La toute dernière fois
19 … qu’elles se sont disputées
19
… qu’elles se sont disputées
Cela arrivait assez souvent, des petites frictions sans importance. Ce sont des filles…
Mais là, c’était différent.
Elles étaient dans la même classe entre le CE2 et le CM2, et se sont retrouvées dans le même petit collège rural. Elles étaient de bonnes copines, sans se prétendre des amies. Faisaient partie du même groupe. Un vrai groupe de filles, qui parle de musique, de mode, et surtout des garçons ; qui discute, qui se dispute parfois. Ça fait des histoires, sur la cour de récré, mais c’est classique. Déjà en maternelle, elles allaient trouver les maîtresses pour se plaindre. « Elle m’a tiré la langue / Elle a dit « ton cartable est moche » / Elle ne veut plus être ma copine. » Classique… Au collège, les motifs de dispute ont un peu changé, le groupe se scindait parfois en mini-clans, se reformait, se resoudait, et se redivisait… Elles étaient un ensemble qui ne pouvait pas s’entendre en entier. Il y avait en son sein de vraies amitiés, des petites jalousies, des rivalités… des liens forts entre certaines, des incompatibilités entre d’autres, des tensions dues à des demandes d’exclusivité (« si tu es ma copine, tu ne peux pas être copine avec elle »). Tous les jours, c’étaient des histoires de cour de récré relayées sur les réseaux sociaux. Ça se cherchait, ça se trouvait. Les adultes, profs et parents, ici comme ailleurs, étaient assez impuissants. Cette dispute-là a été la dernière, la décisive, celle qui a pulvérisé le groupe improbable qu’elles formaient jusqu’alors. Il manquait juste une étincelle pour le faire exploser. Et l’étincelle s’appelait Maxime. Il était devenu le petit copain de l’une, pendant quelques jours. C’était un peu un trophée, ce garçon. Il était so cute. Forcément, celle qui l’a eu s’est attiré la jalousie et les foudres des autres groupies, et n’a pas réussi à le garder longtemps. Rapidement, une autre du groupe a su suffisamment y faire pour qu’il détourne ses yeux et sa bouche sur les siens. Et c’en a été fini de la « belle » entente. Tout a volé en éclats, le groupe était dans la tourmente. Les insultes, les coups bas polluaient les cours et les récréations... Le conflit se donnait en spectacle sur les réseaux sociaux. Chacune y allait de son avis, de ses mots, de ses prises de position, de la violence de ses réactions. Ça balançait dans tous les sens. Règlements de comptes version XXL ; la bataille est devenue une guerre ; les adultes se sont trouvés spectateurs abasourdis d’un lointain échange qui leur échappait en grande partie et sur lequel ils n’avaient ni grande visibilité ni prise. Il a fallu du temps et beaucoup de diplomatie pour que l’affaire se calme et s’étouffe.
Depuis, le groupe est devenu un triptyque de clans (les pour, les contre, les neutres) qui s’ignorent au mieux. À l’intérieur de chacun, et presque au quotidien, il y a toujours de petites anicroches, des petits conflits larvés, des sourires en trompe-l’œil, des regards médisants. Ce sont des adolescentes, forcément un peu à vif, un peu ambivalentes et pas toujours conscientes de la portée de leurs mots.
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