le fait qu’il avait été victime de la phobie des arachnides qui tourmentait de nombreuses personnes, en particulier ma femme.
J’avais eu l’occasion d’observer cette créature, à mes yeux la plus industrieuse du monde vivant, que j’avais abordée dans mon Autoportrait en m’identifiant à elle. Lorsqu’elle tisse sans fin sa toile, je la considère comme la noblesse personnifiée. Elle développe dans l’espace une géométrie parfaite. Aucune figure créée par l’homme ne pourrait rivaliser avec la toile de cet animal. Pourquoi Monsieur avait-il fait construire une structure en verre de forme octogonale ? Je ne sais pas comment on pourrait croire qu’il n’y avait jamais pensé, qu’il avait inconsciemment décidé de cette forme qui d’emblée ne m’avait pas frappé. La Maison aux livres était décidément une toile.
De même que l’araignée décide de tendre ses fils entre deux barreaux de fer de la balustrade d’un balcon, en lignes verticales et horizontales au rythme d’une chorégraphie très véloce, à partir de points d’appui déterminés, Monsieur avait soumis la Maison aux livres à une technique de tissage vivante et similaire.
L’ordre dans lequel les livres avaient été acquis, celui dans lequel ils avaient été lus et rangés répondait à un ordre intangible. Toutes les notes manuscrites, références, citations étaient datées. On avait là l’histoire, la biographie, le parcours d’un unique lecteur. De Kafka à Deleuze et Guattari, à Elias Canetti, Orson Welles et bien d’autres, chaque fois un cercle en recoupait un autre et ainsi de suite. Depuis Behçet bey, le héros de Mahur Beste d’Ahmet Hamdi Tanpinar, vers lequel se tourne un serpent consumant sa queue au milieu des flammes, jusqu’au au Nom de la rose d’Umberto Eco et, entre autres, une œuvre de Luciano Canfora, il avait soigneusement annoté chaque volume. En levant la tête vers le ciel, les nuits où la lune ne pouvait pas percer l’obscurité, je devinais un réseau sans fin de relations, semblable aux routes invisibles qui relient des archipels d’étoiles.
Je sais bien que « le gin ne reste pas tel quel dans la bouteille », comme dit le proverbe. Lorsque ce liquide calme et immobile entre dans le sang, il s’y installe comme un djinn, son homonyme dans ma langue maternelle. Ce n’est pas souvent le cas, mais parfois l’âme a juste envie d’ivresse. Il y a tant de germes d’impulsions, de réactions, de colères, d’enthousiasmes, d’angoisses contenues en moi dont j’attends qu’ils trouvent leur voie et se révèlent ! Si l’on pouvait vivre un delirium tremens plus ou moins sous contrôle, je plongerais dans ce brouillard sans sourciller, mais les véritables excès se font sans garantie, il n’y a pas de retour en arrière.
Soudain, j’ai pensé à Houari Touati. J’avais, dès la parution de son livre, fait sans attendre acheter les droits de traduction. Nous n’avions pas encore eu le temps de faire traduire ses savantes recherches sur l’histoire des collections, des bibliothèques et des armoires à livres dans le monde islamique. Un jour, j’étais au travail lorsqu’on m’a averti qu’au rez-de-chaussée un professeur demandait la permission de voir notre collection de manuscrits avec quelques-uns de ses étudiants, je les ai fait monter à l’étage. Quand l’homme qui est entré dans mon bureau, soulagé d’apprendre que nous parlions la même langue étrangère, m’a dit : « Je m’appelle Houari Touati », je lui ai montré son livre sur ma table de travail. Il fallait voir notre étonnement et notre joie. Alors, nous lui avons naturellement ouvert la collection pour qu’il puisse l’examiner, je me rappelle une longue conversation particulièrement enrichissante sur l’univers du livre en Orient. Après cette rencontre, l’image de l’« armoire à sagesse » a fait son chemin dans mon esprit. J’avais toujours été fasciné par les lieux et les objets qui pouvaient être fermés, verrouillés, voire qui avaient une porte.
Au-delà d’une obsession, la boîte en acier, autre objet récurrent de mes cauchemars, faisait simplement le lit de ma peur. Au départ, on ne pouvait pas dire que, dans mes rêves, cet objet en forme de cercueil, dont j’étais toujours accablé et qui soit précédait mes voyages en avion, soit apparaissait la nuit suivant un voyage, était un grand mystère. Il était évident que cette cabine, flottant à grande vitesse dans l’espace et que j’avais sans aucun doute rêvée d’acier pour une raison quelconque était le strict équivalent d’un avion. Au fil du temps, perdant toute connexion avec mes vols, la boîte a commencé à émerger dans mon sommeil à chaque épisode dépressif et à de tels moments de cafard. À moins qu’un malin djinn ait pris la forme d’une boîte ? En revanche, une image sombre hantait ma mémoire : c’était comme si je l’avais vue sur une gravure ou une enluminure médiévale, sous laquelle était écrit « Arche de Noé ». Une grande caisse dérivait sur les flots, sans ressembler en rien à une nef ni à une barque. Désormais tout se mêlait : la fatigue de la journée, mon réveil, cette maudite bouteille de gin, la question du billet d’avion. N’avais-je pas pris une décision ? Mais laquelle ? Oui, une décision : celle de décider d’en prendre une. Je ne savais plus où j’en étais !
