La Maison aux livres

Enis Batur · Chapitre 28 sur 46

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La Maison aux livres

Dès le début du mois de juin...

Dès le début du mois de juin, je n’ai plus eu de doute : cet héritage ne se justifiait qu’en vertu de motifs qui repoussaient les limites du raisonnable. Même si, précisément, ce n’étaient pas les raisons qui manquaient, je me suis dit que si une telle décision avait dû être prise sur des critères objectifs, mon nom aurait mérité de figurer en tête de liste des candidats éligibles. Dès la première fois que j’étais entré dans la Maison aux livres, comprenant que nous avions, Monsieur et moi, adopté le même ordre de classement, j’avais remarqué qu’il y avait entre nous des liens de première importance. Peut-être avait-il découvert et jugé appropriée la méthode Aby Warburg (14271, 20131, 28474) à l’occasion d’un de ses voyages à Londres (en 1949, 1953, 1955…). Peut-être Monsieur en avait-il lui-même eu l’idée, comme cela avait été mon cas. La construction et l’aménagement de la bibliothèque entière avaient été conçus autour de la notion de ruche personnelle basée sur des affinités, et il s’était tout naturellement attribué la position de reine des abeilles.

Je me suis souvenu d’un article de Juan Goytisolo (26221) sur Cervantes (113, 2704, 25141), qui parlait de créer une bibliothèque au centre de laquelle on placerait Don Quichotte, de façon à rassembler autour de lui les œuvres écrites sous son influence. Nous connaissons, et de fait nous connaissions déjà tous, l’existence de grandes œuvres séminales. De même que l’Univers a émergé d’un état extrêmement dense et chaud pour se dilater à l’infini, il s’est formé sous nos yeux un monde autonome dans lequel la sphère du temps s’est inexorablement étendue, pour se ramifier de façon exponentielle jusqu’à créer des liens directs et indirects. Des œuvres comme L’Iliade (309), La Divine Comédie (26), La Comédie humaine (171, 442, 1705, 8017, 8018, 8019) et, pour les plus récentes, Ulysse (1004) ou À la recherche du temps perdu (2003, 2004, 2005) ont engendré assez d’extensions pour mériter d’occuper le cœur d’immenses bibliothèques autour duquel pourraient s’articuler des centaines de milliers de livres satellites. À Jérusalem, au Vatican et au Caire, n’y a-t-il pas un livre susceptible de toucher des millions de personnes ? Si on me le demandait, je n’hésiterais pas à forcer le trait : il n’y aurait aucun mal à imaginer d’entières bibliothèques institutionnelles constituées autour d’un seul livre.

Ne pourrait-on les comparer à des systèmes solaires dans lesquels, par exemple, la Bibliothèque du Congrès tournerait autour d’un livre de George Washington ou de Tocqueville (28711), la British Library autour des Sonnets de Shakespeare (174, 26404), la Bibliothèque Nationale de France autour d’un exemplaire de Villon inconnu (5001), sans oublier la bibliothèque du palais de Topkapi au centre de laquelle trônerait l’album de Mohamed Siyah Qalem (18971, 32103) ? Bien sûr, à la limite, on pourrait encore exagérer en soutenant que la somme de toutes les bibliothèques du monde aurait pu graviter autour soit de tablettes gravées, le plus ancien manuscrit conservé de l’épopée de Gilgamesh (4112), soit du Livre de Sable de Borges (20014), soit du seul livre que tout lecteur pourrait désigner en fonction de son tempérament. Pour moi ce serait le livre que Mallarmé n’avait pas su écrire (18114). Mon imagination a souvent tendance à partir dans tous les sens. En y pensant, la folle audace de l’architecte Sinnimar m’est revenue à l’esprit pour la énième fois. Un jour où il avait achevé la construction d’une magnifique mosquée, il dit au sultan avec lequel il était monté au sommet de l’édifice : « Dans les fondations de cette masse que j’ai édifiée avec des millions de pierres, il y en a une qui, si on la déplaçait, ferait s’effondrer tout le temple », avant d’ajouter : « Mais ne vous inquiétez pas, à part moi personne ne sait de quelle pierre il s’agit. » Le sultan accomplit ce qu’il devait, il fit exécuter Sinnimar sur-le-champ pour enterrer son secret avec lui. Qui n’aurait pris semblable décision ? Si nous connaissions la seule œuvre susceptible d’apporter des réponses, jusque-là inaccessibles, à toutes les questions sur l’ordre qui règne sur la Terre et sur la vérité de la Vie, nous serions assiégés par une foule de meurtriers qui jureraient notre perte, de peur de nous voir révéler l’existence d’un tel livre. Pourquoi serait-il étrange que moi, ou un autre, soit enclin à proposer différentes possibilités, si l’écrasante majorité de la population sur Terre était convaincue qu’un seul livre, placé au centre du monde, contenait tout, c’est-à-dire vraiment tout ? Telle était la question que j’aurais aimé pouvoir poser à Monsieur. De nombreuses autres destinées à rester sans réponse commençaient à s’accumuler dans mon épais petit carnet. Je chercherais. J’essaierais de les confronter à un miroir. Chacune des civilisations qui avaient quitté la scène de l’histoire avait laissé derrière elle de grandes traces tangibles chargées de secrets. À Delphes, la faille d’Omphalos restait silencieuse depuis deux mille ans, dans la vallée du Nil, au Yucatan, à l’île de Pâques ou à Angkor subsistaient des pierres silencieuses, des escaliers muets, des sculptures géantes, des inscriptions, des temples qui refusaient de répondre aux questions qu’on leur posait. Bien sûr, je n’avais pas perdu la tête au point de vouloir comparer la structure de verre dans laquelle j’entrais avec ces vestiges. Cependant, le silence des civilisations, tout comme le mutisme compact qui s’imposait à moi après une vie que je croyais avoir passée de façon rationnelle, me tourmentait depuis longtemps. J’avais peur que Monsieur ne soit le dernier représentant d’une sorte de secte qui, avec le temps, aurait perdu ses fidèles, une secte certes farfelue, et que la Maison aux livres ne confirme cette intuition.

