La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 3 sur 61

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La toute dernière fois

2 … qu’elle a marché en montagne

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… qu’elle a marché en montagne

 

C’était l’été il y a deux ans.

Depuis, ça lui manque.

Elle en rêve même la nuit.

 

Ils étaient partis une semaine aux Contamines-Monjoie. C’est souvent trop court, une semaine. Cela a un goût de trop peu, de reviens-y. Elle ne rêve donc que de ça : y retourner. De refaire certaines balades, comme pour vérifier que ses souvenirs ne sont pas faux et que les photos sont en effet en-deçà de la réalité. Comme pour se réapproprier les lieux, emplir ses yeux du grandiose de ces paysages, être à nouveau bouche bée au pied du glacier et mieux maudire le réchauffement climatique parce qu’il recule chaque année. Oui, sans doute que si elle y retournait, le bas du glacier serait plus haut… mais toujours saisissant, avec ses marbrures grises et bleues, ses formes improbables et sa majesté. De celle d’un roi qui ne sera plus. Et elle le contemplerait avec une nostalgie anticipée.

Elle se rappelle l’effort des montées, quand le souffle se fait plus court et la pause plus fréquente (sous le prétexte d’admirer la vue, alors que c’est celle d’il y a trois minutes, et de faire presque la même photo)… la gorge sèche qui réclame l’eau bienfaisante, sous le soleil de plomb qui alourdit le sac à dos… les douleurs dans les jambes qui en tremblent parfois… Mais l’envie, toujours, d’aller plus haut, d’aller plus loin… jusqu’au lac, jusqu’au sommet… là où tout est plus beau. Là où c’est magique. Poser le sac. Avoir presque froid, parce que le vent attaque le dos trempé par la transpiration, et la satisfaction d’être arrivée au but et de découvrir le panorama qu’on a envie de partager avec ceux qui nous accompagnent, ou bien tout seul… mais pas avec la foule. Elle aurait tant aimé, par exemple, avoir le lac Blanc pour elle toute seule. Faire des photos sans personne. Juste la nature, sauvage, brute, majestueuse. Juste elle et la montagne. Les hauts sommets de roche et de neige qui se reflètent dans le lac aussi bleu que le ciel. Les rapaces, les chamois. Juste elle et eux. Un genre de rêve inaccessible. Un fantasme de randonneuse.

Heureusement il y a toutes ces randonnées où l’on est presque seul. Où l’on marche consciencieusement, porté par ses pieds mais dans une espèce de torpeur du corps, parce que l’esprit est là mais partout en même temps. Qu’il divague au rythme régulier des pas, parfois comme dans une transe. Marcher, c’est méditer un peu. Laisser les pensées aller de la contemplation de l’instant aux réflexions plus larges, passer du présent aux autres temps. Écouter à la fois les bruissements de feuilles, la brise dans les ramures, les éboulis qui cavalent le long d’une paroi, les cris d’un aigle ou le sifflement d’une marmotte sentinelle, mais aussi s’écouter soi : entendre le rythme de son cœur, comprendre les sensations de son corps, interroger sa vie. Et respirer.

Il y a tant, dans une simple randonnée !

Se rappeler la dernière fois qu’elle a marché en montagne, c’est se demander quand sera la prochaine fois. C’est déjà penser à l’inscrire au programme de l’année à venir. Parce que pour elle c’est vital.

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