La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 57 sur 61

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La toute dernière fois

56 … qu’il a vu son frère

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… qu’il a vu son frère

 

C’était à l’enterrement de leur père.

Ils ne s’étaient pas vus depuis des années.

Ils sont irrémédiablement fâchés.

 

Ils ne s’étaient pas choisis. Évidemment.

La famille nous est donnée à notre naissance. Nous la prenons comme elle est, avec ses joies, ses faiblesses, ses tares, ses non-dits. Nos parents nous aiment toujours, parfois maladroitement, parfois de loin, parfois très généreusement. L’amour parental est ainsi. On aime sans doute plus ce que l’on a créé. Tout comme on peut aimer très fort les amis avec lesquels on a noué des liens choisis, nourris, indissolubles. Lui, il n’a jamais compris qu’on lui dise « tu dois aimer ton frère ». Ce n’était peut-être pas formulé ainsi, mais pour lui l’amour fraternel ne se décrète pas, il s’éprouve, il s’impose de lui-même… et il ne l’a jamais ressenti. Pour tout un tas de raisons, souvent très anciennes, et peut-être dès la naissance de son petit frère, puisqu’il avait forcé le cœur de ses parents à s’agrandir afin qu’il y ait de la place pour deux. Rivalité, jalousies… beaucoup d’aînés les ont ressenties, à l’heure où ils ont dû accueillir dans la maison familiale le nouvel objet de toutes les attentions… quand les regards, les sourires, les cadeaux sont pour l’autre et que vous devenez le grand qui doit prendre sa place de grand : sage et responsable, serviable et gentil. Alors voilà, ça avait dû commencer comme cela.

Et ça avait dû empirer avec les années, à mesure que le petit deuxième devenait plus beau, plus drôle, plus fort en sport, plus intelligent, plus intéressant donc, et forcément plus séduisant, plus tard, avec les filles… quand elles lui préféraient son petit frère qui ne l’était plus vraiment. Bref, il n’avait jamais eu vraiment d’affection pour son frère. Malgré leur relative proximité en âge (quatre ans, c’est suffisamment peu si on le veut), ils n’avaient pas beaucoup joué ensemble. Ils n’aimaient pas les mêmes activités, ils n’avaient pas les mêmes goûts ni les mêmes centres d’intérêt. Ils étaient différents. Trop, sans doute. Et pas assez généreux, pas assez solidaires pour vouloir construire des liens qui d’artificiels auraient pu devenir réels. Ils vivaient sous le même toit dans une certaine indifférence. C’était toujours mieux, pour les parents, que des frères rivaux et bagarreurs.

 

Et puis, il avait rencontré celle qui allait devenir sa femme, avait quitté la maison et s’était marié. Elle était bien, vraiment bien. Il en était tellement fier ! C’était la première réussite de sa vie, la première fois qu’il se sentait meilleur que son frère, la première fois que celui-ci le regardait avec un peu d’envie. Elle était belle, posée, intelligente, bien éduquée, ce qu’avaient grandement apprécié les parents des deux garçons. C’était la bru rêvée. Le cadet en avait sans doute éprouvé un peu de jalousie. La roue avait tourné.

 

Et puis la roue lui en a mis une dans la figure quelques longues années plus tard. Elle a dû dérailler. Son couple avait tourné au fiasco, soit. Ils s’étaient mutuellement libérés de leurs chaînes conjugales, certes. Mais ce n’était pas une raison pour qu’IL la mette dans son lit, presque aussi vite qu’il a eu le dos tourné. Il en a eu la nausée, d’imaginer les mains de son frère sur le corps de sa femme (ex-femme, mais peu importe à ce stade), de les voir en pensée, elle et lui, en train de copuler. Il avait eu envie de lui casser la gueule. Lui qui avait tout eu, il avait eu l’indécence de lui prendre la seule chose qu’il avait eue de mieux que lui ? Et elle, la bru idéale, qui se tapait le frère de son mari, elle devenait quoi, aux yeux de leurs parents ? Il est passé d’indifférent à haineux. Il a décidé ne plus voir son frère, il ne s’en portait d’ailleurs pas plus mal. Au moins il n’avait plus besoin de faire semblant.

Les parents n’ont rien dit, ils ont compris. Ils étaient sans doute tristes de cette réalité, mais ne pouvaient rien y faire. Alors ils avaient vieilli en se coupant en deux, entre leurs deux seuls fils dont l’un avait pris la femme de l’autre. Au moins, ils n’avaient pas eu à s’habituer à une autre belle-fille. Et donc, à l’enterrement de son père, ils étaient là. Tous les deux. Il les a regardés, il ne leur a pas parlé. C’est la dernière fois qu’il les a vus. Depuis, elle l’a quitté. La roue…

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