La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 40 sur 61

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La toute dernière fois

39 … qu’il a vu sa sœur

39

… qu’il a vu sa sœur

 

Cela fera bientôt vingt ans.

Vingt ans qu’il se rappelle cet horrible jour.

Vingt ans qu’il se dit que c’est de sa faute.

 

Ils étaient petits, tous les trois. Mais lui, c’était l’aîné. Il avait neuf ans à peine, il était le grand. Sa sœur en avait sept, son frère, quatre. Il était le grand…

Ils jouaient souvent devant la maison, et parfois élargissaient leur périmètre jusqu’à la place de l’église, toute proche. C’était le cas, ce jour-là. Son père était au travail, sa mère s’affairait dans la maison, elle ne manquait pas d’occupation. Il faisait beau, ils étaient aussi bien dehors, et ça tombait bien, ils aimaient beaucoup ça, jouer à l’extérieur. Parfois ils retrouvaient des copains. Là, ils n’étaient que tous les trois. Quand le monsieur est arrivé avec son masque sur la tête, ils l’ont tout de suite trouvé rigolo. Un masque de chien qui sourit, avec de grands yeux. Comme Pluto, le chien de Mickey. Et justement, il avait perdu le sien... Il s’était échappé de son jardin, plus loin, par là-bas. Ils ont bien vu qu’il était peiné, soucieux. Alors quand il leur a demandé s’ils voulaient bien l’aider, ils ont dit oui, qu’ils allaient chercher avec lui. Ce qu’ils ont fait, quelques minutes. Et quand il a proposé de scinder leur groupe de quatre en deux, pour être « plus efficaces », ils ont dit oui aussi. Logiquement, lui s’est trouvé en charge de son petit frère, et le monsieur, de sa sœur. Ils n’ont rien suspecté, évidemment… C’étaient des enfants ! Ils avaient l’innocence et la naïveté propres à leur âge. Ils ne savaient pas que certains adultes sont capables de faire du mal à des enfants. Ils ne pensaient pas que ce gentil monsieur avec son drôle de masque sur la tête qui cherchait son chien et craignait de ne plus le retrouver aurait pu faire quoi que ce soit à leur sœur.

 

Ils sont revenus bredouilles sur la place de l’église. Ils n’avaient pas trouvé Colibri. Ils ont attendu le monsieur et leur sœur. Ils espéraient qu’ils l’avaient retrouvés, eux. Ils ont attendu longtemps… Ils sont revenus à la maison, et ont raconté l’histoire à leur maman. Ils n’ont pas vraiment compris l’angoisse qui est montée sur son visage et dans ses yeux. Elle a crié, elle s’est jetée sur le téléphone, elle leur a dit de monter dans leur chambre. Ils y sont allés, tête basse, la peur au ventre. Surtout lui, le grand, celui qui était censé être responsable de ses frère et sœur.

 

RESPONSABLE… Il ne l’avait pas été ce jour-là, mais il se sent ainsi depuis. Coupable, même. Mais de quoi ? Comment aurait-il pu savoir que le gentil monsieur était méchant ?

 

Elle n’a jamais été retrouvée. Ni lui… Avec son masque, et sans autres indices, il n’avait pu être identifié, ni inquiété, ni jugé, ni emprisonné. Il était resté impuni.

 

Depuis vingt ans, il vit avec ce poids. Celui de sa culpabilité ; celui de la tristesse de ses parents qui ne s’en sont jamais remis et qui se sont séparés, d’ailleurs ; celui de l’absence de sa sœur, qu’il aimait beaucoup ; celui de l’attente qui s’est muée en résignation ; celui de l’ignorance des faits. Que s’est-il passé réellement ? Quel calvaire a-t-elle vécu ? Quand et comment est-elle morte ? L’était-elle vraiment ? Ils ont longtemps espéré qu’il la détenait prisonnière et qu’elle reparaîtrait peut-être un jour, puis ils ont presque préféré l’imaginer morte, mais sans jamais en avoir la certitude, ni l’explication, ni le déroulé des faits.

Ne pas savoir, c’est ce qu’il y a de pire. Et depuis tout ce temps, ils vivent avec un trou noir dans la tête.

La dernière fois qu’il a vu sa sœur, c’est le jour où il a quitté l’enfance.

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