La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 50 sur 61

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La toute dernière fois

49 … qu’il a dit un secret

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… qu’il a dit un secret

 

Il avait besoin de se confier.

Alors il en a parlé à son meilleur copain.

Mais lui, il l’a répété !

 

Elle lui avait dit de n’en parler à personne. Surtout pas à son père, mais à personne, personne. Alors lui, il s’était tu. Longtemps. Parce qu’il est obéissant. Et parce qu’il était sûr qu’on ne le croirait pas. Surtout pas son père. Il faut dire qu’elle jouait bien la comédie, quand il était là : elle lui souriait, elle lui passait la main dans les cheveux, elle le servait correctement à table, elle lui racontait une histoire le soir (une courte, mais quand même, ça faisait bien), elle l’habillait et le coiffait convenablement pour aller à l’école… Mais quand son père était absent parce qu’il partait sur les routes dans son camion, c’était l’autre femme qui apparaissait, comme le masque derrière la tête qui revient sur le visage. Et là, plus de sourire, plus de gentillesse, plus de comédie. La belle-mère de Cendrillon, à côté, c’était Mary Poppins. Elle lui parlait mal, elle le regardait comme s’il eût été un insecte misérable qu’elle avait envie de tuer d’une pichenette avec un sourire sadique. Elle était trop maligne pour lui porter de vrais coups qui auraient laissé des traces, mais elle lui infligeait des sévices invisibles qui creusaient des sillons dans son cœur de jeune garçon. Elle lui faisait prendre des douches glacées ou bien brûlantes ; elle le forçait à manger par terre quand elle voulait bien le nourrir, assis près de la gamelle du chien, dans la crasse ; elle le privait de repas ensuite (mais jamais deux fois d’affilée, pour ne pas qu’il maigrisse trop) ; elle le pinçait, le giflait… juste assez pour que ces maux s’effacent, mais sur le moment… ; elle l’insultait, le menaçait, lui disait des choses horribles au point qu’il faisait des cauchemars ; et s’il osait la réveiller par des pleurs la nuit, elle l’assommait à coups d’oreillers en le traitant de tous les noms. Il vivait un cauchemar que tous ignoraient. Ou presque. La maîtresse avait eu des doutes, elle l’avait dit plus tard. Elle avait remarqué des petites choses, et puis surtout, c’était un enfant « de plus en plus triste ».

Un jour pire que les autres, il a vomi son secret aux oreilles de son copain. Il lui a dit ce qu’il se passait à la maison quand son père n’était pas là. Lui, il a dit : « Faut le dire à ton père ». Mais il n’avait pas le courage. Il avait si peur de la vilaine, comme il l’appelait dans sa tête. Et que dirait son père ? Il vivait avec elle, il devait l’aimer… et puis il était tellement persuadé qu’elle s’occupait bien de lui. « Alors faut le dire à la maîtresse ». Mais il n’était pas d’accord non plus. C’était un secret. La vilaine lui avait dit ça un jour, avec un petit rictus mauvais, « c’est notre petit secret ». Après les choses sont allées très vite. Puisqu’il ne voulait rien dire lui-même, le copain en a parlé à ses parents, qui en ont parlé à la maîtresse, qui a alerté plus haut. Les gendarmes ont débarqué. Les services sociaux aussi. Il a été placé de suite, en mesure d’urgence.

Depuis, il ne sait plus bien si au fond c’est mieux comme ça, s’il a bien fait d’en parler. La maîtresse lui a dit que oui. Les gendarmes aussi. Mais lui, il voudrait voir son papa, être sûr qu’il ne lui en veut pas.

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