La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 12 sur 61

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La toute dernière fois

11 … qu’elle a conduit

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… qu’elle a conduit

 

C’était il y a quatre ans.

Ça s’est mal terminé.

Depuis, elle ne peut plus.

 

Elle était pressée (on est toujours trop pressé, dans ces cas-là). Elle allait être en retard au travail. Elle ne pouvait pas se le permettre. D’habitude elle mettait quinze minutes, et là elle en avait douze pour faire le trajet. Elle devait donc gagner trois minutes. Cela faisait quelques kilomètres/heure de plus sur le compteur. Mais bon… elle était sûre d’elle. Elle disait toujours ça quand elle roulait - trop vite, d’ailleurs, aux yeux de certains : « Je gère ». Sauf qu’elle n’a rien géré.

Musique à tue-tête, à presque 110 sur la départementale, elle a mis du temps à décélérer à l’arrivée dans le village. Et puis, de toute façon, elle ne roulait jamais à 50 dans les villages qu’elle traversait à cette heure-là. A quoi bon ? Il n’y a jamais personne dans ces bleds paumés. Bref, un bon 70, ça le fait encore. Pas de quoi perdre le permis, alors au pire… Elle avait le soleil de face, aussi. Ce n’est pas une raison, mais ça explique qu’elle n’ait rien vu. En effet, elle était éblouie, et elle aurait dû d’autant plus ralentir. Oui… elle aurait dû. Mais elle était en retard. Elle n’avait pas le temps de ralentir, pas le temps d’être raisonnable. Pas le temps d’être une bonne conductrice. De toute façon, c’était le dernier des cadets de ses soucis, être une bonne conductrice, soucieuse des autres, respectueuse du code de la route, du code civil, de tous les codes. Rien à cirer. Elle était EN RETARD, merde, quoi. 

Donc elle ne les a pas vus. À cause du soleil. Ou de la vitesse. Ou de l’inattention. De tout ça à la fois. Elle les a tamponnés, comme une boule de bowling qui percute deux quilles et qui les fait basculer, qui les projette au sol. Elle a freiné, trop tard, hurlé, en vain. Elle s’est garée, secouée de tremblements, de gémissements de peur, d’horreur… Elle avait juste entraperçu deux ombres de taille indéfinie, mais trop tard. Elle est sortie de sa voiture en pleurant, titubant vers ce qu’il restait des ombres.

Heureusement, elles respiraient encore. Heureusement, les enfants dont c’étaient les ombres ne sont pas morts. Mais par quel miracle ? Et surtout, l’un des deux est handicapé depuis…

Depuis ce jour, elle ne peut plus travailler. Elle ne peut plus conduire. Elle peut à peine monter dans une voiture ni se regarder dans une glace. Parce qu’elle est coupable. Responsable et coupable. Et qu’elle ne se pardonnera jamais la légèreté de sa conduite.

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