La Maison aux livres

Enis Batur · Chapitre 15 sur 46

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La Maison aux livres

La Bibliothèque, encore une histoire de labyrinthe.

La Bibliothèque, encore une histoire de labyrinthe. Combien d’années se sont écoulées depuis que j’ai composé ce récit à l’instigation de la direction d’une bibliothèque d’institution privée ? Je ne m’en souviens plus. Ce texte a été publié, avec sa traduction anglaise, dans une petite édition soignée qui a été mise en circulation parmi le cercle très restreint des membres de cette bibliothèque. Il n’était donc pas disponible auparavant pour tous mes lecteurs. À vrai dire, je ne m’en étais pas trop plaint : quand mon assistante m’avait présenté le travail du maquettiste, j’avais lu les épreuves avec un sentiment mitigé. Je m’étais rendu compte que j’étais fatigué des métaphores du livre et de la bibliothèque, des stéréotypes et des images de tous ces lecteurs érudits, de Babel, de Borges et d’Umberto Eco, des labyrinthes et de l’houroufisme. Cependant, il était trop tard, la date limite de remise du bon à tirer étant imminente, peu importait ce que je ressentais ou pensais de ce que j’avais écrit, je ne pouvais pas laisser tomber ces gens qui s’étaient adressés à moi et avec lesquels j’avais conclu un accord. De plus, il y avait là un autre aspect de nature à m’apaiser : si un essai sur le livre et la bibliothèque ne mentionnait pas les écrivains et les thèmes que je viens de citer, ne serait-ce pas, pour un auteur, oublier sa dette envers eux ? Pouvait-on s’imaginer que quelqu’un, qui a longtemps considéré que saluer ceux qui l’ont guidé et ont illuminé son chemin en dépit de la critique est une marque d’honneur, affiche soudain une attitude contraire à cette reconnaissance ?

 

Je me suis demandé cela, et pourtant j’ai esquivé la réponse : j’étais vraiment fatigué des choses dont j’avais parlé dans ce petit livre. Une nuit, je me suis dit : Ne serais-je pas plutôt fatigué de moi-même, de ma façon de vivre, de mes habitudes et de mon entourage ? Quand on a atteint un tel seuil, s’il fait nuit, qu’on est assis dehors, on fixe son regard sur un point perdu au-delà de la ligne d’horizon qui s’est déjà fondue dans les ténèbres, on songe un instant à fuir, comme si l’on disposait d’un refuge assez lointain pour ce faire, ou plutôt on suit les remous de son imagination comme l’aiguille affolée d’une boussole et on s’oriente vers quelque possible réécriture d’une Vita Nova. Soudain, comme un cheval qui, se sentant menacé par un obscur danger, s’agite et devient nerveux, on se lève d’un coup et l’on rentre dans la maison, non pas de crainte de troubler l’ordre de son existence, mais parce qu’on n’arrive pas à trouver dans son esprit les repères d’un nouvel ordre. En refusant de la nommer, on semble chercher une main tendue pour se tirer du gouffre dans lequel on est tombé. Alors, il suffit de tendre la main vers l’un des livres de sa bibliothèque, pour que la rumeur de son état, de sa condition frappe l’oreille et que la première et dernière trace d’une amère grimace s’imprime sur son visage avant qu’on aille se coucher.

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