Nombreux sont ceux qui, refusant de considérer une bibliothèque comme un lieu de culte, ne verraient dans ce rapprochement avec leurs propres temples que de l’idolâtrie. En tout cas, une bonne bibliothèque abrite la plupart, sinon la totalité des saintes Écritures (4, 18, 604, 605, 1121, 4506, 7700, 18643, 21213, 21214, 28411, 30002…), sans compter les ouvrages qui en sont dérivés. De plus, même si beaucoup ne peuvent entrer sans réserve dans cette catégorie, il existe de nombreux livres axés sur différentes formes de croyance. Par ailleurs est-il vraiment nécessaire d’adorer ? Le lecteur toujours soucieux de mettre à l’épreuve ses doutes, ses questions et souvent son incrédulité face aux Écritures s’est-il penché sur elles dans le désir de renforcer sa foi ? Aurais-je dit que lire c’est espérer ? Non, j’ai affirmé qu’écrire, c’est espérer.

Par le passé, il y a de cela un quart de siècle, j’ai écrit un texte inspiré de Swift (604, 10308, 37441). J’y racontais que j’étais déjà allé me coucher quand, tard dans la nuit, ma bibliothèque devenait le théâtre d’une violente mêlée dans laquelle mes livres se jetaient à terre, se battaient, jusqu’à se déchirer leurs pages. Je suis à présent convaincu que Monsieur a lu et relu ce texte à plusieurs reprises, le cas échéant j’expliquerai comment. La guerre des livres entre eux, si ridicule que cela puisse paraître, est une idée réaliste. Imaginons une étagère sur laquelle on placerait côte à côte Das Kapital (104) et Mein Kampf (183) – j’ai honte de citer ces deux livres dans la même phrase pour souligner l’absurdité du rapprochement –, n’y aurait-il pas de quoi déchaîner un ouragan ? La liste des livres que certains voisinages rempliraient de rancœur, de douleur ou de colère ne tiendrait pas dans un volume. Pourtant, il ne faut pas oublier qu’après tout il s’agit encore de relations de parenté, de formes d’alliance essentielle, scellées par l’inimitié. De même que Caïn et Abel, Saturne et Médée, les fils et frères d’Œdipe et leurs parents peuvent se côtoyer sur les mêmes pages d’un même livre de mythologie, on pourrait tout aussi bien trouver côte à côte sur l’étagère d’une bibliothèque – la mienne par exemple – un homme de droite et un homme de gauche, Pound et Aragon, Kisakürek et Hikmet. Nous ne pouvons pas être certains qu’il soit totalement impossible qu’une nuit ils se battent et s’entre-déchirent, bien que personne ne puisse l’assurer.

Monsieur avait préféré aménager la Maison aux livres en fonction de leurs affinités. Lui qui, respectant dans ses carnets une chronologie rigoureuse, y avait appliqué une méthode d’ordonnancement simple et plausible s’était finalement montré capable de refuser la solution traditionnelle et de ne pas se satisfaire de l’ordre alphabétique habituel. Une telle attitude m’a tout de suite enthousiasmé. J’ai toujours vu dans la résolution des problèmes l’une des activités les plus significatives de ma vie. J’ai compris, dès mon premier tour d’horizon, qu’il n’avait pas cherché d’unité en plaçant au centre un seul livre ou l’œuvre d’un seul auteur. Tout au contraire, la structure à laquelle je faisais face se composait de nombreuses ruches. J’ai vite compris qu’au sein de cette masse indissociable de 38 644 unités se côtoyaient plus d’une centaine de centres, dont, vus de face, les organes internes étaient visibles, leurs dos des invitations au voyage. J’ai accepté, presque avec exaltation, l’effort, le temps et la patience que l’identification de chacun de ces centres exigeait. Que je dise le contraire ou non, de toute façon personne ne me croira, mais la première chose que j’ai faite, une fois à l’intérieur, ç’a été de vérifier si mes propres livres s’y trouvaient et s’ils pouvaient constituer un de ces centres. C’était bien le cas. Si le jour où j’étais allé à Dragos avec Reza bey une inspection plus approfondie avait donné un résultat différent, ma décision d’accepter ou non l’héritage en aurait-elle été affectée ? Je crains de ne pouvoir donner ici une réponse sincère, même aujourd’hui.

La voie empruntée dans les registres, puis la méthode de classement adoptée ont suffi à fixer dans mon esprit la première des principales conclusions : la Maison aux livres ne pouvait pas avoir été conçue et réalisée dans le but que son contenu soit consulté par le public et que les livres sélectionnés et réunis bénéficient à tout un chacun. Si une telle intention était d’une importance particulière – bien que le testament ne fasse aucune référence à quelque limitation d’accès en pareil contexte, car dans le cas contraire une indexation pratique et un ordre alphabétique l’auraient emporté sur toute autre possibilité de classement et de référencement afin de faciliter les recherches des usagers –, l’objectif de Monsieur était différent et c’était ce que je me donnais de découvrir.

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