La Maison aux livres
Dès notre rencontre, les bases d’une amitié durable...
Dès notre rencontre, les bases d’une amitié durable avaient été posées. Il n’y avait rien d’étonnant à cela, nous avions tant de choses en commun. J’attribuerais encore l’approfondissement de notre amitié à un trait paradoxal : nous ne nous ressemblions pas du tout. Je suis, pour ainsi dire, un homme monochrome. Je tourne sur un axe, je n’ai qu’un seul métier, une seule femme, j’ai sans doute plusieurs facettes, mais je ne regarde que dans une seule direction. En revanche, jamais je n’avais rencontré quelqu’un de plus polyvalent que mon ami. Il savait tout faire, sa curiosité était vaste, il n’avait pas de centre d’intérêt facilement identifiable. Architecte de formation, il était fasciné par les arts visuels, la calligraphie, mais surtout il était tombé amoureux de la mer. Sans être aussi accro que moi, il faisait partie de ceux qui vouaient un amour sincère aux livres et au monde des livres. Je n’avais aucun doute sur le choc au cœur qu’il aurait en arrivant ici. Je ne savais pas s’il pourrait faire la lumière sur ma situation et ses dilemmes, mais j’étais sûr qu’il en serait touché jusqu’à la moelle.
Le samedi, j’ai envoyé Salih au restaurant de mézès qui se trouve en bord de mer, armé de deux gamelles à compartiments. J’ai acheté du raki, du vin blanc, de la bière. J’ai demandé à Hayriye de préparer une table devant la cabane de lecture pour le lendemain. J’errais le long des étagères, réfléchissant à l’ordre dans lequel j’allais raconter à mon ami les événements de ces derniers mois.
La nuit, de nouveau prisonnier de ma boîte en acier, j’ai une fois de plus fait d’horribles cauchemars avant de sombrer dans un sommeil profond.
Je me suis réveillé avant le lever du soleil. En cette saison, la lumière du milieu de matinée me procurait un plaisir infini. Dans ma cabane, devant une tasse de café fort, une cigarette allumée à la main, en essayant de comprendre quelques scènes, de saisir quelques bribes de mes rêves et de mes cauchemars, je me suis rendu compte que j’avais visité la demeure de Monsieur. Si je me souviens bien, il habitait une maison en pierre à deux niveaux, entourée d’un jardin, sur la rive orientale du Bosphore, du côté de Beylerbeyi ou Vanikoy. Les images qui m’en étaient restées provenaient du rez-de-chaussée, où se trouvaient deux salles de réception en enfilade. À l’exception d’une petite bibliothèque tournante assez trapue, il n’y avait aucun livre en vue et, en y repensant, j’en éprouve encore malgré moi de la surprise. Tous les objets que je voyais, peintures accrochées aux murs ou meubles, étaient flous, je ne pouvais donc rien identifier. Voilà à quoi cette fois avait ressemblé ma boîte en acier.
Il était frustrant de ne pas pouvoir appréhender le monde de Monsieur et ses objets. Cette pensée m’a soudain fait rire. Un moment, j’avais presque cru à la réalité de ma visite imaginaire. La pensée qui avait suivi tenait plutôt de l’interprétation, bien sûr. Si c’était le cas, il était évident que je ne parvenais toujours pas à renoncer à employer tous les moyens pour extraire la figure de Monsieur de sa bibliothèque. Or, le seul objet de la Maison aux livres dont j’ai jusqu’à présent omis de parler était une magnifique réplique de la Roue à livres. Présents sur les étagères de presque toutes les bibliothèques personnelles, les objets symboliques grands ou petits, les photographies ou les bustes d’auteurs ne semblaient pas intéresser Monsieur. À mon avis, craignant qu’ils ne détournent de l’attention portée aux livres, il avait dû décider de ne leur accorder aucune place.
En réalité, pourquoi remplir nos étagères de fétiches, qui en somme ne font qu’encombrer nos étagères ? Non contents de la place occupée par la bibliothèque elle-même, nous remplissons ensuite d’images, de photographies et d’affiches les pans de murs qui n’ont pas encore été envahis, sans doute dans un effort de recréer un monde utérin enveloppant. Au fil du temps, dans la mesure de ses moyens, chacun de nous s’ouvre à de nouvelles acquisitions, certains à de coûteuses œuvres originales, d’autres se contentent de reproductions limitées, quant aux moins riches ils se procurent les mêmes émotions grâce à des reproductions bon marché.
Depuis longtemps, dans les maisons, d’autres voisins indispensables ont disputé la place aux livres sur les étagères, au point parfois d’occuper de plus en plus d’espace : une discothèque de 33 tours, de cassettes et de CD, une filmothèque de vidéocassettes, de DVD et, au-delà, les appareils et le matériel correspondant, assez pour commencer à sacraliser la bibliothèque. Dans un appartement où l’on pénètre pour la première fois, tous ces éléments réunis obligent à passer par le processus de rencontre, non seulement des gens mais aussi de leurs identités culturelles, de leurs choix et de leurs horizons. Tous ces éléments, pris séparément ou dans leur totalité, donnent beaucoup d’indices.
C’était donc l’isolement de la Maison aux livres qui avait déclenché mon rêve de boîte en acier. Chaque maison reflétant son propriétaire, il m’était impossible de séparer Monsieur des objets réunis et choisis avec soin, qui de son vivant l’avaient entouré. En m’appuyant sur certains éléments pertinents de la Maison aux livres, je pourrais sans nul doute bâtir des hypothèses sur ses liens avec des musiciens, des peintres ou des cinéastes. Cependant, la présence d’une première édition de l’intégralité des écrits de Webern (9007) pouvait-elle être une preuve certaine de l’attachement de Monsieur à sa musique ? Que je ne sois pas tombé sur un livre ou un catalogue consacré à Rubens signifiait-il que Monsieur était indifférent à l’œuvre de cet artiste ? Les lacunes et les excès de ma propre bibliothèque me portaient à penser qu’il ne s’agissait pas de mesures fiables.
Après un déjeuner léger, avant ma sieste habituelle, j’ai appelé mon ami et lui ai proposé de venir me retrouver en bord de mer, dans le jardin de thé où j’étais assis, jugeant préférable de lui parler d’abord de ce qui m’était arrivé, dans un lieu différent. Le soumettre au même endroit à deux chocs en même temps n’aurait pas été juste. Mort de curiosité, mon ami a essayé de me faire parler au téléphone.
— Sois patient, lui ai-je répondu, tu n’as plus très longtemps à attendre.
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