Je me suis levé pour ne pas laisser l’alcool m’assoupir, j’avais pourtant la tête qui tournait, mais à la faveur du clair de lune j’ai pu suivre le sentier et gagner la Maison aux livres, j’y suis entré, et j’ai erré dans le noir comme Dédale à l’intérieur de son labyrinthe. Je collectionne les cartes postales de bibliothèques depuis longtemps, mais pas seulement dans le but de faire une collection. La situation dans laquelle je me trouvais m’a rappelé l’une d’elles : la photographie d’un lecteur aveugle déambulant dans la bibliothèque pour non-voyants de Watertown, dans le Massachusetts. Je distinguais les livres sans arriver à lire leur dos. Les noms des auteurs et les titres n’étaient plus que des taches, les lettres d’un alphabet ou les pictogrammes d’un langage inconnu. Heureusement, j’ai évité un nouvel accès de panique en me rappelant que j’avais oublié mes lunettes sur la table devant la cabane, à côté de la bouteille de gin. Je me suis senti non seulement soulagé, mais gagné par une sorte de sérénité. Ne plus pouvoir identifier les livres m’a tranquillisé, ils étaient bien là mais désormais incapables de m’appeler. Telles des masses, épaule contre épaule, privées de leur identité et de leur personnalité, tous ces volumes avaient dressé en moi un mur qui, croyais-je, avait le pouvoir de me protéger contre toutes sortes d’attaques et d’agissements qui me guettaient à l’extérieur. La colonne octogonale au centre m’a rappelé la pierre de Rosette, noire dans le noir, avant d’être gravée et écrite. Elle devait garder un sombre secret, qu’elle révélerait le jour venu à celui qui à force de patience aurait appris à attendre, à regarder ou à écouter. Je savais ce qu’elle renfermait.
Lors de la conversation que j’avais eue avec l’auteur de L’Armoire à sagesse rencontré par une mystérieuse coïncidence, je lui avais dit que j’avais pour la première fois découvert le concept d’« armoire à livres » dans le livre des Mille et une nuits (1017), puis je lui avais montré les bibliothèques à portes noires que j’avais fait construire sur trois des murs de mon bureau. Une fois, un directeur de magazine de mes amis, décédé jeune, m’a demandé de bien vouloir accepter de participer à une série d’entretiens qu’il réalisait avec des bibliophiles, et lorsque j’ai répondu à ses questions, il m’a envoyé un célèbre photographe pour prendre des photos de ma bibliothèque. L’homme est resté perplexe devant cette masse d’armoires noires dont je refusais d’ouvrir les portes. L’anecdote avait fait rire Houari aux éclats. Pendant des années, diverses variantes de l’« Histoire du livre magique », que l’insidieuse et brillante Schéhérazade raconte de nuit en nuit à partir de la huit cent quatre-vingt-dix-huitième, ont fleuri dans mon esprit. Par la suite, voyant que je n’arrivais pas à faire un choix, j’ai essayé de mettre de côté ce projet dans le but d’élaborer un jour un vaste labyrinthe où l’on retrouverait l’art de la digression propre à Tristram Shandy (8102). Pourtant, je ne pouvais m’empêcher de prendre un malin plaisir à ajouter à cette liste chaque nouvelle variante que j’imaginais.
Un nœud s’était figé au centre de mon cerveau pris de vertiges. Plus approchait le fond de la bouteille, moins je me sentais capable de saisir laquelle des deux veines de cette histoire qui m’occupait depuis plus de trente ans exprimait dorénavant la gravité de la situation. Dans le conte, l’inquiétude croissante du grand Haroun al-Rachid de ne jamais revoir l’ami, qu’il avait envoyé au risque de sa vie apprendre le secret du livre qu’il lisait, servait essentiellement de parabole pour souligner l’absolue primauté de l’amour humain. Dès que le soleil se lèverait, je devrais partir, négligeant l’état dans lequel je me trouvais, m’enfermer dans une boîte en acier. Au fond de cet être tangible qui m’attendait et que je n’aurais échangé pour tout l’or du monde, il y avait un principe intangible.
J’aime la phrase qui dit : « Il est étrange pour quelqu’un qui passe sa vie à faire des phrases de devoir en écrire des centaines pour finalement parvenir à une seule, et que cela se produise si rarement. » N’est-ce pas aussi ce que confirme l’écrasante majorité des livres que nous lisons ? Parmi les innombrables livres publiés au monde depuis l’invention de l’écriture, seule une poignée contient un nombre considérable de phrases justes, et quand un tel miracle se produit on dit que des djinns les ont couchées sur le papier. Malgré le pouvoir illimité dont il jouissait, Haroun al-Rachid avait sombré dans une profonde et sombre dépression. Quand l’exemplaire qu’il avait choisi dans l’armoire à livres vers laquelle il s’était dirigé le sortit du fond du puits, tantôt le faisant rire, tantôt le faisant pleurer, il se mit dans une colère noire, faute de pouvoir identifier la source de la magie du livre qu’il lisait, et donna l’ordre funeste à l’homme qu’il chérissait le plus d’éclaircir ce mystère.
Depuis plus de trente ans, je me demande de quel genre de livre il s’agissait ? De peur de ne jamais le trouver dans une bibliothèque, aurais-je pu me vouer à la recherche d’une solution encore plus effrayante : à l’ambition de l’écrire moi-même ? Cette question qui m’obsédait m’a d’abord fait frissonner, et peu après tout mon corps s’est mis à trembler. Heureusement, j’ai entendu le bruissement des feuilles dans le vent en ce milieu de matinée, je me suis levé, j’ai enfilé le gilet qui se trouvait dans la cabane, j’ai pris ma casquette sur la patère pour protéger ma tête nue, j’ai mis à bouillir l’eau du café sur le fourneau. J’avais besoin de me réchauffer le cœur, de chasser les dernières vapeurs de gin, puis je suis allé jusqu’au rivage assister au lever de soleil. Pendant que l’eau bouillait, « Ne vous inquiétez pas si je ne reviens pas », ai-je écrit, en grosses lettres sur un bout de papier.
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