La toute dernière fois
30 … qu’il a raté la sortie de l’autoroute
30
… qu’il a raté la sortie de l’autoroute
Ce n’est pas que c’était habituel.
Mais ça lui était déjà arrivé.
Et là, elle a explosé.
Ils allaient au mariage de cette copine d’enfance… dont il a oublié le nom depuis. Près de cinq cents kilomètres et ils arrivaient bientôt au but. Elle était toute jolie à ses côtés, pimpante dans sa robe ultra chic à la hauteur de son statut de témoin, mais un peu trop maquillée à son goût. Il la préférait nature. Comme les yaourts. Nature, c’est mieux. Et là, non. Trop de rouge à lèvres (très rouge, en plus, le rouge à lèvres), trop de fard, et ce fond de teint… Non, vraiment pas. Cela durcissait ses traits, qui justement étaient bien assez durs ce jour-là. Elle fronçait les sourcils, elle avait la bouche pincée et les yeux fixes. Bref : elle boudait. Avec les bras croisés, en plus. L’atmosphère était tendue, et ce n’était pas la première fois. C’était de sa faute à lui. Il avait oublié ses chaussures vernies, s’en était rendu compte au bout d’une demi-heure de route, et ils avaient fait demi-tour (parce que « non mais, tu rigoles, tu vas pas mettre tes savates avec ton costume ? » qu’elle lui avait dit d’un air cinglant). Qui dit retour dit perte de temps, dit retard. Ils ne risquaient pas d’arriver pour autant en retard à la cérémonie, mais elle, elle voulait qu’ils soient (vraiment) en avance, donc ils seraient en avance, mais pas assez. Tout ça pour dire qu’elle était remontée contre lui. Contre lui et son étourderie « légendaire » (au moins !). Alors, quand au lieu de prendre la sortie de l’autoroute qui annonçait presque l’arrivée, il est resté consciencieusement sur sa voie sans même se rendre compte de son impair, elle a explosé et viré au cramoisi (tirant sur le violet, même sous le fond de teint) : « Mais c’était làààààà ! », a-t-elle hurlé avec un jet de bras spectaculaire. Penaud, il s’est enfoncé sur son siège, en attendant que l’orage passe. Comme un gamin pris en faute, grondé par sa mère. La faute, encore, à son étourderie. Elle soupirait à voix haute et se serait arraché les cheveux s’ils n’étaient pas si magnifiquement coiffés, en se lamentant sur un air assez irrespectueux, aux notes de « mais qu’il est con, mais qu’il est cooooon…», suivi de « mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?».
C’est vrai, il était étourdi, lunaire, maladroit… tout ce qu’on veut, depuis tout petit. Mais bon, de là à se faire insulter… Cela faisait trois ans qu’ils étaient ensemble. Au début, elle le trouvait touchant. Limite, son côté « j’oublierais presque ma tête » la faisait craquer. Elle pensait pour lui, elle lui rappelait ce qu’il devait prendre, vérifiait qu’il l’avait bien pris… une vraie petite maman. Attentive, soucieuse, indulgente. Ça, c’était au début. Petit à petit, ça s’est un peu gâté. Elle soupirait d’impatience, attrapait les oublis en maugréant, et les reproches devenaient plus fréquents. Elle le trouvait immature, irresponsable. Et il voulait avoir des enfants ? Mais il en était encore un ! Il ne savait même pas s’occuper de lui-même… Pour autant, elle ne l’avait jamais insulté. Elle l’aimait pour d’autres raisons, heureusement.
Mais cette bretelle d’autoroute ratée… c’était un peu l’arête qui reste en travers de la gorge. L’engueulade qui s’ensuivit fut de haute volée. Au final, le mariage ne s’est pas trop mal passé. Enfin, pour les mariés et la plupart des autres invités. Eux ont pris soin de s’éviter au maximum et la décision de reporter à plus tard la discussion qui ne manquerait pas d’avoir lieu.
Et c’est ainsi qu’elle le largua le lendemain de la noce. Pire, elle s’invita dans une autre voiture pour le trajet du retour vers Paris ! De l’art de faire passer un message…
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