La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 21 sur 61

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La toute dernière fois

20 … qu’elle a couru

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… qu’elle a couru

 

C’était dans la forêt, près du lac.

Elle se sentait bien.

Et puis…

 

La course à pied, c’était son truc. Malgré son manque d’endurance, malgré ses kilos en trop. Avec un peu d’entraînement, une à trois fois par semaine, elle faisait maintenant ses dix kilomètres sans difficulté. Et elle adorait ça. Connectée à la musique qui pulsait dans ses oreilles et lui donnait le tempo, connectée à sa montre GPS et à son appli. Sport, plaisir, santé, le tout sous forme d’un jeu, celui de « je ferai mieux que la fois précédente (plus de kilomètres, plus de relief, moins de minutes, moins de souffrance) ». Quand elle courait, elle se sentait bien, elle se sentait vivante. Elle aimait l’effort, le sentiment que son corps répondait bien, qu’il obtempérait sans rechigner, qu’elle avait le dessus, en quelque sorte. Elle aimait que ce soit dur, mais qu’elle y arrive, qu’elle s’essouffle mais qu’elle respire encore mieux après, qu’elle soit fatiguée parce que la course avait été longue et belle, profitable. Elle aimait repousser ses limites, se lancer des défis. Courir, tout simplement, une foulée après l’autre.

Chaque inspiration nourrissait chacune de ses cellules, apportait du bien-être et insufflait de la vie.

Et puis, il y a eu cette dernière course, dans la forêt. Elle venait après une pause liée à certains soucis de santé. Quelques tensions, beaucoup de surmenage, des douleurs dans les articulations, et surtout au niveau de la colonne vertébrale. Pas bon signe… Mais elle voulait y aller quand même. Elle est partie à petites foulées. C’était la reprise, il fallait y aller doucement. Mais même doucement… non, cela n’a pas été probant. Au bout d’à peine un kilomètre, de telles douleurs en bas du dos qu’elle s’est arrêtée net. Elle a dû se résoudre à poursuivre en marchant. Et même en marchant… ses pas étaient petits, raisonnables, asymétriques, scandés par des décharges électriques qui ne permettaient pas d’aller plus vite. Mauvais signe.

Son médecin lui a prescrit des séances de kiné. Celle-ci a été formelle : la course à pied, ce n’est plus pour elle. Sa colonne, ses lombaires, ses cervicales lui seraient reconnaissantes de ne pas s’y remettre. Cela ferait plus de tort que de bien.

Alors elle est là, résignée, mais finalement pas vraiment résolue à se dire que c’était en effet la dernière fois qu’elle courait, et qu’elle ne connaîtrait plus jamais l’ivresse de la course, les endorphines qui se libèrent, la joie du corps qui souffre un peu mais pas trop, le bien-être qui coule dans les veines en musique, le plaisir du mouvement… Elle n’arrive pas à se dire que tout cela est derrière elle. Et elle pense… à tous ces gens qui perdent l’usage de leurs jambes et qui ne peuvent plus se tenir debout. Elle se dit qu’au fond elle a quand même de la chance, et qu’à défaut de courir, elle peut marcher. Et même nager, danser… bouger.

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